LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

AU DETOUR DES JMO (27)
LE 2e BATAILLON DU 262e REGIMENT D'INFANTERIE
UNE UNITE D'ACCOMPAGNEMENT DE CHARS

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C'est une fois encore sans cacher mon plaisir que je vais pouvoir lier ce modeste travail à celui bien plus conséquent et novateur de Michel « Tanker » de la rubrique « Artillerie spéciale » du forum pages 14-18. Mais pourquoi ne pas le publier directement dans cette catégorie ? Simplement parce qu'ici, je ne vais pas me placer du côté des chars mais de celui de l'infanterie d'accompagnement.

Grâce au JMO du 2e bataillon du 262e RI, il nous est possible de suivre le parcours d'un bataillon d'infanterie dont la mission spécifique était d'accompagner au plus près les blindés. Un bataillon isolé administrativement, non endivisionné, une structure inédite lors de sa mise en place en février 1918. Il ne s'agit pas pour moi d'écrire une synthèse sur la question des unités d'accompagnement de blindés, mais, à l'aide de l'exemple de ce bataillon, de permettre à tous de découvrir ce type d'unité, mais aussi certains aspects de l'emploi de l'infanterie avec les blindés.

Abréviations utilisées :

A.S. = artillerie spéciale
R.A.S. = Régiment d'Artillerie Spéciale
B.L.C. = Bataillon de Chars Légers


  • La dissolution du 262e RI :


Étrange introduction à un travail portant sur l'histoire du 2e bataillon du 262e RI. Il n'y a pourtant pas d'erreurs : elle commence par la dissolution du 262e RI et de la 81e DI.

- Les troupes du 308e RI sont dispersées dans 40 unités différentes (sans compter les officiers).

- Le 278e RI passe à la 62e DI.

- Le 262e RI est dissout en tant que régiment mais il forme trois bataillons isolés à 4 compagnies, sans compagnie de mitrailleuses. Le drapeau est renvoyé au dépôt mais sans cérémonie.


Les trois bataillons sont créés à la date du 25 février et prennent chacun la route vers leur destination. Le 2e bataillon du 262e RI (ancien 5e bataillon du 262e RI) est officiellement constitué à Poivres, près de Mailly-le-Camp. L'annonce à la fois de la dissolution et de l'affectation à l'A.S. ne fut pas accueillie avec enthousiasme dans les rangs du 262e si l'on en croit l'historique : « Ce n'est pas sans un serrement au cœur que nous subissons la dissolution (…). Et puis l'accompagnement des chars d'assaut ne nous dit rien qui vaille. Ces monstres attirent les obus ».


La formation de ce bataillon autonome entraîne l'ouverture d'un JMO qui se révèle d'une grande richesse puisqu'il détaille le parcours de chaque compagnie le composant et y ajoute quelques ordres, les documents liés à sa formation et à sa dissolution.


  • La formation du bataillon :


Je ne saurais dire si la formation de cette unité constitue un « retour d'expérience » suite aux premiers engagements de blindés français en 1917. Une telle unité avait-elle déjà été mises en place précédemment ? Il semble que non : l'historique indique que des hommes étaient formés en vue d'une opération, mais qu'il fallait recommencer pour chaque opération. Il fut donc décidé d'affecter en permanence des fantassins à l'A.S.

Le bataillon est théoriquement composé « de volontaires autant que possible », grenadiers et voltigeurs. Le JMO nous apprend même qu'ils sont équipés du fusil modèle 1886. Nous allons voir que l'unité constituée est loin de répondre à ce que l'on observe habituellement dans un bataillon, une compagnie et même une section d'infanterie. À mission spéciale, structure spécifique : par exemple, on ne compte que 120 hommes par compagnie.


La lecture du procès-verbal de constitution est à ce titre très instructive. Il est particulièrement long car il comprend aussi une instruction détaillant le fonctionnement et la structure du bataillon ainsi que ses missions.


   Gros plan : transcription du procès-verbal de constitution en bataillon autonome du 2e Bataillon du 262e RI


Voici la structure que cela donne pour ce bataillon, sachant que, théoriquement, dans chaque compagnie existe une 4e section gardée en réserve qui n'apparaît nulle part dans le JMO.



  • Rôles d'un bataillon d'accompagnement :


Les fonctions de ces soldats ne sont pas simplement d'être aux côtés des chars lors de leurs actions. On pourrait imaginer, vu le nom, qu'il s'agit simplement d'une unité spécialement entraînée pour combattre aux côtés des chars. En réalité la mission est double. Elle consiste à :

- Guider les chars : c'est le rôle des groupes d'élite. Chaque char est suivi par un groupe de trois hommes du bataillon. L'historique précise : « Ils dirigent le char, aident au dépannage. Pendant la lutte, ils surveillent le terrain au profit du char. Le char est leur bouclier ».

