LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

AU DETOUR D'UN JMO (21)
Destruction du viaduc de Dannemarie, août 1914


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Alors que le sujet dormait dans un dossier depuis un an, une intervention d'Yves sur le forum pages 14/18 (1)

m'a fait remettre le nez dans cette recherche et prendre enfin le temps de la terminer.

Il est parfois possible d'illustrer les propos des JMO par des images. Cela rend le texte encore plus parlant et laisse vagabonder notre imagination pour approcher un petit peu plus ce qui s'est passé. Comme dans le n° 19, retour au début du conflit, dans les Vosges, avec une compagnie du génie, non loin de Belfort.

Comme souvent, cela commence par une page de JMO, une image, un croquis. Cette petite recherche n'échappe pas à la règle.


  • Contexte :

24 août 1914, les troupes françaises abandonnent Mulhouse, Altkirch, Cernay et le Sundgau. Les échecs de ce qui devient la bataille des frontières (Belgique, 22 août) sonnent le glas des prétentions sur l'Alsace : afin de constituer des réserves, des troupes sont enlevées d'Alsace, ce qui rend nécessaire une retraite sur une ligne plus facile à défendre avec moins d'effectifs.

Restent sous contrôle quelques poches en terre alsacienne, dont la vallée de la Doller jusqu'à Dannemarie (Dammarkirch en allemand). C'est dans ce dernier secteur, au moment où l'avenir est incertain, que va se dérouler une opération de destruction pour la compagnie 28/3 du génie.


  • La compagnie 28/3 :

Cette compagnie fait partie des troupes de la place forte de Belfort. Elle a passé le début du conflit, couverte un temps par deux compagnies du 371e RI, à travailler à la mise en état de défense du village de Bessoncourt.




Aidée de travailleurs du 50e RIT, de la 5e compagnie d'auxiliaires du génie, de travailleurs civils notamment, elle a débroussaillé, dégagé des champs de tir, aménagé l'ouvrage du Moulin du Bois (appelé ouvrage de la Madeleine), creusé des tranchées, fouillé pour des abris, mis en état de défense le village en lui-même.


Voici le stade où ils en sont début septembre 1914.



Ces travaux ont toutefois été ralentis en raison de la mission confiée à la compagnie : faire sauter un viaduc de Dannemarie.


  • Mission : faire sauter les viaducs de Dannemarie.

La ligne Mulhouse-Belfort (2) nécessita la construction de deux viaducs à proximité de Dannemarie. Les travaux sont achevés en 1862. Ils sont détruits le 2 novembre 1870 puis passent sous contrôle allemand quand l'Alsace est annexée.




Le premier, dit "Grand  viaduc ", permet de passer la vallée de la Largue du côté de Retzwiller (43 arches qui permettent de le reconnaître à coup sûr sur les CPA, pour une longueur de 500 mètres). On le trouve aussi sous le nom de "viaduc ouest" ou "viaduc sur la Largue".




Le second est  un viaduc de 390 mètres de long et haut de 20 du côté de Ballersdorf. Il enjambe le Rossbaechel.


Il est décidé de procéder à la destruction de ces deux viaducs. Si la motivation exacte de cette décision n'est pas indiquée dans les JMO, elle figure dans l'instruction secrète n°1 envoyée le 25 août à la 57e division de réserve dont les unités tiennent encore le secteur. Il s'agit clairement, dans la crainte d'une avancée allemande, d'empêcher l'utilisation de cette voie de chemin de fer stratégique par les Allemands. D'ailleurs ces destructions s'accompagnent du sabotage de la voie ferrée en plusieurs points, de la mise hors service des gares de Dannemarie et d'Ilfurth, alors qu'elles venaient tout juste d'être remises en état par la 1ère compagnie du 5e régiment du génie.


Pour mener à bien cette mission, deux compagnies furent désignées : la 28/1 pour le viaduc de Rossbaechel ; la 28/3 que nous allons suivre pour l'autre ouvrage.


