LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Une guerre rarement montrée ainsi :

- CHEVALLIER Gabriel, La Peur, Paris, Editions la Dilettante, 2008 (1ère édition 1930).


Si Gabriel Chevallier a pris comme personnage Dartemont, il s'agit bien d'un récit largement autobiographique. Dès la préface, l'auteur annonce son projet : « L'exceptionnelle proportion d'héroïsme ne rachète pas l'immensité du mal », page 9. La guerre, loin d'être « moralisatrice, purificatrice et rédemptrice », n'est qu'un cortège de malheurs et de peurs.


Le récit est chronologique, de la mobilisation à la fin de la guerre. On suit le personnage dans les principales étapes de son parcours militaire, celui d'un classe 1915. Il évoque d'abord le jour de la mobilisation, sorte de jour de fête alors que plus personne ne sait vraiment ce qu'est la guerre. Les guerres récentes sont lointaines, les guerres anciennes sont glorieuses : « Vingt millions, tous de bonne foi, tous d'accord avec Dieu et leur prince… Vingt millions d'imbéciles… Comme moi ! », page 20. Il cherche à comprendre comment des hommes sont allés ainsi s'entre-tuer. Il évoque son état d'esprit : « J'y suis allé contre mes convictions, mais cependant de mon plein gré (...) », toujours page 20. L'aventure attire les hommes qui deviennent des conquérants. Il décrit son 3 août passé à se balader dans Paris : les mouvements de foule, les mouvements de troupes, les encouragements, les pleurs mais aussi la peur.


De la classe 1915, l'auteur raconte son passage devant le conseil de révision et l'importance sociale d'être reconnu « bon ». Il continue par son incorporation, le manque d'équipement, l'absence d'anciens, l'instruction par des caporaux de la classe 14. Devenu soldat de première classe, il a 25 hommes sous sa responsabilité mais il n'a pas le goût au commandement. Il finit par être envoyé au front avec le premier renfort composé de classes 1915. Leur départ est encore fêté.


Il est d'abord affecté à un bataillon de marche en arrivant dans la zone des armées. Il en donne une excellente définition page 39 : « Ces bataillons constituaient des réservoirs d'hommes, que le commandement déplaçait parallèlement à la ligne de feu pour les porter aux endroits menacés, afin qu'on pût y puiser des renforts immédiats. Ces bataillons pouvaient se comparer aussi à des dépôts du front où l'on versait des blessés légers et les malades qui sortaient des postes de secours ». Page 40, il évoque le problème lié au fait d'être première classe : « il nous apparut vite que ce galon n'avait pas cours ici, qu'il nous désignait seulement au ridicule, et nous décidâmes de le supprimer, d'un coup de couteau ».


Il présente sa découverte du front en quelques pages et à l'aide de figures de style, et déjà les poux (pages 43-44). Il décrit un front peu glorieux, fait de grossièreté et d'alcool qui masquent la peur de retourner au combat pour l'attaque. Son regard n'est pas plus tendre avec certains officiers. Page 47, il évoque l'importance du physique et ajoute « toute vie de l'esprit étant suspendue, puisqu'elle n'avait là-bas aucune pâture ». Il est également très critique vis-à-vis des officiers supérieurs, que ce soit des colonels ou généraux locaux (dont il détaille deux cas pathologiques) ou que ce soit ceux du GQG dont il note qu'ils ont « de la théorie et pas de pratique (…). Ils apprennent maintenant, ils expérimentent sur nous », page 51. Il évoque ensuite son souvenir le plus fort de cette période : celui de l'odeur d'un cadavre percé par une pioche au cours d'un travail de nuit, la fuite face à l'odeur puis ses réflexions sur cet homme et son propre destin.

Il observe pour la première fois le front le 15 août 1915 depuis une tour du mont Saint-Eloi. Il ne voit… rien, juste des lacis, des remblais, rien qui ne semble si difficile à prendre. « Cette illusion semble avoir décidé de la meurtrière et inutile offensive à laquelle je pris part », page 54. En septembre, il est affecté à une unité combattante.