- Permettre le passage des chars : c'est le rôle des troupes d'accompagnement.


Ces soldats ne sont donc pas des troupes de choc comme l'étaient les Stoßtruppen allemands mais une unité d'infanterie travaillant pour des missions d'accompagnement qui pourraient s'apparenter au travail du génie : écrêter les parapets, combler les fossés, jalonner les pistes, faciliter le passage des zones bouleversées comme le précise l'historique du régiment page 37.

Afin d'éviter de former des troupes nouvelles sans arrêt pour ces tâches particulières, des bataillons furent affectés à l'A. S. Les bataillons se gèrent de manière autonome mais sont liés à une unité de l'A. S. et, en tant qu'unité mise à la disposition de l'A.S., reçoivent leurs ordres de l'A.S.


  • Une instruction indispensable :


Travailler avec des chars ne s'improvise pas. Du 26 février au 6 avril 1918, les troupes sont instruites au camp de Poivres dans l'Aube. Chaque section travaille avec une des unités soit du groupement IV (Schneider) soit du groupement XI (Saint-Chamond). Il n'y a hélas aucun détail sur l'organisation de cette instruction.

Le 7 avril 1918, 8 des 9 sections des trois premières compagnies du bataillon sont mises à la disposition du groupement IV de l'A.S.

1ère compagnie : 2 sections avec AS13, 1 section avec AS14

2e compagnie : 1 section avec AS14, 2 sections avec AS16

3e compagnie : 2 sections avec AS17, 1 section avec AS32 reste au camp et poursuit son instruction avec le groupement XI.

4e compagnie : 3 sections avec AS 34 et 35 restent à Poivres et continuent leur instruction avec les unités du groupement XI.


Les sections sont transportées de Poivres à Villers-sur-Coudun (Oise) où elles continuent leur instruction jusqu'au 9 juin, effectuant des « manœuvres avec les troupes en secteur ». En mai, les sections restantes sont attachées au groupement XI.


Cette instruction se poursuit tout au long de l'année 1918. En camp (à nouveau à Poivres en octobre), lors de manœuvres (avec la 14e DI par exemple, du 30 août au 5 septembre) ou dans la zone des armées (camps de Nantivet à 1 kilomètre à l'Est de Suippes en septembre), elles sont scrupuleusement consignées dans le JMO. De même, lorsque les compagnies sont affectées à des B.L.C. du 504e R.A.S., elles suivent un entraînement spécial pendant une grande partie du mois de septembre : après une période de manœuvres, l'instruction pour l'accompagnement des chars légers est poursuivie notamment par une conférence du commandant de Forsanz, commandant le 504e R.A.S. sur le rôle de l'infanterie d'accompagnement.


Le JMO a une présentation très particulière pour un bataillon d'infanterie. Cela tient à la fois de son rôle particulier mais aussi au fait que chaque compagnie (et parfois chaque section) a un parcours qui lui est propre.



  • Un parcours à individualiser :


Les compagnies sont affectées à plusieurs bataillons différents de l'A.S. On réussit d'ailleurs à suivre plus facilement les troupes au niveau de la section plutôt qu'au niveau de la compagnie : les sections sont régulièrement séparées. On le constate dès la mise en place des unités et à cela s'ajoutent des changements d'affectation temporaires ou définitifs.

Pour ne prendre que l'exemple du début de l'existence du bataillon :



Ainsi la 4e compagnie aura un sort différent des autres pendant la première partie des opérations, puis ce sera la 3e compagnie qui suivra un cheminement particulier jusqu'en octobre.


Si les compagnies peuvent avoir leur parcours propre, les regroupements sont réguliers après les combats. Suivre le cheminement d'une compagnie permet de bien se rendre compte de l'évolution de l'organisation de la compagnie au combat, le rythme propre à la nouvelle arme.


  • La 1ère compagnie du 2e bataillon du 262e RI :


Après sa mise sur pied, la 1ère compagnie passe plus de deux mois à apprendre à manœuvrer avec les chars, à les guider, à travailler pour eux, d'abord dans le camp de Poivres puis plus près du front, à proximité de Compiègne. Les sections sont affectées aux A.S.13 et 14 (sur char Schneider).



Voici la structure au départ vers le front telle qu'elle ressort du JMO, sachant qu'il n'indique pas la structure de commandement (attention : les illustrations ne sont pas à l'échelle et servent uniquement à visualiser l'organisation).



C'est en juin qu'elle se déploie au front, deux sections avec l'A.S. 13 (capitaine Léon et lieutenant Jaumet) une avec l'A.S. 14 (lieutenant Bonneville) complétée par une section de la 2e compagnie. Elle y subit ses premières pertes mais il n'est pas fait mention de participation à une attaque (alors que c'est le cas pour la 3e compagnie). Les hommes furent probablement victimes de bombardements.