  • Déroulement des opérations de destruction :

Le 24 août dans la soirée, le gouverneur de la place de Belfort donne l'ordre de destruction des viaducs au colonel commandant le génie de la place. Le lendemain, à 6h30, le capitaine Thiébaud, commandant la compagnie 28/3 du génie, quitte Bessoncourt avec le 1er peloton, le lieutenant Sol et un adjudant. Un détachement de la compagnie 28/1 est chargé de la destruction du second viaduc. Les deux groupes sont sous les ordres du commandant Richard. Ils seront couverts par des troupes de la 114e brigade (appartenant à la 57e division de réserve) et plus particulièrement par des hommes du 244e RI et des canons du 5e RAC (3). Des instructions verbales sont données : travailler la nuit ou au petit jour afin que les Allemands ne voient pas ce qui se prépare. (4)


Le 26 août, départ à 3h15 de Retzwiller. Les travaux sont rapides pour le "Grand viaduc". En effet, des emplacements existaient déjà dans les deux culées. Non utilisés par les Allemands à la déclaration de la guerre, le 10 août, ils avaient été désobturés par la compagnie 28/1 en raison du recul après une première avance en Alsace. La seconde offensive française avait entraîné leur réobturation par une cloison de briques.

Pendant qu'une demi-section garde les issues, le reste du peloton met les charges en place (1 tonne de mélinite en tout). Le travail est achevé à 5h00, "y compris la pose d'un masque en poutrelles à chaque fourreau et un bourrage en sacs de terre" précise le JMO du génie de la place de Belfort.


Le commandant de la 57e DR indique par téléphone que l'heure de la mise à feu sera 13h00. Avant, il faut prévenir les habitants de Dannemarie d'ouvrir leur fenêtre afin d'éviter les bris de vitres ainsi que les troupes voisines. La note suivante est reçue à 9h30 à destination des unités de cavalerie présente (JMO de la cavalerie de la 57e DR, page 30) :

"Un des viaducs de Dannemarie va sauter à 13h00 aujourd'hui. Prévenir la troupe".

Un autre est reçue à 16h00 pour prévenir de le seconde destruction. Elle explique plus clairement l'objectif :

"La destruction du viaduc Est de Dannemarie aura lieu dans le courant de la nuit du 26 au 27, probablement vers minuit. Les corps de troupe en sont prévenus afin que le bruit de l'explosion ne cause aucune alerte dans les cantonnements."


Les ordres écrits pour la mise à feu arrivent à 11h30. A 13h05 environ, mise à feu. Les deux culées minées sont tombées, ainsi que des piles voisines : 5 travées sont détruites, soit environ 70 mètres de viaduc.





Pour le second viaduc, les travaux sont plus longs car il n'y a pas d'emplacements pré-existants. Il n'est détruit que le 27 août après 1h00 du matin suite à de longs travaux de percement.


Le 27 août, le 1er peloton du 28/3 retourne à Bessoncourt après avoir passé la journée du 26 à essayer, vainement, de détruire une écluse sur le canal Rhône-Rhin. La 114e brigade reprend son mouvement de retraite vers l'ouest. Dannemarie est dans une sorte de no man's land où des patrouilles des deux camps se rencontrent et s'affrontent, avant la marche en avant qui permettra la prise des deux viaducs à la mi-septembre 1914.


Le résultat des destructions est nettement visible sur ces deux clichés pris en octobre 1914.




  • A la guerre comme à la guerre : ne pas être à un paradoxe près !

Lors des patrouilles dans le secteur, il est probable que des Allemands aient photographié le résultat du travail de la 28/3 et de la 28/1. Bien que repoussés, ils "commémorent" rapidement le sabotage du beau viaduc qui se trouve sur leur territoire. La condamnation est implicite, à l'image de ce que faisaient les Français de l'autre côté, montrant du doigt la barbarie de l'ennemi, la destruction d'ouvrages d'art. Il en existe une qui montre l'ouvrage avant destruction légendée : "Von den Franzosen zerstört", c'est-à-dire "Avant sa destruction par les Français".