Le 1er jour à Neuville-Saint-Vaast, sa curiosité le pousse à explorer. Il pénètre dans une cave où il découvre deux cadavres desséchés, une « horreur magnifique » dont il croque le visage. Un ancien critique sa curiosité, lui est fier de ce qu'il a vu, une chose que personne à l'arrière n'a jamais observée. Ensuite, il participe au creusement de « sapes russes » pour la prochaine attaque.


Il découvre, parfois maladroitement, la guerre, récoltant les quolibets des anciens pour avoir observé la tranchée allemande au-dessus du parapet. Peu après, il subit son premier bombardement. Il se souvient parfaitement à la fois du premier obus tombé près de lui comme du premier tir continu contre lequel « nous formions contre la terre un honteux amas de corps pantelants, qui attendaient la détente des explosions pour lâcher leur souffle, dénouer leurs entrailles, et bondir plus loin ».

Sous un autre bombardement, il décrit ses camarades : «  Je vis mes camarades pâles, les yeux fous, se bousculer et s’amonceler pour ne pas être frappés seuls, secoués comme des pantins par les sursauts de la peur, étreignant le sol et s'y enfouissant le visage », page 63. Il l'admet lui-même, c'est à cause d'une idée fausse qu'il se tranquillise. Au cours de la relève, il passe à côté de Michard et Rigot, grièvement blessés. Les autres hommes ne font rien.


Tous ses écrits cherchent à retranscrire son ressenti, ses pensées dans les différentes situations qu'il décrit. « De longs hurlements humains dominaient, par instants, tous les bruits, se répercutaient en nous en ondes d'horreur et nous rappelaient jusqu'à nous rendre flageolants, lamentable faiblesse de notre chair, au milieu de ce volcan d'acier et de feu », page 65.


L'annonce de l'attaque de septembre 1915 enthousiasme la classe 1915 car on leur annonce comme objectif Douai pour le premier jour. Rêves vite brisés par les anciens. « On les connaît leurs offensives à la graisse d'armes et leurs objectifs qu'ils ont rêvés dans les popotes d'état-major », page 67. On leur distribue le casque (dont il explique le rejet, ne pouvant être personnalisé comme le képi). On lui distribue un couteau pour être nettoyeur de tranchée. Une fois la bataille engagée,où il est d'abord en réserve, il écrit : « On observait au loin des flammes rouges et l'on entendait la rumeur terrible, trouée par les mitrailleuses diaboliques », pages 72 et 73. Là-bas, c'est l'enfer. Ils courent dans la nuit quand une rafale s'abat sur le groupe. « La panique nous botta les fesses. Nous franchîmes comme des tigres les trous d'obus fumants, dont les lèvres étaient des blessés, nous franchîmes les appels de nos frères, ces appels sortis des entrailles, nous franchîmes la pitié, l'honneur, la honte, nous rejetâmes tout ce qui est sentiment, tout ce qui élève l'homme, prétendent les moralistes – ces imposteurs qui ne sont pas sous les bombardements et exaltent le courage ! Nous fûmes lâches, le sachant, et ne pouvant être que cela. Le corps gouvernait, la peur commandait. »

Au cours de l'approche, il passe par les tranchées d'où est partie l'attaque. Il croise un premier cadavre, puis… des centaines d'autres. S'en suit une description horrible de près d'une page. Il écrit : « Pour échapper à tant d'horreurs, je regardai la plaine. Horreur nouvelle, pire : la plaine était bleue », page 82. Certains éléments semblent si excessifs dans l'horreur que l'auteur prend le soin de mettre un astérisque et de noter en bas de page « Exact ».

Après huit jours d'offensive, l'escouade du narrateur va attaquer. Les hommes sont démoralisés, à la fois par le temps, par l'horreur de ce qu'ils voient qui leur fait comprendre à chaque instant quel est leur destin, par le fait de n'avoir avancé que de quelques centaines de mètres malgré ces terribles pertes, par le fait qu'ils ne voient que peu de cadavres allemands. Il en vient à regretter le temps de la Révolution pendant laquelle on exécutait les généraux incapables. Il va plus loin : « Des hommes qui ont institué les cours martiales, qui sont partisans d'une justice sommaire, ne devraient pas échapper à la sanction qu'ils appliquent aux autres », page 90.

