LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

AU DETOUR D'UN JMO (19)
Randonnée sur le Sudel, 6 août 1914


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Vous trouverez peut-être le titre audacieux et décalé. Pourtant, qui sait, peut-être quelqu'un se lancera-t-il dans une telle randonnée, pour le souvenir. Certes, le contexte ne sera pas le même. Ni le stress.

Précision importante pour les personnes qui connaissent les Vosges : il ne s'agit pas du Sudelkopf dont il est souvent question sur le forum. Il s'agit du Sudel, sommet qui se trouve exactement à la frontière franco-allemande en 1914, à proximité immédiate de Belfort.


  • Contexte : 

Août 1914 : la France mobilise. A Belfort, comme partout ailleurs, les préparatifs vont bon train. Belfort est une place qui a ses propres troupes : 171e, 172e, 371e, 372e RI pour l'infanterie par exemple.

La mise en état de défense d'une place est quelque chose d'assez incroyable : lire le JMO de la place ainsi que celui du génie de la place montre une fois de plus que ce conflit revêt des formes auxquelles on ne pense pas toujours. La lecture montre l'intensité des préparatifs, le travail réalisé.

Pendant que les unités et les hommes mis à la disposition de la place s'activent, des troupes sont avancées, en couverture, pour empêcher toute attaque brusquée de l'ennemi. Le IIe bataillon du 171e est en position dans le village de Roppe et aux alentours. Tout comme la compagnie 28/2 du génie qui travaille à proximité à des déboisements et des abattis.

 

 
  • Les ordres :

Le 6 août, le 7e Corps d'armée donne l'ordre au commandant du secteur de Roppe d'envoyer une section du 171e RI avec 10 sapeurs détruire la tour d'observation allemande du Sudel, en territoire ennemi. De cet observatoire, les Allemands peuvent observer les mouvements autour de Belfort. Au moment où les troupes françaises doivent prendre l'offensive, c'est un œil sur les préparatifs inacceptable.

 

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Le lieutenant Careaux prend le commandement d'une section de la 8e compagnie. Il est secondé par le sergent-major Perrin qui dirige un groupe de 11 sapeurs de la 4e section de la 28/2. Il n'est pas certain que ce soit bien des hommes de la 4e section, les JMO étant muets sur leur provenance ; cependant, le rapport du sergent-major indique un départ depuis Vérigné où étaient les sapeurs de la 4e section.

 

Vers midi le groupe d'hommes part pour une longue randonnée.


  • Le cheminement :



Le groupe ne se dirige pas par la route, mais prend des chemins détournés, probablement pour ménager un effet de surprise : forêt de Roppe, vallée de la Madeleine jusqu'à un moulin qui ne figure pas, hélas, sur les cartes. Puis franchissement, par les bois qui la couvrent, d'une ligne de crête pour arriver dans la vallée voisine, au pied du Sudel. Les sapins durent faciliter la progression à l'abri des regards : on peut facilement imaginer qu'à la difficulté physique de cette marche s'ajoutait le stress de s'avancer vers l'inconnu, sans savoir si l'observatoire était occupé voire défendu.



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Après une dernière ascension par la Rouge Montagne, le groupe arrive après 6 heures de marche, soit plus de 16 kilomètres, sans parler du dénivelé.


  • L'observatoire du Sudel :

Le sergent-major Perrin était consciencieux : dans son rapport, page 4 du JMO de la compagnie 28/2, il réalise un plan, une élévation et une vue d'ensemble de l'observatoire. Haut d'environ 50 mètres, il était entièrement construit en bois. Point d'explosif pour le détruire : il est scié à 50 centimètres de hauteur environ puis brûlé.

 

Elévation :



Plan :



Plan d'ensemble :




Une fois totalement détruit, vers 20h30, le groupe redescend. Cette fois-ci, il se dirige vers Rougemont pour y cantonner. Il y arrive vers 22h00 d'après le rapport du sergent-major (le résumé du JMO de la place de Belfort ne donne pas exactement les mêmes horaires). Une fois reposés, les hommes repartent, probablement par la route de Rougemont à Etueffont, sans détour par la vallée de la Madeleine : l'observatoire est détruit. Ils arrivent à leur point de départ probablement vers 8h30 (c'est l'heure que donne le sergent-major sur son rapport, mais le JMO de la compagnie indique 4h30 et celui de la place de Belfort une autre encore).


  • Et après ?


Le groupe de sapeur dut retourner bien vite à ses tâches et à la section de la 8e compagnie du 171e. On ne sait pas si le groupe fut récompensé. Le sergent-major du génie fit son rapport qui est resté dans le JMO de la compagnie. Il a noté, ce qui n'est pas si courant, le nom de chacun des sapeurs qui étaient sous ses ordres pendant l'opération :

 

Chef du détachement : sergent-major Perrin

sapeur mineur Roy

Sapeur mineur Berthelot

Sapeur mineur Chateau

Sapeur mineur Zurcher

Sapeur mineur Pitard

Sapeur mineur Couchot

Sapeur mineur Roffet

Sapeur mineur Authenac

Sapeur mineur Bézine

Sapeur mineur J. Jeanmougin

Sapeur mineur Ballay

 

Et cette conclusion après cette première opération de guerre :  

« Tenue des sapeurs : Comme toujours ! Irréprochable » avant d'indiquer que le lieutenant du détachement doit signaler cette tenue au commandant de secteur.