Mais là n'est pas le problème : les éditeurs français de cartes postales eux-même multiplient les éditions sur le sujet, sans cacher les auteurs de la destruction, allant, pour l'un d'entre-eux, jusqu'à indiquer la compagnie qui a réalisé le travail !




Alors où est le paradoxe ? Patience !

  • La reconstruction du viaduc :

Reprenant le contrôle du secteur en septembre 1914, l'état-major français décide paradoxalement de reconstruire le viaduc qu'il vient de détruire : la voie de chemin de fer permet d'acheminer le ravitaillement facilement jusqu'à Dannemarie maintenant que le front est stabilisé. Du 13 au 26 février 1915, la 4e compagnie du 5e régiment du génie enlève les décombres. La décision de réparation arrive le 28 février et les trois phases de travaux se succèdent du 8 mars au 30 mai, seulement retardées par une crue le 7 avril qui détruit une partie des échafaudages et un bombardement de l'artillerie allemande (210mm) le 13 avril (5). Les travaux reprennent à temps pour la venue de Joffre le 22 avril.




Pour tous les détails de la reconstruction, je vous invite à lire le parcours de la compagnie qui a réalisé les travaux publié par Joël Huret sur le Forum pages 14-18.



  • La destruction finale du viaduc :

Finalement, le 30 mai 1915, deux jours après la fin des travaux de bétonnage, un tir de 51 obus de 420mm allemands met fin aux espoirs français : le viaduc est à nouveau coupé.




Le rapport réalisé par le chef de bataillon du génie Normand en juin 1915 est si précis, qu'il est possible de suivre avec précision le déroulement du bombardement et de voir à quel point les dégats ont été importants (les fissures, les décallages horizontaux sur les piles en briques), souvent invisibles sur les photographies prises de loin ou que l'image n'a pas fixé (les piles qui oscillent).






Cliquez sur l'image ci-dessous pour la voir en taille normale.


Et ce sont les Français qui éditent des cartes postales pour pointer du doigt le tir allemand ! (6)



Les destructions subies le 30 mai 1915 par le viaduc étant différentes des précédentes (on notera l'erreur sur la carte postale), il est facile de dater un cliché : avec les deux voies ferrées pendantes mais non sectionnées, 1914, avant la reconstruction ; Avec une pile seule au milieu d'autres détruites, à partir du 30 mai 1915. Attention : il en existe où les voies ferrées sont sectionnées et pendent dans le vide. Il s'agit alors du viaduc de Rossbaechel comme on peut le voir sur cet exemple extrait du blog des sapeurs du génie.


C'est ce qui permet de dire que sur l'image ci-dessous, il s'agit bien du grand viaduc de Dannemarie bombardé.




  • La destruction vue d'Allemagne :

Si la première destruction fut utilisée pour mettre en évidence les démolitions opérées par les Français contre des ouvrages d'art, la seconde permit au contraire de glorifier l'action du canon de 420 allemand.


On constate que le dessin est très fantaisiste et ne montre que bien peu de dégats quand on les compare avec les photographies prises parles Français. Volonté de valoriser l'adresse des artilleurs ? Minoration de la destruction afin de ne pas paraître plus barbares que les Français en 1914 ?

  • En guise de conclusion :

Les viaducs ne seront reconstruits qu'après la guerre. Une solution moins couteuse et plus simple à mettre en œuvre si près du front est étudiée début juin et validé le 14 juin 1915 : la réalisation d'une voie de contournement. Pour en savoir plus, vous pouvez lire l'article publié dans la revue de la communauté de communes de Dannemarie et disponible à la lecture sur Calaméo. Vous y trouverez une carte de cette déviation.

Tout cela explique que sur la carte ci-dessous datée de mars 1918, on trouve encore mention des viaducs détruits.




L'importance symbolique de ces viaducs est réelle à Dannemarie, elle est même indissociable de l'image de la ville. Le fond du site internet de la commune est une image du viaduc !