« Nous entrons en agonie. L'attaque est certaine », page 90. La tactique est d'avancer dans le boyau à la grenade. Ils savent l'attaque inutile. L'auteur ne sait pas pourquoi il faut y aller, il n'a aucune motivation pour le faire, pourtant il va attaquer. Il y a juste une journée à attendre. Il entend les appels des blessés et écrit : « Dans ces cris, nous reconnaissons les cris que nous portons en nous, qui sortiront de nous, ce soir peut-être... », page 92. À l'occasion de l'arrivée de journaux, Chevallier doit faire la lecture ; les hommes sont ahuris mais aussi en colère quand ils entendent ce qui est écrit.

Finalement, il a l'espoir de couper à l'attaque en participant à une corvée de claies. De retour de cette corvée, ordre est donné : « Les hommes de corvée en tête. Laissez les claies », page 95 !

Gabriel Chevallier est blessé au cours de l'assaut et fait demi-tour. Il n'arrive que le lendemain à six heures du matin dans un poste de secours. Il a été touché par un grand nombre d'éclats. C'est l'occasion pour l'auteur de faire une liste d'horreurs : les blessures des vivants. « J'ai fermé les yeux : je n'ai que trop vu déjà, je veux pouvoir oublier plus tard », page 102.

Blessé, il a honte car il est avec des agonisants ou des hommes terriblement meurtris. Fiévreux, il délire puis prend la direction de l'hôpital à l'arrière. Dans ce nouveau lieu, après avoir décrit ses soins, il évoque les plaisanteries d'un sergent qui a inventé un personnage, le général Poculote. Derrière le discours de ce général, c'est une critique féroce des officiers supérieurs, des communiqués et de ses poncifs : la baïonnette, les barbelés, « Les barbelés ? C'est pour empêcher les Allemands de venir se rendre pour manger notre pain ! », le canon de 75… « Pourquoi penses-tu qu'ils ont fabriqué des 420 ? Pour contre-battre le 75, ni plus ni moins (…) Ils ont adopté l'artillerie lourde parce qu'ils ont l'esprit lourd (...) », page 226.

Il décrit ses voisins proches, leurs blessures. Il parle de ses remarques aux infirmières, il se remémore son transport dans un train sanitaire qui le conduit à développer sa réflexion sur l'héroïsme et les héros : « "Ton sang coule pour le pays, tu es un héros !" Mais je savais quel hésitant héros, contraint et que j'étais simplement victime, ou bénéficiaire, d'un coup qui avait porté, qu'aucun geste de mon bras n'avait vengé ce coup, qu'aucun ennemi de mon fait, n'étant mort (…). J'étais un héros sans dépouilles ennemies, profitant de l'héroïsme des héros homicides », page 126.


Au détour d'une discussion avec une infirmière qui lui demande ce qu'il a fait aux tranchées, après une liste d'occupations et de difficultés, il énonce : « Je vais vous dire la grande occupation de la guerre, la seule qui compte : J'AI EU PEUR », page 132.

La réaction des auditrices est immédiate : incompréhension, stupeur, d'autant que l'auteur en rajoute, le dialogue continue : « L'avant et l'arrière, je m'en rends compte, ne peuvent se comprendre » et de poursuivre sur la patrie, la liberté, la religion et les héros (page 139) : « Je vous assure qu'aucun des hommes que j'ai vu tomber autour de moi n'est mort en pensant à la patrie, avec « la satisfaction du devoir accompli », page 136. Il pousse son analyse, page 139 : « Le geste du héros est un paroxysme et nous n'en connaissons pas les causes. Au sommet de la peur, on voit des hommes devenir braves, d'une bravoure terrifiante parce qu'on la sait désespérée. Les héros purs sont aussi rares que les génies ».

La fin du chapitre porte sur la folie d'un ancien camarade, les méthodes pour ne pas accélérer le départ au front. Ensuite commence sa convalescence, sept jours dans sa famille. Son père n'a pas changé et les rapports sont très froids. Invités au café, il répond à un ami de son père qui lui demande si les soldats ont de bons moments au front : « Oh ! Oui monsieur… (…) On s'amuse bien : tous les soirs nous enterrons nos copains », page 163. Il revoit une ancienne amie puis il quitte cet arrière symbolisé par son père. Le retour dans le train marque son retour dans la guerre.


