LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

Revenir à la page précédente
Témoignage :
- DORGELES Roland, Le cabaret de la belle femme, Paris, le livre de poche, 1961. Edition originale 1919.

Infiniment moins connu du grand public que Les Croix de bois, ce livre de Dorgelès n'en mérite pas moins d'être lu. Il ne faut pas se fier à son titre qui pourrait laisser penser à un roman quelconque, il n'en est rien. Il s'agit d'une série de nouvelles qui plongent le lecteur au cœur de la vie des combattants. Chaque nouvelle évoque un thème au travers d'anecdotes, de portraits de soldats. Si les noms sont changés, les lieux renommés et le récit une reconstruction réalisée avec des éléments réels, Dorgelès n'en fait pas moins œuvre de témoignage. On y trouve ses impressions, des détails, des tranches de vie qui n'en restent pas moins très évocateurs de la vie des combattants de 1914-1915. On entre dans leurs préoccupations, leurs joies, leurs peines...

Le contexte de l'écriture de ces nouvelles a de l'importance. Dorgelès l'a expliqué lui-même pour Les Croix de bois : il avait écrit par thème, chapitre et une fois le tout mis en ordre, il enleva certaines parties afin de ne pas avoir un texte trop volumineux. Ces chapitres qui ne font pas partie des Croix de bois sont ici, ainsi que trois chapitres finalement enlevés du livre et réunis dans Le cabaret de la belle femme.


Chaque nouvelle est indépendante des autres, se lit rapidement et pointe un thème unique. Le plus souvent, ce thème est lié à un sujet de discussion récurrent des soldats, un de leurs centres d'intérêt : les femmes, les permissions, l'ennemi, les embusqués. Mais chaque thème est aussi l'occasion d'aborder des lieux, des personnages, des anecdotes, des contextes différents.

Dorgelès aime faire dialoguer ses personnages, nous mettant face à leur franc-parler, à leur argot (fort imagé), leurs accents, à une façon de s'exprimer rendue de manière riche et vivante, plus que dans la majorité des témoignages publiés. On entend parler les soldats, ce qui peut donner l'impression d'être témoin, à leurs côtés ; cela permet une imprégnation très forte. On est dans leur ambiance (qui n'est pas toujours la même), impression augmentée par la richesse des descriptions des lieux, des personnages. En plus de cette identification facilitée par le style de Dorgelès, certaines sentences exprimées sont d'une redoutable efficacité, et poussent aussi le lecteur à réfléchir. En voici deux exemples :

Pages 63, 64, un général parle de la prochaine attaque :

« -Dame, on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs.

C'était nous les œufs. Et comme nous tenions à nos coquilles, les propos nous faisaient pas rire ».

Page 67 :

« Cela s'est déroulé comme toutes les attaques : une sanglante bousculade à quoi on ne comprend rien ».


Une autre caractéristique de cet ouvrage est que l'on rit ! Je me suis surpris à plusieurs reprises à rire de bon cœur en lisant les aventures ou les mésaventures d'un des protagonistes au cœur d'une anecdote ou d'une nouvelle. Ce rire, si souvent absent des témoignages, des courriers, Dorgelès nous rappelle son importance. Tout comme l'importance de l'escouade, petit groupe d'une dizaine d'hommes, unité de base, devenant une famille, un noyau essentiel à la survie individuelle. L'escouade a un rôle essentiel dans la vie des hommes et chacun a son rôle, même si le trait est grossi par les choix de Dorgelès (il faut des personnages de chaque groupe de la société, d'un peu partout en France).


On rit donc beaucoup, comme ces hommes, mais la plume de Dorgelès nous ramène aussi à la réalité du destin de bon nombre de soldats et nous emmène parfois d'une page à l'autre, du rire à d'autres émotions en un va-et-vient qui n'est pas sans rappeler celui des hommes entre la première ligne et le repos, entre leur état d'esprit qui passait de la joie à la douleur. Leurs destins, que Dorgelès a su faire vivre dans ses mots, nous rappellent que le contexte de tout cela reste la guerre et son cortège de morts violentes.