Le viaduc en 2013 :





Le hasard des recherches permet des découvertes supplémentaires qui montrent que les éléments fournis par cet article sont loin de faire le tour de l'histoire de ce viaduc poendant la Première Guerre mondiale. Sur le site de Rémy Démoly (7), on trouve cette citation :


"Haag Henri, conducteur d'automobiles pour l'armée. Cité à l'ordre du jour pour avoir ''lors du bombardement du viaduc de Dannemarie, été sous la pluie des obus, rechercher son automobile qui était garée sous le viaduc, et l'a sauvée ainsi de la destruction en l'emmenant hors de portée des projectiles''. La Croix de Guerre lui a été remise officiellement à Belfort le 13.07.1915. Réf : Bulletin paroissial de Baume les Dames Août 1915."


Par contre, impossible de dire si les hommes du peloton du 28/3 ont eu droit à pareille reconnaissance.




Si vous avez des documents sur ce bataillon (texte, photographie...),
n'hésitez pas à me contacter ou à participer à la discussion sur le Forum Pages 14-18.

Ils permettront d'enrichir l'étude présentée sur cette page.


  • Sources :

JMO de la compagnie 28/3 du génie, SHD 26N1312/10.
JMO de la compagnie 28/1 du génie, SHD 26N1312/1.
JMO de la 1ère compagnie du 5e Régiment du génie (qui détruit les installations ferroviaires autour de Dannemarie), SHD 1283/1.
JMO de la 4e compagnie du 5e Régiment du génie (qui a reconstruit le viaduc en 1915) : SHD 26N1283/10.
JMO de la 57e division de réserve, SHD 26N371/1.
JMO du génie de la 57e division de réserve (participe à la destruction du viaduc ouest), 26N373/8.
JMO de la cavalerie de la 57e division de réserve, 26N373/5.
JMO du 244e RI, SHD 26N726/8.
Forum pages 14-18.

Sur les viaducs de Dannemarie :
Site de la commune de Dannemarie.
Site Structurae, fiche sur le viaduc de la Largue.
Album de photographies du viaduc de la Largue, site de la BDIC (VAL319).

Remerciements :

A Yves, remerciements renouvelés, pour sa veille active et efficace des nouveautés mises à disposition sur Gallica sur le forum pages 14/18. Que ce soit dans les nouveautés ou les documents déjà disponibles, la recherche peut parfois être longue. Grâce à Yves, beaucoup de temps est gagné.

Merci aussi à Eric Mansuy, Guy François, Dominique Rhéty et Etienne pour les documents mis en ligne dans le cadre de la discussion sur ces destructions sur le site Forum pages 14-18.


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1. Accéder à la discussion sur le Viaduc de Dannemarie sur le forum pages 14/18.
2. Site des cheminots internautes de Midi-Pyrénées. Dernière consultation le 22/05/2011. Accès direct à la page des cartes du réseau ferroviaire.
3. Voir cet extrait d'un carnet d'un artilleur de la 28e batterie du 5e RAC (artillerie divisionnaire de la 57e DI) qui parle de cette opération de couverture. Vous pouvez aussi accéder par ce lien direct à l'intégralité du carnet de cet artilleur.
4. On lira avec beaucoup d'intérêt les extraits des mémoires du général Bernard proposés par Eric Mansuy sur le forum pages 14-18 : ils ont le mérite d'éclairer sur les divergeances qui ont pu exister à propos de la décision de détruire ces viaducs.
5. Le rapport transcrit par Eric Mansuy dans cette discussion sur le forum pages 14-18 est très riche en détails sur la reconstruction et les attaques subies par le viaduc avant sa destruction.
6. Une discussion sur la précision du mortier de 420mm sur le forum pages 14-18.
7. Site de Rémy Démoly, rubrique des Francs Comtois remarquables, lettre H.

Mise en ligne de la page : 25 mai 2011 - dernière mise à jour : 16 juillet 2014.