LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Parcours :

- Dominique Richert, Cahiers d'un survivant, Un soldat dans l'Europe en guerre, 1914-1918, Strasbourg, Editions de la Nuée Bleue, 1994.


Je ne vais pas faire une étude aussi complète que celle menée par Rémy Cazal. Mon intention est juste de présenter cet ouvrage passionnant mais au départ trouvé complètement par hasard. Il s'agit du récit d'un combattant allemand. Autant le dire tout de suite, ce n'est pas vraiment un combattant comme les autres : au service militaire depuis octobre 1913, il va traverser tout le conflit sans blessure grave. Mais il est Alsacien, ce qui donne un parcours particulier. Il est catholique et opposé farouchement au militarisme prussien. Il finit par déserter en 1918. Malgré cela, il permet au lecteur francophone de découvrir une vision de la guerre très enrichissante : celle de l'autre côté et sur d'autres fronts.


D'août à novembre 1914 sur le front de l'ouest :

C'est au 112e RI Badois qu'il commence son parcours. Il participe aux premiers combats d'abord près de Mulhouse, puis autour de Sarrebourg, de Baccarat et pour finir est envoyé dans le Nord, à La Bassée où il combat alors les troupes britanniques.

Ces premiers chapitres montrent immédiatement l'incroyable richesse de ce récit, sa précision. On y découvre le ressenti d'un combattant allemand face à ses premiers combats, et on ne sera pas surpris de retrouver bon nombre de thèmes identiques à ceux des combattants français. Non en raison de ses origines alsaciennes, mais simplement parce que le quotidien était le même : tirs fraternels dans la nuit, tirs de l'artillerie, effet moral des pertes massives, fatigues, vision des camarades qui tombent autour, des cadavres, l'obus qui tombe à quelques mettre et tue tout le monde sauf l'auteur, vision de soldats allemands et français embrochés mutuellement à la baïonnette... On y découvre aussi des éléments moins souvent mis en évidence dans les textes : tir sur quatre soldats qui hésitent par leur lieutenant, effets dévastateurs de « ces satanés 75 ! » (page 23).


Et puis c'est le début de la guerre de tranchées, les attaques de jour, de nuit, les pertes si terribles que fin 1914, des hommes partis dans sa compagnie en août 1914, ils ne sont plus que cinq. N'en pouvant plus, Richert réussit à se faire évacuer pour des problèmes gastriques sévères. Jamais dans ses écrits il ne cache les effets de la guerre, d'une alimentation aléatoire, tout comme la qualité de l'eau.


Requinqué, il va au dépôt mais a des ennuis : il ose parler de l'ordre du général de brigade Stenger de tuer prisonniers et blessés, ce que certains hommes firent sans état d'âme, ce que lui refusa. Avec les autres Alsaciens, il fut transféré au 113e RI, direction les Carpathes.


Sur le front de l'Est :

S'il est bien un front particulièrement méconnu de la plupart des personnes s'intéressant à la Première Guerre mondiale, c'est celui-ci, et pour cause : peu de récits, pas de troupes françaises engagées. C'est donc une guerre totalement différente que Dominique Richert nous fait découvrir. Il participe à de violents combats contre les Russes, dans des régions misérables, dans des conditions climatiques épouvantables. Son dégoût de la guerre est fort : il cherche en vain à se faire évacuer, il pense même à s'automutiler. Il participe aux terribles combats du mont Zwinin en mars et avril 1915. Combats d'escarmouches, assaut contre une position organisée (qui tourne au carnage), Dominique Richert décrit tout en détails.


Ce témoignage nous fait découvrir comment les soldats allemands subissaient les dures conditions de vie. Ravitaillement aléatoire à certaines périodes, poux en grande quantité, fatigue : l'auteur perd 22 kilos. Les problèmes d'hygiène à cette période entraînent même dans son secteur, en Galicie, typhus et surtout une épidémie de choléra ! Grâce à de nouveaux embarras gastriques, il est à nouveau évacué. On suit alors, une seconde fois, le parcours d'un évacué, du front jusqu'à son rétablissement, puis au dépôt avant son retour au front.


Ce qui est constant chez Richert, c'est son refus de l'autorité « prussienne ». Il cherche à s'y soustraire dès qu'il en a l'occasion. En période calme, il fait des balades (non autorisées), prend des libertés avec le temps. Il explique aussi comment à plusieurs reprises, il échappe à des assauts meurtriers en se cachant par exemple. Mais plus surprenant encore, c'est son récit des combats très nombreux auquel il a participé, faisant son devoir de soldat (à savoir attaquer et tirer sur l'ennemi, même en fuite) avec comme limite qu'il refuse de tuer ou de voir tuer un prisonnier et qu'il soigne amis comme ennemis. Le portrait de cet homme n'est donc pas simple à dresser.

Volontaire pour être mitrailleur afin de retarder son retour au front, ce choix va le conduire dans les pays baltes actuels. Mitrailleur dans un secteur où le front est fixé, il retrouve le harcèlement de l'artillerie, les coups de main... Il devient gefreiter, chef de pièce et obtient la croix de fer 2e classe. Une fois encore, à l'instar des combattants français, il développe sa vision très critique des décorations, des articles de presse et des communiqués si distants avec la réalité.


