LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Céline à la caserne :
- Céline, Casse-pipe suivi du carnet du cuirassier Destouches, Paris, Editions Gallimard, Collection Folio 1982 (1959). 125 pages.

Céline a très mal vécu ses années passées à la caserne juste avant la mobilisation de 1914. C’est une évidence quand on lit les notes prises dans ses carnets. Il était pourtant un jeune engagé volontaire de 17 ans en 1912, mais il souffrit au point d’y écrire qu’il en pleurait. Il en a tiré un récit dont il n’a gardé et concentré que le pire.

L’amateur de témoignages pourra reprocher à ce texte son aspect caricatural, ses longs monologues injurieux, l’impossibilité d’en faire un document brut sur le vécu de certains hommes lors de leur service actif. Pourtant, derrière l’aspect littéraire et la caricature, on perçoit parfaitement les éléments que dénonce Céline : les punitions aveugles, la consommation d’alcool, les corvées, la bêtise, les jurons, les règlements inapplicables et ce ne sont que quelques exemples. On perçoit également de nombreuses actions du quotidien, de l’aspect organisationnel (les corvées une fois encore, la garde, la vie la nuit, le réveil au son du clairon, la surveillance, la soumission aux ordres) au langage imagé et fleuri de certains sous-officiers. Une partie des injures est probablement sortie directement de l’imagination de Céline. Toutefois, il me semble peu douteux que d’autres aient été entendues et que derrière la caricature on trouve une réalité de l’usage de l’insulte et du vocabulaire grossier si ce n’est ordurier de certains sous-officiers pour affirmer leur autorité, rabaisser les hommes sous leurs ordres. Les bordées d’injures fonctionnent à merveille et dans le style de Céline sont encore plus incisives. On reste estomaqué face à un tel déferlement, à la faconde et à l’imagination sans limite dans la grossièreté des personnages (un brigadier, un maréchal des logis et un homme du rang), face à la densité des bordées d’injures qui feraient blêmir de jalousie le capitaine Haddock.


Il concentre son récit sur l’arrivée et les premières heures d’un engagé volontaire (lui) pour dresser le portrait au vitriol des sous-officiers, vulgaires, d’une bêtise rare, mais aussi des hommes de troupe, alcooliques, roublards, menteurs, voleurs dont l’un se vante de son talent : sa capacité à mémoriser le mot de passe. Tout est grotesque : les attitudes, les situations, les personnages. Ce que découvre l’engagé volontaire, c’est ce qui se cache derrière les uniformes rutilants, un monde bestial fait d’apparences, où l’intelligence n’a pas sa place mais où règnent l’arbitraire et la bêtise crasse. D’ailleurs tout sent mauvais, de la salle de garde aux écuries en passant par l’haleine du sous-officier et par les hommes en général. Le champ lexical des déjections est d’une richesse insoupçonnée.

La richesse littéraire de Céline ne se trouve pas dans les jurons de ses personnages ou les champs lexicaux utilisés. On trouve le style incisif de Céline et une utilisation de figures de style, tout particulièrement dans sa description du groupe caché dans un noir total derrière une montagne d’excréments de chevaux fantastique qui  finit par les ensevelir en partie. Derrière la référence herculéenne, l’image reflète parfaitement le sentiment que devait avoir Céline pendant son service, à savoir un monde cauchemardesque, infernal, un lieu regroupant à la fois la peur et ce qu’il y avait de plus dégradant, vulgaire, salissant.

Derrière les éléments littéraires et les exagérations, il y a une dénonciation d’un fonctionnement absurde. Les punitions tombent sans arrêt au point de conduire l’armée à conserver les moins bons éléments au terme de leur service actif. Il s’agit de dénoncer aussi les us et coutumes liés à l’arrivée du bleu. Ce sont d’anciens bleus, anciennes victimes, qui à leur tour brutalisent les hommes à leur arrivée. Les humiliations verbales, les « blagues » des anciens (pousser le bleu sous un filet d’urine, lui faire peur par des menaces par des exagérations de la férocité d’un gradé…) leur donnent une supériorité sur ceux qui ne savent pas encore. Il dénonce finalement la « tradition » qui consiste en l’attribution d’un ancien à un bleu, ancien qui va l’aider en échange du paiement de quelques litres à la cantine. Ici, le bleu doit payer jusqu’à ce qu’il n’ait plus rien, mais n’apprend rien en retour.


Ce texte a une unité de temps et de lieu. Il forme un long chapitre que rien ne découpe. Une second texte suit et liste de manière plus thématique et factuelle ce que Céline a vécu. Il liste les officiers qu’il côtoyait, un premier qui ne le connaissait pas, un second qui paradait pour rabaisser les hommes sans rien expliquer mais qui punissait lors d’erreurs. Son ancien qui n’était intéressé que par l’alcool est cité. La liste est longue, entre la difficulté du métier de cuirassier (avec les furoncles qui l’accompagnent), les corvées, les revues qui conduisent au vol d’effets par les anciens au détriment des bleus qui se retrouvent punis. Céline a des mots particulièrement durs à ce propos : « Les anciens, ils se pilent [quand un bleu est sous le feu d’un sous-officier], ils s’esclaffent, ils en pissent de rigolade, tellement qu’ils trouvent ça drôle, suprême. C’est tous les voyous ravageurs, les anciens, les sanguinaires, plus ils ont de classe, plus ils sont cons, plus ils sont butés, criminels. », page 113. Point d’effet littéraire ici, juste une opinion brute. Finalement, il insiste beaucoup sur les odeurs des lieux, corporelles ou liées à des flatulences.


En guise de conclusion :


Céline utilise ses mots et concentre tout le mal qu’il pense de l’armée dans ce court récit. Il utilise sa propre expérience. Aussi caricatural soit-il, ce texte est à lire. Ses qualités littéraires sont indéniables et sa description, certes féroce et exagérée, n’en est pas moins intéressante car rarement présentée.

Surtout, sa lecture éviterait à certains d’imaginer une époque heureuse où tout le monde découvrait la vie militaire avec un bonheur égal. S’il convient de prendre ce qu’écrit Céline avec précaution, il est tout aussi nécessaire de ne jamais oublier que les fiches matricules lissent les hommes de cette époque. Prendre pour argent comptant ces fiches est aussi caricatural que de croire que les personnes étaient pétries de qualités et n’avaient donc aucun défaut. Non, les hommes de cette époque n’étaient pas tous vertueux et sans défaut. Mais les mémoires familiales, les sources administratives nivellent, gomment terriblement de tels faits, ceux que Céline fait ressortir de manière exacerbée.



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Publication de la page : 7 août 2017.