De retour au front, dans « un régiment qui redescendait de Verdun très éprouvé », il obtient un poste d'agent de liaison grâce aux « indications des livrets matricules », page 174. Commencent alors de longues explications sur l'importance de quitter l'escouade : « Un homme qui part à la division est considéré comme sauvé définitivement. Il peut être tué, mais accidentellement, par fatalité, comme des gens de l'intérieur se font écraser ou sont victimes d'une secousse sismique », page 175. « Tous ceux qui remplissent un emploi, ou filon, sont nommés par les hommes du petit poste des embusqués. Dès qu'on quitte la première ligne, on appartient à la catégorie des embusqués (...) ».

Effectivement, c'est une toute autre guerre pour lui qui commence : agent de liaison et accessoirement topographe. Il s'amuse à expliquer le nom d'un boyau, le boyau de la faucheuse dans les Vosges, non en raison de la mort mais à cause de la présence d'un outil « à demi enfoui dans la terre », page 176.

Il évoque le retour de la végétation quand les combats s'atténuent. Car le secteur, calme, se prête moins aux réflexions sur la peur, l'auteur se fait plus descriptif. Il écrit sur le secteur, son parcours habituel, une intrusion allemande le 14 juillet, ce qu'il a compris de l'engagement du régiment à Verdun. « On rappela que le régiment était du Midi, et l'on fit état contre lui de vieux griefs absurdes qui avaient eu cours au début de la guerre. Cette déconsidération militaire l'a fait classer dans les unités suspectes, manquant de solidité au feu », page 186. Verdun est donc évoqué, mais pour une histoire de trois gendarmes tués par des coloniaux, pour un coup de main où Allemands et Français se retrouvèrent face à face, ce qui lui permet de revenir sur la peur : « C'est le plus culotté qui fait peur à l'autre, celui qu a le plus peur est foutu. Faut pas réfléchir dans ces cas-là. La guerre, c'est du bluff ! ». Il évoque les différents moyens d'automutilation, et des héros une fois de plus. « Ce terme de héros les fait rigoler amèrement. Entre eux, ils s'appellent les bonhommes, c'est-à-dire de pauvres types, ni belliqueux ni agressifs, qui marchent, qui tuent, sans savoir pourquoi. Les bonhommes, c'est-à-dire la lamentable, boueuse, gémissante et sanglante confrérie des P.C.D.F., comme ils se désignent aussi ironiquement. Enfin, la chair à canon. "Aspirant macchab", dit Chassignole », page 192.


A l'occasion d'une discussion avec un téléphoniste, il fait allusion à l'exécution du soldat Bersot, page 193-194, puis à l'attaque aux liquides enflammés à Vauquois en 1915 et termine par une galerie de portraits d'officiers au comportement étrange. « Quant aux officiers, à part ceux des lignes qui partagent dans une certaine mesure leurs dangers, ils sont restés des personnages dont les lubies sont fréquentes, redoutables et de droit divin », page 197.


Dans les Vosges, il est témoin d'un coup de main allemand et de faits anecdotiques : la détention d'un Allemand, un accident de revolver au repos… Dans le nouveau secteur, en montagne, il rejoint une escouade à cause du nouveau capitaine. Il souffre dans un petit poste bétonné. Il finit, au départ du capitaine, par réussir à se faire affecter comme secrétaire-topographe à l’état-major du commandant.

Après les Vosges, le régiment fut envoyé au Chemin des Dames, début 1917, pour participer à la grande offensive, pour laquelle il note « Nous ne croyons plus guère aux victoires décisives, et nous savons que les offensives sont généralement plus meurtrières pour les assaillants que pour les défenseurs », page 227.

A nouveau, il utilise le terme d'agonie page 230 et la métaphore du bétail avec beaucoup de cynisme : « Les cantonnements sont dans un état de saleté ignoble mais ils n'abritent (…) que des sacrifiés pour lesquels il n'est plus besoin d'avoir des ménagements. De simples parcs à cheptel ». Il rencontre un ami d'avant-guerre qui lui raconte l'offensive du 16 avril puis les mutineries. La dénonciation cible l'état-major et sa bêtise. L'auteur est marque par une phrase lui indiquant qu'un régiment ne quitte le front qu'à 50 % de pertes. Il observe un général qu salue un défilé et que son salut, pouce vers le bas, est le signe des empereurs romains pour condamner à mort un gladiateur.