Ainsi, on passe du rire à l'émotion au fur et à mesure que Dorgelès fait défiler devant nos yeux le destin d'un personnage (d'un camarade ?), passage parfois brutal aussi brutal que le destin tragique de l'homme en question, le rire de la vie est remplacé par le silence de la mort. Cela arrive brutalement, par quelques mots, aussi brutalement que la mort de ces hommes. Et la nouvelle est terminée, comme leur vie.

D'ailleurs il arrive que l'on comprenne à un commentaire, une impression, qu'il n'y a pas de doute, il s'agit bien d'un souvenir de Dorgelès au cœur de son récit. On trouve de la nostalgie (peut-être la nostalgie des moments où les hommes auxquels il pense étaient en vie plus que la nostalgie d'une période agréable) en même temps qu'un retour sur sa propre expérience intérieure de ce conflit, de ce qu'elle a changé en lui, et plus généralement en eux. Il est le narrateur mais pas comme Genevoix : s'il est aussi dans le récit, il est le plus souvent spectateur, il observe, réfléchit. Il ne cherche pas à décrire avec rigueur ce qui s'est passé : il se sert de ce qu'il a vécu, partant d'éléments réels pour composer un récit permettant au lecteur de comprendre ces hommes, ce qu'ils vivaient, ce qu'ils pensaient. De sa propre expérience, en tirer un récit universel. On retrouve des éléments qui permettent de voir le 39e RI en filigrane, mais là n'est pas l'objectif de l'auteur.


Au fil des nouvelles :

Voici un petit résumé de chaque chapitre qui met en avant les thèmes et ce qu'il apporte à la compréhension de la vie de ces hommes. Car ce livre est cela avant tout : une immersion au cœur d'un petit groupe d'hommes au début de cette guerre, une bulle qui place le lecteur face à leur manière de voir les choses ;


I . Pour la durée de la guerre :

Dorgelès raconte des souvenirs et anecdotes sur son engagement, l'attente, les commentaires des uns et des autres et dresse déjà une galerie de portraits riches en humour mais non dénuée d'un regard distancié et critique. Ce premier chapitre un peu particulier : Dorgelès l'a écrit dès août 1914, à chaud, quand le reste sera rédigé à partir de 1916

II. Le cabaret de la belle femme :

Nouvelle qui a donné son titre à l'ouvrage. Dorgelès y évoque, à partir d'un lieu du front portant ce nom, la vision des combattants sur les femmes en général. La sienne en particulier, qui revient fréquemment dans ses textes, celui d'un homme qui doute de son amie, à juste titre et qui en sera profondément blessé, blessure non cicatrisée au moment de l'écriture de ces textes.

III. Mon capitaine, M. le curé, et le soldat à la tête de veau :

Ce récit se passe au repos autour d'un capitaine à cheval sur le règlement comme à l'époque de la caserne. Dorgelès nous narre les situations cocasses dues au fait qu'il se rase la moustache ou que Lousteau (le Sulphart des Croix de bois) refuse de se couper les cheveux. Le reste de la nouvelle est lié aux préjugés qu'avaient les hommes sur les artistes.

IV. Une nuit sous bois :

Texte plus introspectif où Dorgelès décrit une nuit de garde. Il décrit son poste, le paysage, il imagine ce qui se passe dans les états-majors, il nous met fasse au temps qui passe et les relations que pouvaient entretenir des hommes qui ne se connaissaient pas. Il parle des pensées que l'amènent à s'interroger sur le monde qui le sépare de celui des civils et tout particulièrement de celui d'une fiancée. Et finalement, son envie d'être seul.

