LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Parcours :

- ASTOUL Othello, Le mystérieux sacrifice du lieutenant Deligné (mai 1918). La Roche-sur-Yon, éditions du Centre Vendéen de Recherches Historiques, 2011. 224 pages.

Rarement titre m'aura autant intrigué. "Mystère", "Sacrifice", autant de mots choisis liés à une vision très chrétienne des faits. Peut-être cette curiosité vient-elle en partie des stéréotypes que l'on peut encore trouver sur la Vendée, à la mémoire façonnée ces dernières décennies par la gouvernance du département. Ce titre est en partie inspiré par les manuscrits rédigés par la fiancée de Louis Deligné dont l'histoire nous est contée. 3500 pages de transcriptions, de carnets ont permis à l'auteur d'en tirer un récit extrêmement détaillé. L'auteur est lui-même un descendant de cette famille.


  • Le parcours d’un jeune officier :


Louis Deligné est né en 1894 dans une famille profondément catholique. Après avoir suivi l’enseignement primaire de son père, il entre dans un collège catholique puis au lycée. Bachelier, il intègre l’Institut Catholique des Arts et Métiers de Lille d’où il sort ingénieur en juillet… 1914. Appelé en septembre avec sa classe, il est affecté au 137e RI. En raison de son statut d’ingénieur, il peut intégrer une formation d’officiers dès la fin octobre 1914. Aspirant, il rejoint au front le 137e RI fin mars 1915. Dès lors, on suit avec précision une présence en pointillés au 137e RI. Les pointillés sont tout de même de longs mois, mais il n’a pas été présent en permanence au front de mars 1915 à sa mort en mai 1918. En avril 1915, il tombe malade, ce qui repousse son engagement effectif en première ligne. En juin 1915, il combat pour la première fois en Artois. Ensuite, c’est l’offensive de Champagne fin septembre début octobre 1915. Il part en permission en novembre 1915. Début mai 1916, il obtient une deuxième permission et est détaché à un centre d’instruction à son retour. Troisième permission puis Louis participe à l’offensive de décembre 1916 à Verdun où il est blessé. Après un congé de convalescence, il retrouve son régiment en avril 1917 et combat au Chemin des Dames. Jusqu’en mai 1918, il combat et obtient trois nouvelles permissions. A peine de retour au régiment en mai 1918, il combat face à l’offensive allemande au Chemin des Dames et est tué le 27 mai 1918. Commencent alors de longues recherches de la part de sa famille et de sa fiancée, Marie.


  • Un ouvrage fruit de choix :


Le parcours de Louis Deligné est très richement documenté et mérite donc d'être publié, je ne reviendrai pas sur cette opinion. Je comprends aussi le choix d'en faire un récit plutôt qu'une transcription. 3500 pages, combien de lecteurs seraient allés au bout ? Là, pour un prix particulièrement modique (10 euros), on découvre son parcours et tous ceux qui vécurent auprès de lui : ses sœurs Alice et Jeanne, son beau-frère, ses parents et surtout, Marie son aimée.


D'autres choix m'ont posé un peu plus problèmes. Les deux premiers chapitres pour commencer : présentant le village où vit la famille Deligné puis les parents de Louis, il est difficile pour le lecteur de distinguer les faits des éléments romancés (et donc directement dus à la plume du narrateur), faute de précisions sur les sources. S'agit-il du recueil de souvenirs (ce qui me semble être le cas pour la présentation des parents), d'impressions, de sources autres ? Aucune indication n'est donnée. Ce n'est qu'à partir de la page 36 que l'auteur nous apprend que Louis commence une correspondance qui ne sera interrompue que par sa mort et qui sert de source principale. Il n'y a plus de raisons alors de mettre en doute les faits narrés avec une foule de détails provenant des lettres. Mais pour la période qui précède les 11 ans de Louis, la question reste entière, d'autant plus que l'auteur se laisse aller à développer ponctuellement sa vision des choses. D'abord dans la présentation des lieux, qui est à la fois teintée de nostalgie et de poésie tout en étant idéalisée. Une telle présentation était-elle indispensable dans un ouvrage sur une famille tant elle ne nous aide pas vraiment à la cerner ? "Au sein de ce paysage morcelé, hostile à tout ordonnancement, l'homme travaille la terre (...)". Les haies ne sont-elles pas le fruit d'un ordonnancement mis en place par l'homme ?