 


  • Une fin dont il manque le début !


Grâce à Eric Mansuy, cette histoire ne commence pas avec la décision de détruire l'observatoire en août 1914. Mais elle peut remonter à la décision de le construite... une première fois. Le 12 juillet 1913, le Commissaire Spécial de Belfort en donne la description suivante (1) :

« Cet observatoire est établi au sommet du Sudel (cote 920), vis-à-vis de la borne-frontière 3578, à 25 mètres de la frontière. Il a une hauteur de 30 mètres environ. Il affecte la forme d’une pyramide triangulaire : les 3 autres pièces de bois complétant l’hexagone sont des piliers de soutènement ; cette pyramide est surmontée d’une seconde, reposant sur les arêtes de la première et formant flèche. L’édifice se termine par un mât de 2 mètres 50, supportant deux plaques de bois orientées N-S et E-O. Il comporte plusieurs étages reliés par des échelles. A 20 mètres de hauteur environ, se trouve une plateforme avec parapet, munie d’une table et d’un banc.  

De cet observatoire, on aperçoit nettement toute la région de Massevaux, ainsi que Belfort et la région avoisinante : forts de Roppe, Bessoncourt, etc. »


Mais il ne s'agit pas de l'observatoire détruit en août 1914 car celui-ci a été détruit en octobre 1913 !


« J’ai l’honneur de faire connaître que l’observatoire du Sudel, que l’autorité militaire allemande avait construit au sommet de cette montagne des Vosges, et qui mesurait une trentaine de mètres, a été abattu, il y a quelques jours seulement.

Les six piliers ont été sciés à un mètre de hauteur, ainsi que 12 pièces de bois transversales, à proximité de leur intersection avec les piliers. L’édifice s’est couché, sans se désagréger, dans la direction de la frontière française, l’extrémité à 2 ou 3 mètres de notre territoire.

Il s’agit probablement d’un acte de malveillance car, en tombant, l’observatoire a brisé des petits sapins ; c’est d’ailleurs l’avis de l’instituteur de Massevaux (village allemand le plus voisin du Sudel), qui en parlait hier à un Français. En outre, des traces de sabots de cheval toutes récentes ont été relevées hier vers 10 heures au Sudel ; elles venaient de la direction du Neuberg, en longeant la frontière, tantôt en Alsace, tantôt en France, à l’aller et au retour, semblant indiquer que quelques heures plus tôt un gendarme ou un militaire allemand était venu depuis Massevaux constater de quelle façon l’observatoire avait été détruit. »


Toutefois, il est reconstruit et le 6 décembre 1914, le Commissaire Spécial de Belfort rédige un nouveau rapport :

« L’observatoire du Sudel (sommet des Vosges), que l’autorité militaire allemande avait fait élever en mai 1911 et qui a été abattu comme il a été dit dans mon rapport n°21.908 du 6 octobre dernier, est en voie d’être reconstruit. D’accord avec la S.R. d’ici, je fais surveiller ces travaux, et rendrai compte dès qu’ils seront terminés. »


Il s'agit ici de celui qui sera détruit en août 1914. On apprend que le premier avait été édifié en mai 1911.


L'histoire de ces observatoires ne prend pas pour autant fin avec la destruction du dernier en date : un enfant va la relancer !


  • À la recherche d'un second observatoire avec le 172e RI :

Octobre 1914. Deux reconnaissances sont organisées sur le Sudel afin de trouver un second observatoire sur les indications du sous-lieutenant Jacquin du 5e régiment d'artillerie. Une première reconnaissance ne donne aucun résultat le 2 octobre. Une seconde est organisée le lendemain, aidée par l'indicateur, un garçon de 15 ans, qui avait signalé sa présence, déclarant avoir vu l'observatoire il y a quelques mois. Peine perdue, les hommes du 172e désignés par cette mission ne trouveront rien.




Si vous avez des documents sur ce fait (texte, photographie d'époque ou actuelle...),
n'hésitez pas à me contacter ou à participer à la discussion sur le Forum Pages 14-18.
Ils permettront d'enrichir l'étude présentée sur cette page.


  • Sources :

Géoportail.

JMO de la Compagnie 28/2, SHD 26N1312/7.

JMO du 171e RI, SHD 26N708/1.

JMO de la place de Belfort, SHD 26N63/1.

JMO du Commandement du génie de la place de Belfort, SHD 26N64/1.

JMO du Groupement de Massevaux, SHD 26N66/4, pages 7 et 8.


  • Remerciements :

Un grand merci à Eric Mansuy et JMM du Forum pages 14-18 pour leur aide précieuse.


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1. Source en cours d'identification.




Dernière mise à jour du site : 26 décembre 2013