V. Les poissons rouges :

Dorgelès centre son regard sur les officiers supérieurs. Une mine visitée par des civils, finalement perdue suite à une attaque surprise allemande. Le régiment doit reprendre le terrain, les pertes sont lourdes. Au final, le général s'inquiète plus pour les poissons rouges de son bassin que pour les hommes sous ses ordres qu'il a envoyés se faire tuer pour une erreur qu'il a commise.

VI. Ici repose Cadinot :

En réalisant le portrait d'un homme, Dorgelès aborde la question du héros, représentation construite par l'arrière et par les militaires non combattants. Il écrit page 80 : « Des héros, murmurai-je. Voilà de grands mots que les soldats n'emploient guère... »., Cadinot, vaut rien à la caserne, métamorphosé en soldat exemplaire qui gravit les échelons jusqu'à devenir sous-lieutenant. Si ce n'est pas un simple personnage, on peut avoir l'impression qu'il a voulu faire une sépulture de mots pour un homme qui sans cela serait un oublié de plus.

VII. Le débrouillard :

Titre ironique sur une catégorie de personnages beaux parleurs, mais vite cernés par les autres soldats, confrontés à leurs mensonges.

VIII. Le prisonnier bénévole :

Dorgelès revient sur la prise de Neuville-Saint-Vaast par l'intermédiaire d'anecdotes liées aux hommes de liaison dont deux sont chargés d'accompagner deux prisonniers à l'arrière. Un récit particulièrement caustique dans un contexte qui était loin de l'être.

IX. Gousse d'ail :

Un colonel remplace temporairement le chef de corps. Il chamboule les habitudes de l'unité, se met à dos les officiers. Permet à Dorgelès de mettre en avant le regard que pouvaient porter les hommes sur le commandant du régiment.

X. Le poète sous le pot de fleur :

Le pot de fleur est une métaphore pour parler du casque. Un engagé volontaire, sorte d'OVNI (on excusera le terme totalement anachronique) parmi les combattants, permet à Dorgelès d'aborder la question du regard porté par les hommes les uns sur les autres.

XI. Chez les anges :

Lousteau est blessé et délire au sens propre du terme dans un texte assez... surréaliste.


Les chapitres qui suivent étaient initialement prévus pour être intégrés dans Les Croix de bois. Ils furent enlevés (le texte indique que c'était pour éviter les foudres de la censure).

XII. La boule de gui :

Sulphart ayant trop bu décide de décrocher une boule de gui dans un arbre du no man's land le jour de Noël. Et les suites de ce défi.

XIII. L'ennemi des vieux :

Sulphart haït les territoriaux. C'est l'occasion pour Dorgelès de parler des territoriaux, mais comme souvent, les anecdotes se succèdent.

XIV. Permissionnaires :

La question des permissions permet d'aborder la question de leur importance pour les hommes, de leur attente. Mais aussi de la réalité pour les hommes du front de la confrontation avec la vie de l'arrière lors de ces permissions : les déceptions, le cafard au retour (le mot n'est pas utilisé) et surtout la façade qui fait dire à tous que c'était le paradis mais dont la réalité était bien plus complexe et parfois triste.


Un livre à lire !

Un ouvrage dont je recommande vivement la lecture : facile à lire tout en étant précis, vivant et permettant une immersion aux côtés des combattants de 1914-1915. Il donne le sentiment d'être à côté du narrateur, d'écouter les discussions des hommes. Une plongée qui nous met face à la complexité des personnages et, grâce au recul pris par l'auteur, à la mise en évidence de la part de façade et de vie intérieure qui anime chaque personne, si loin du simple portrait factuel que les documents nous permettent de dresser aujourd'hui.

Un ouvrage qui fait rire, qui émeut, qui fait réfléchir, qui fait comprendre ce qu'était le quotidien de ces hommes (corvées, loisirs, discussions, repas, nuit, guet...) qui nous place au cœur de ces hommes avec beaucoup de vie et d'humanité.

Un livre à lire en complément des Croix de bois ou indépendamment.



Revenir à la page précédente



Publication de la page : 29 août 2012.