La présentation des parents souffre de l'absence de toute nuance, ce qui donne l'impression de lire des hagiographies tant tout y est vu positivement. Ils ne sont que qualités, le père étant d'un "tempérament équilibré, curieux et altruiste", "doté d'un esprit ouvert et d'une grande curiosité", page 16. Pour le portrait de la mère de Louis, "elle ne sourit jamais, refusant toute concession au paraître" font dire les photographies conservées. Sans la moindre nuance ni conditionnel, la vision du narrateur s'impose et dépasse même parfois la saine neutralité attendue d'un tel travail. C'est particulièrement le cas lorsqu'il évoque les deux surnoms donnés à un prêtre page 19. C'est le surnom des opposants qui est vivement critiqué "surnom ingrat pour un saint prêtre". On retrouve des avis du narrateur à quelques occasions, "Aux huées des extrémistes appelés alors socialistes" par exemple. On sent que l'auteur a beaucoup travaillé et a mis beaucoup de cœur à l'ouvrage. Les faits, rien que les faits, chacun ensuite interprète à sa manière.


Heureusement, à l'exception de quelques points ponctuels, la suite du travail est d'une rigueur bien plus grande. Seules quelques inexactitudes sont à noter : petite erreur page 73 qui fait écrire "l'ordre de mobilisation de tous les jeunes hommes de 18 à 25 ans" alors que les plus jeunes hommes mobilisés ont 21 ans et que la classe 1914, celle de Louis, n'est appelée qu'en septembre 1914 (ils ont alors autour de 20 ans). Le fait que le 137e RI soit toujours décrit comme régiment vendéen alors que, comme toutes les autres unités, il connut un important brassage en fonction de la provenance des renforts. La plus vive remarque que je ferai est sur la tranchée des baïonnettes où l'auteur fait sienne la vieille lune de l'enfouissement de soldats vendéens par les bombardements pendant la bataille en 1916. La légende est belle mais depuis les années 1920, elle est battue en brèche par les fouilles réalisées et la réalité des faits. "Dans leurs tranchées, les soldats essuient deux vagues de tirs successifs. Sont-ils déjà morts ? Toujours est-il que les bombardements font s'écrouler les tranchées, desquelles n'émergent bientôt plus que leurs baïonnettes", page 116.


Les deux derniers points problématiques à mes yeux sont lors de son passage au grade de lieutenant qui conduit à son changement d'affectation : il passe de la 6e à la 5e compagnie. L'auteur l'interprète comme une conséquence de l'avis un peu critique donné par le chef de corps et, reprenant la déception de Louis, une sorte de sanction. Tel n'est pourtant probablement pas le cas : il était fréquent de voir un officier nouvellement nommé être affecté à une nouvelle unité. Le cas de Louis est donc très loin d'être une exception !

Finalement, une grande partie de l'ouvrage, à commencer par son titre, tourne autour des circonstances de la mort de Louis. Sacrifice suprême ou exécution dans le cadre des combats ? Si les circonstances générales sont connues, les faits précis sont moins sûrs en raison de versions divergentes, incertitude fréquente lors de la disparition d'un soldat sans que les témoins soient nombreux (ici, probablement un seul homme). Ce qui en fait l'événement central de tout ce récit, c'est que l'ouvrage ne s'achève pas à ce décès, au contraire, il naît de lui : sa fiancée reste une veuve blanche qui va vivre dans le souvenir et l'amour de son Louis toute le reste de sa vie. Elle va réaliser des manuscrits qui ont permis ensuite cette publication. Évidemment, cette mort reste un mystère et une blessure à jamais ouverte pour la famille et Marie. Mais la vision de sa fiancée doit elle être celle donnée par le titre de l’ouvrage actuel ? Ne nécessitait-il pas une prise de recul plus importante ?