Le 9 juillet, la section Léon combat, mais pas les sections Jameux et Bonneville. Par contre, l'A.S. 13 et l'A.S. 14 sont engagés lors de l'offensive du 18 juillet. L'A.S.13 poursuit le 19 quand l'A.S. 14 reste au bivouac. Pendant ces combats, le capitaine Léon est en permission et il rentre pour prendre le commandement par intérim du bataillon. Le lieutenant Bonneville prend le commandement de la compagnie. Le 21, le groupe Bonneville attaque quand le groupe Jameux est au repos. Le 23, les deux groupes attaquent à nouveau.


On le voit nettement, la participation au combat est fragmentée. Cela tient à l'arme blindée : il faut le temps de réparer, entretenir le matériel avant un nouveau combat. Il est probable que le niveau des pertes en matériel explique également des chronologies différentes (trop peu de chars opérationnels = pas de combat).


Après un court cantonnement à Haramont (Aisne), la 1ère compagnie change d'affectation : elle passe au Groupement II de l'A.S. (A.S. 3, A.S. 8 et A.S. 12) qu'elle rejoint à Cumières le 3 août et est engagée près de Lancourt dès le 17 août. Après un bivouac à la cote 99, la compagnie retourne à Poivres et reprend l'instruction avec le reste du bataillon. C'est là qu'elle participe à des manœuvres avec la 14e DI puis qu'elle travaille à son instruction avec les chars légers. Du 6 au 20 septembre, elle est pour ce faire au camp de Mailly où elle cantonne dans des baraques Adrian dites « Des Malgaches » à Mailly village.


Le 22 septembre, la compagnie embarque à Sommesous et arrive à Cuperly. Le bivouac est au camp Lafayette.


L'affectation d'une compagnie du 262e RI par bataillon de chars légers modifie l'organisation. La compagnie doit notamment fournir 5 hommes pour accompagner et guider les chars (1 gradé et 4 hommes) et des « équipes de travailleurs pour les travaux de franchissement nécessaires au-delà de la ligne d'intervention ». La 1ère compagnie est avec le 11e B.C.L. du 504e R.A.S.



Théoriquement, cela donne l'organigramme suivant pour une section de chars Renault FT :



Ensuite, la compagnie (avec les 2e et 3e compagnies) participe aux combats au nord de Somme-Py qui se poursuivent plusieurs jours et mènent en Ardennes. C'est pendant une reconnaissance que le lieutenant Bonneville est blessé au visage. La 3e section est affectée à l'A.S. 331 et combat les 2 et 3 octobre pendant que les deux autres sections restent au camp de Nantivet. Le 6 octobre, 23 hommes « sont mis à la disposition d'une compagnie de combat formée avec les chars restant du 11e B.C.L. ». Elle participe aux combats le 8 octobre à l’Ouest de Saint-Pierre-à-Arnes.

C'est le dernier combat auquel participe la compagnie. De Nantivet, elle regagne le camp de Poivres où elle se trouve lors de la signature de l'armistice.


Son rôle de bataillon d'accompagnement s'achève le décembre 1918 : le bataillon est envoyé à Connantre (Marne), mis à la disposition de la Direction de l'Arrière « pour être employé dans les gares régulatrices ». Le bataillon est dissout le 16 février 1919.


Pour finir, je laisse la parole à un célèbre général qui a écrit à propos du 262e RI :



9 décembre 1918 – G. Q. G.

Le 262e RI, mis à la disposition de l'A. S. par note n° 18492, du général commandant en chef, en date du 16 février 1918, est mis à la disposition de la direction de l'arrière, par note 173, en date du 1er décembre 1919.

Du 5 avril au 14 octobre 1918, les trois bataillons du 262e RI ont pris une part très glorieuse, en liaison intime avec les groupes Schneider et Saint-Chamond, à vingt-deux combats, et en particulier à la contre-attaque du 11 juin et à la mémorable contre-offensive du 18 juillet. Après avoir fourni un admirable effort avant chaque engagement pour préparer les pistes des chars, le 262e a constamment déployé pendant le combat les plus brillantes qualités militaires. Les actions d'éclat des « hommes d'élite » du 262e, accompagnant à découvert les chars, les devançant pour les guider dans leur progression périlleuse ne se comptent pas. Elles ont maintes fois provoqué l'admiration de tous.

C'est avec un profond regret que l'A. S. voit partir ces collaborateurs éprouvés. Ils emportent notre reconnaissance affectueuse, et nous serons heureux qu'ils conservent, en souvenir de la fraternité d'armes qui nous lie pour toujours, les insignes de l'arme aux succès de laquelle ils ont tant contribué.