Dans une sape, dans un secteur sans profondeur, il subit un très violent bombardement. Il décrit son angoisse, des minutes de grande inquiétude. « Lorsque la peur devient chronique, elle fait de l'individu une sorte de monomane. Les soldats appellent cet état le cafard. En réalité, c'est une neurasthénie consécutive à un surmenage nerveux. Beaucoup d'hommes, sans le savoir, sont des malades, et leur fébrilité les pousse aussi au refus d'obéissance, aux abandons de poste, qu'aux témérités funestes », page 242. La mort d'un ami, la défaillance du commandant de bataillon, l'artillerie française qui tire trop court ponctuent ces pages. Et puis, il y a les pages 248 à 252. Il décrit et analyse méticuleusement la peur sous le bombardement d'un abri. Pas n'importe quelle peur : la sienne. L'aveu est violent, les mots sont durs pour lui-même. Il n'y a plus de dignité, plus de honte, juste la peur. Cette peur s'estompe quand il apprend qu'il va devoir participer à l'attaque (attaque critiquée page 253). Et il y va, même s'il a peur. Il se croit touché mais c'est un morceau de chair d'un homme touché par un obus. « Nous sommes des vers qui se tordent pour échapper à la bêche », page 259. Il décrit cette attente de condamnés, puis la sortie « Notre vie à pile ou face ! », « Des hommes tombent, s'ouvrent, se divisent, s'éparpillent en morceaux (…). On entend les chocs des coups sur les autres, leurs cris étranglés. Chacun pour soi (…). La peur agit maintenant comme un ressort, décuple les moyens de la bête, la rend insensible », page 261. En arrivant à la tranchée allemande, il piétine un ennemi, « l'excès d'angoisse nous a donné cette joie féroce. La peur nous a rendus cruels. Nous avions besoin de tuer pour nous rassurer et nous venger », page 262. Parlant des prisonniers, « Nous remarquons leur teint vert d'hommes épouvantés, et terne de gens mal nourris, leurs regards fuyants d'animaux habitués aux mauvais traitements, leur soumission excessive ». Les prisonniers sont emmenés vers l'arrière où les accompagnateurs restent le plus possible, bénéficiant des sollicitudes des embusqués qui se rachètent ainsi écrit l'auteur. Puis ils retournent dans l'abri et se cachent pour ne pas traverser le plateau à nouveau. La relève n'est pas plus simple sous une pluie d'obus. Ce chapitre est parmi les plus riches factuellement, mais aussi en éléments de réflexion.


Le dernier chapitre s'ouvre sur le repos après le combat où « les plus simples oublient leurs tremblements, leurs désespoirs et montrent une fierté naïve. Les pauvres hommes qui étaient blêmes sous les obus, et le redeviendront au premier engagement, forgent la légende, préparent Homère ». Et il conclut en montrant le paradoxe : les combattants tissent des récits héroïques qu'ils fustigent à d'autres moments. Il déplore les attributions de décorations qui ne vont pas forcément aux plus méritants.


« Cette égalité dans les honneurs et cette inégalité dans les dangers discréditent les croix [de guerre]. Quant aux chevrons, ils sont vite devenus des attributs ridicules, dont nous avons depuis longtemps débarrassés nos manches. Ils ne présentent plus d'intérêt que pour les gens qui vivent dans les villes de la zone des armées et veulent faire illusion en permission. Pour nous, le front, c'est la tranchée », page 278.

Il écrit un long passage sur les survivants qui pensent que la roue va tourner : « Nous savons bien que la mort n'immortalise pas un être dans la mémoire des vivants, elle le raye simplement », page 282. La guerre est une menace perpétuelle : « Nous ne savons ni l'heure ni l'endroit mais nous savons que l'endroit existe et que l'heure viendra » écrit il, désabusé. Se pose alors la question de savoir pourquoi il faut continuer à se battre sachant que l'auteur développe : « Nos uniformes diffèrent, mais nous sommes tous des prolétaires du devoir et de l'honneur (…) qui risquent les mêmes coups de grisou » pour terminer sur les fraternisations.