  • Un livre qui présente des aspects du conflit peu racontés :


Reste que l'ouvrage continue et narre l'attente de nouvelles, les espoirs déçus, les pèlerinages sur place. Il narre aussi la vie après de toute cette famille meurtrie. Si le récit est moins développé, il n'en est pas moins riche et fort utile pour le lecteur, sur un aspect bien trop souvent absent des témoignages publiés ou des biographies rédigées.


La force du récit repose sur trois points. D'abord, le parcours de Louis est extrêmement détaillé. Ensuite sa psychologie liée à son christianisme est très bien mise en évidence. Finalement, les conséquences de son décès, que ce soit en terme de recherche ou de mémoire sont très bien racontés.

Par contre, la quatrième de couverture va trop loin quand il y est noté "permet de comprendre comment ces officiers des régiments de l'Ouest, affectés sur les coups les plus durs, ont permis à leurs hommes de tenir". Euh... Dans le livre il est noté que les témoignages d'officiers vendéens sont quasi inexistants. Il n'est pas acceptable de faire de Louis Deligné l'archétype de tous les officiers originaires de ce département. Il n'est représentant que de lui-même, personne construite par l'éducation de sa famille puis par ses choix scolaires. Plus d'une fois dans le récit, il est bien indiqué le décalage qui existe avec ses hommes sur certaines questions (moralité, prière, sujets de discussion) voire avec les autres officiers. Loin de moi l'idée de dire qu'il faut rejeter ce témoignage, bien au contraire. Il faut juste le replacer dans son contexte et dans ses particularités. Il est un exemple d'officier de l'Ouest, pratiquant un catholicisme particulièrement exigeant qui est une clef essentielle de sa personnalité.


La postface est, à ce titre, éclairante. Elle donne toute sa profondeur à cette masse documentaire. On quitte la biographie pour entrer dans une analyse fine de ce christianisme rigoureux grâce à une recontextualisation. La prise de recul permet également de montrer toute la spécificité de cette éducation et de ces pratiques qui ponctuent le récit. Il sort également de l'émotion pour analyser la mort de Louis et les choix mémoriels qui ont été faits par la famille. On perçoit alors nettement la grille différente de lecture entre l'auteur, imprégné et attaché à une mémoire familiale, de l'historien qui étudie les faits en se détachant de toute émotion.


Cette postface nous met face à un premier regret : il semble que l'historien ait écrit à l'aide des manuscrits et non du récit qui en a été réalisé. On ne peut que regretter de ne pas avoir accès à cette masse documentaire que le livre donne envie de découvrir (les annexes sont à ce titre bien choisies mais trop maigres !). Il est important tout de même de savoir que l’intégralité du fonds Deligné a été numérisée et est accessible librement en salle de lecture des Archives départementales de Vendée (cote 1 Num 274).


Au rang des regrets, pourquoi ne pas avoir mis en grand quelques-uns des clichés mentionnés et dont on devine de minuscules reproductions sur la couverture. On a bien Louis en uniforme de 1914 sur la couverture, mais la fameuse photographie de Louis et Marie prise par Jeanne, le lecteur aimerait mieux la voir sans avoir à se rendre aux Archives départementales de Vendée.


  • En guise de conclusion :


Une mise en forme d'une masse documentaire où l'on devine la sensibilité et l'attachement filial de l'auteur. Mais cette implication ne conduit-elle pas à fausser parfois la plume ? On sent bien à plusieurs reprises l'émotion par des adjectifs, voire quelques commentaires qu'on peut qualifier de personnels. Plus visibles dans les deux premiers chapitres, ils s'estompent ensuite pour donner un récit plus rigoureux et clairement documenté.

La profondeur et la richesse du portrait de ce jeune officier font que ce texte est à découvrir, sans tomber dans la caricature qui a consisté à faire de cet homme un stéréotype de l'officier vendéen comme s'y complaît la 4e de couverture.

Cet ouvrage est une immersion d'une précision rarement rencontrée dans l'intimité des pensées d'un jeune homme (grâce au foisonnement de sa correspondance et aux écrits de sa fiancée) et dans le fonctionnement d'une famille catholique au début du XXe siècle. Rien que pour cela, cet ouvrage mérite d'être lu.



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Mise en ligne de la page : 19 avril 2017