Signé : Général Estienne,
Commandant l'A.S.


Cité dans l'historique du régiment page 8 et dans le JMO.


  • A propos des pertes :


Voici le tableau des pertes du 2e bataillon, dressé exclusivement à l'aide du JMO.


Il est très précis, les pertes sont nominatives et indiquent souvent l'origine de la blessure. On constate des pertes équivalentes dans toutes les compagnies malgré des engagements différents. Les blessures sont majoritairement dues à l'artillerie. Une blessure mérite d'être mentionnée ici : celle du caporal Daniel, contusionné entre deux chars lors d'exercices.


Sur les 19 soldats morts indiqués par le JMO, 15 fiches MDH ont été retrouvées. Une majorité est originaire du Morbihan (lieu de départ du 262e RI de Lorient) et de la Seine. On retrouve aussi des provenances variées explicables par l'arrivée de renforts d'autres régions militaires.

Les pertes de ces bataillons sont, sans surprises, attribuées au 262e RI : si le régiment est mis à la disposition de l'A.S., son administration lui est propre. De ce fait, il n'est pas possible de distinguer dans les fiches MDH les hommes tués au cours des opérations avec les chars autrement que par la date. Toutefois, j'ai trouvé une exception : une fiche comporte la mention du régiment de l'A.S. auquel était affectée la compagnie à ce moment :



Autre point intéressant et peu surprenant : le soldat Pigeard a été tué ce qui a permis d'avoir son matricule, son bureau de recrutement et ainsi de retrouver sa fiche matricule. La consultation du document montre que l'affectation notée est simplement 262e RI, ce qui est logique puisque ce document est administratif : il ne s'agit que de savoir son corps et sa présence dans la zone des armées ou non. Donc aucune mention de sa compagnie, de sa section ou même de tout rôle dans l'accompagnement de chars.



Ainsi, il est difficile de reconstituer le parcours d'un soldat du 262e RI, car même si son bataillon est connu, voire sa compagnie, c'est au niveau de la section qu'il faut chercher !


  • En guise de conclusion :


Ce simple exemple montre la mise en place d'une organisation nouvelle et autonome pour répondre à la nécessité de la mise en œuvre d'une arme nouvelle. On s'éloigne aussi de l'image classique du char, navire d'acier tanguant seul dans le no man's land comme dans cet exemple tiré de la bande dessinée Le Pilote à l'Edelweiss : les fantassins sont uniquement derrière le char, sans aucune allusion au groupe d'élite.




Le JMO, bien que remarquable, laisse de nombreuses questions en suspend dont il doit être possible de trouver les réponses au SHD. Quelle était la structure exacte sur le terrain (les éléments donnés par le JMO étaient-ils respectés) ? Surtout, si le récit du JMO est complet sur les déplacements, sur la participation aux combats, il manque la narration circonstanciée d'un engagement. Peut-être un tel récit existe-t-il sur un groupe d'élite ou un soldat du groupe d'accompagnement d'une telle section d'infanterie ?

Il nous permettrait de nous rendre compte de la réalité de l'action de ces hommes, de répondre à d'autres questions comme : que faisaient-ils si leur char était immobilisé tout au début de l'engagement ? Difficile de l'imaginer à part, pour l'instant, en lisant certaines citations de soldats : Cosson (François). - A suivi le char qu'il accompagnait sur une tranchée ennemie non encore conquise ; a pris l'initiative d'aller piloter un autre char que le sien dans des circonstances aussi périlleuses. A été blessé en exécutant la mission qu'il s'était donné. Non datée, cette citation ne porte peut-être pas sur le combat du 8 octobre 1918 au cours duquel il fut tué (Saint-Etienne-à-Arnes, Ardennes).

On trouve aussi quelques allusions dans l'historique « Nous serons intimement liés à nos camarades de l'A.S. Que de fois, sous un violent bombardement, les groupes d'élite, au lieu de se terrer près des chars, s'y verront bien accueillis à l'intérieur par leurs camardes ! »

Même chose pour les photographies : il doit bien exister des vues de l'entraînement de ces hommes. Une seule suffirait à illustrer cet article. Mais le répertoire du 262e RI dans le site du Chtimiste est vide.


  • Sources :

JMO du 2e bataillon du 262e RI, SHD 26 N 731/11. Accès direct au JMO sur le site du SHD.

Anonyme, Historique du 262e régiment d'infanterie, Paris, Charles Lavauzelle et compagnie éditeur, 1921.

Inventaire des travaux de Michel « Tanker » sur le forum pages 14-18. Accès direct au sujet.

Les illustrations de soldats proviennent d'infographies d'André Jouineau.



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Publication de la page : 1er septembre 2013