Il aborde également les lettres aux familles : « Nous rédigeons pour l'arrière une correspondance pleine de mensonges convenus, de mensonges qui "font bien". Nous leur racontons leur guerre, celle qui leur donnera satisfaction, et nous gardons la nôtre secrète », page 287.


Lors d'un coup de main allemand, Dartemont se porte volontaire pour une mission de liaison suicidaire. Et il comprend : il n'a pas peur car il est prêt à mourir. « Avec l'espoir d'en réchapper reparaîtrait le désir de fuir », pages 293-294.


Au printemps 1918, les Allemands préparent leurs offensives. Dartemont a la chance d'échapper à celle de Champagne qui coûte la vie à son ami mais qui n'a pas les effets attendus. A l'arrière, il raconte les manigances d'une mère de famille riche pour que son fils soit affecté dans le service automobile. A son retour, la guerre n'est pas finie pour autant. Les Allemands organisent un coup de main et les Français, prévisibles, font de même. Ce dernier ne donnant rien, les soldats réagissent : « S'ils sont pas contents de notre boulot, ils n'ont qu'à nous limoger ! a dit un autre.

- On te limogera avec douze balles dans la viande, eh, fœtus de pauvre ! Les villégiatures et les pensions, c'est des combines pour les incapables », page 325.


Dernière étape du conflit, le recul allemand est décrit par l'auteur, tout en narrant une triste journée d'octobre 1918. Un ami est tué par un bombardement allemand, un classe 1913, Petrus Chassignole, au front depuis le début. Le lieutenant Larcher, dont il admire le courage, est blessé. Boire le calice jusqu'à la lie...


Les dernières réflexions portent sur l'après : quelle sera leur place ? Faudra-t-il entrer dans le moule du mensonge de la guerre rêvée par l'arrière ? Les jeunes générations écouteront-elles les anciens combattants ? Trouveront-ils qu'ils radotent, qu'ils veulent épater l'auditoire ? Voilà pour ce qui est des hommes, et pour les chefs ? « Gagnants, ils sont immortels. Perdants, ils se retirent avec de bonnes rentes et passent le reste de leur vie à se justifier dans leurs mémoires », page 353.

Le livre s'achève sur le 11 novembre. Fort logiquement, l'auteur le termine par un questionnement, forcément ironique.


  • En guise de conclusion :


Voici un livre long à lire, car il mêle éléments factuels sur la guerre de 1915 à 1918 (évolutions tactiques, batailles…) et réflexions longues. Certaines sont classiques, d'autres beaucoup plus inhabituelles. On pense évidemment à son traitement de la peur. Il donne donc, dans certaines parties, une vision différente de la guerre, très intellectuelle certes, mais très intéressante aussi et compréhensible au lecteur.

Le livre reste l'écrit d'un homme qui a une certaine vision de la guerre. C'est une œuvre forcément réfléchie, publiée douze ans après la fin du conflit. C'est une vision moins glorieuse, très critique où l'on retrouve, autour de thèmes présents dans un grand nombre de récits d'anciens combattants, des introspections dérangeantes pour qui imagine une guerre faite d'héroïsme et de recherche de la gloire, de courage et d'abnégations. On y découvre la peur, les mesquineries, la recherche du filon, la lâcheté, l'égoïsme. On les trouve dans d'autres, mais ici l'auteur en fait la matrice de son récit. De ce fait, ce n'est pas un cri que l'on parcourt, mais un constat désabusé, plus cynique, de ce qu'a été cette guerre pour cet homme. Des combattants qui mentent à l'arrière, un arrière qui ne veut pas vraiment savoir ce que vit l'avant, une incompréhension et les combattants faisant le grand écart entre les deux, à la fois victimes et complices de ces mensonges, de cette incompréhension. Mais ce livre montre aussi que par sa lecture, cette incompréhension devient compréhensible en plus d'être visible. Ce n'est pas pour rien si cet ouvrage fait partie, incontestablement, des livres à avoir lu sur le conflit.


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Publication de la page : 26 février 2015.