On observe la guerre des mines ici aussi, et, de plus en plus, la méfiance des autorités militaires vis-à-vis des Alsaciens : le régiment part à l'Ouest mais les Alsaciens sont restés à l'Est, mutés dans différentes unités sans tenir compte de leurs fonctions. Pour Dominique Richert, direction le front plus au nord, plus au froid. Page 195, il écrit en observant l'ampleur de la prostitution, liée à la guerre : « Ah ! Qu'est-ce que cette terrible guerre pouvait amener comme malheurs : la faim, l'angoisse de la mort, l'humidité, les poux, et pour le soldat la séparation avec les siens, au pays natal, et les souffrances souvent atroces des blessés, la peur pour ceux qui sont au pays et qui pensent à leurs fils, à leurs maris et puis les pleurs et les larmes pour ceux qui sont tombés (...) ».


Tout au long du récit, la difficulté de la vie quotidienne est présente. Elle est d'abord présente plus au front qu'à l'arrière. Lors de sa première permission, en 1916, il constate que la vie est moins difficile à l'arrière. Lors de la seconde, front et arrière ont faim. Les effets du blocus allié sont parfaitement visibles. Et la situation s'aggrave à mesure que le temps passe. Le ravitaillement devient la priorité, même une obsession à partir de 1918. En tout cas, c'est le thème principal ; il va même jusqu'à voler à plusieurs reprises. Que n'aurait-il pas fait pour des patates ?


On suit la guerre contre les troupes du Tsar, puis contre celles de Kérenski, la période de négociation avec les Bolchéviks, l'armistice (temps heureux pour Richert qui est alors à Riga) et finalement la reprise de l'offensive pour faire aboutir les négociations de paix qui piétinent. Ensuite,

les unités sont remplacées par des troupes d'hommes plus âgés, ce qui veut dire direction le front Ouest pour le régiment de Richert, y compris pour les Alsaciens.


Retour et fin de guerre sur le front Ouest :

Après une période d'entraînement, le régiment arrive en avril 1918 en France, direction la Somme où Richert découvre des destructions pour lui inimaginables et les premiers chars. Il évoque les fréquents bombardements et combats aériens, l'utilisation de plus en plus fréquente des gaz par les deux camps. Le régiment doit participer à une nouvelle étape dans l'attaque et comme à chaque fois, page 213 il écrit : « Personne ne savait ce qui l'attendait et l'ambiance était morose, le moral au plus bas. »


Ce fut après l'assaut contre les Anglais à Villers-Bretonneux. Il assiste à un combat de chars dont l'artillerie arrête la progression. Puis c'est la contre-attaque anglaise. Son espoir d'être capturé s'évanouit. Son régiment reste en ligne après l'échec de l'attaque. Il se trouve dans des positions sommaires, mal organisées (dans de simples trous d'obus) à la merci des intenses bombardements anglais. Son état d'esprit se noircit de plus en plus. Un jeune soldat, refusant de retourner en première ligne avant son tour est jugé et exécuté pour l'exemple (pages 242-243). Richert écrit : « Les soldats étaient massacrés de toutes les manières possibles, et pourtant, il fallait tenir le coup, pour ne pas subir le sort de ce pauvre berlinois. Peu à peu, je sentais monter en moi une haine terrible contre tous ceux qui forçaient ces malheureux soldats à croupir au front et à aller à la mort » (page 244). Il doit, malgré tout, conduire deux camarades à la prison de Cambrai, en raison de leur désertion.

Peu après, à peine relevé de son poste, un effroyable tir d'artillerie est déclenché par les Anglais, suivi d'un « encagement » destiné à bloquer tout renfort vers la première ligne : les Anglais font un coup de main particulièrement violent, massacrant à l'arme blanche les occupants de la tranchée surpris. Richert reprend alors le récit de blessés survivants : il semble réellement choqué par ce qui vient de se passer, à 30 minutes près il était dans la tranchée.


Son régiment est envoyé en Lorraine, c'est l'occasion choisie par Richert pour déserter enfin. Il n'en cache pas la motivation : il s'agit pour lui d'échapper à la mort, même si son statut d'Alsacien va bien l'aider. On suit l'aventure de cette désertion, puis son parcours de la première ligne à l'arrière, de l'arrière aux différents lieux où il passe avant de travailler librement dans une ferme non loin de Saint-Étienne. L'ouvrage se termine avec les émouvantes retrouvailles avec sa famille venue le voir puis son retour au pays, son « pays », son village de Saint-Ulrich.


En guise de conclusion :

Il ne faut pas hésiter à se procurer ce livre si l'occasion se présente. Ce n'est pas un ouvrage qui se lit en quelques heures car il est d'une très grande richesse, dans lequel on entre, on suit un homme qui écrit vraiment bien (et qui a été très bien traduit). On découvre ce qui se passait du côté des soldats allemands. On est très loin du discours d'Ernst Junger. Mais il ne faut jamais enlever de son esprit qu'ici aussi, comme pour les combattants français, chaque homme avait sa propre vision des choses.

Dominique Richert est un homme marqué par son catholicisme, même s'il n'y fait que quelques allusions, opposé à toute forme de militarisme. Un homme pour qui cette guerre n'est possible que parce que les hommes subissent des contraintes (le mot est d'ailleurs utilisé à plusieurs reprises), contraintes qu'il s'évertue à contourner à de multiples reprises, mais tout en faisant son devoir de soldat. À tel point qu'il est adjudant au moment de sa désertion.


Pour aller plus loin :

- La notre de lecture par Cédric Marty sur le site du CRID.

- Le site familial de nombreux documents complètent le livre (en particulier quelques photographies) : http://dominique.richert.free.fr/

- L'analyse très complète de Rémy Cazals, avec une mise en parallèle avec les écrits de Louis Barthas, toujours sur le site http://dominique.richert.free.fr/




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Publication de la page : 28 novembre 2013.