LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Livre numérique :
- DUHAMEL Louis, Mémoires de Louis Duhamel, caporal au 224e d'infanterie, Paris, Imprimerie A. Rasquin, sans date. 19 pages.

Certains livres sont aujourd'hui totalement introuvables. Édités à une poignée d'exemplaires (je parle de quelques dizaines parfois), ils n'existent plus pour le public qu'à la BNF. Certains ont été numérisés comme c'est le cas du présent ouvrage. Je n'ai ni l'habitude ni de plaisir à lire un livre derrière un écran, mais les 19 pages ici ne posent pas de problèmes à ce niveau.


Cet homme, de la classe 1898, a tenu un petit journal quotidien, qui a été transcrit par sa famille après sa mort. D'abord GVC, comme de nombreux territoriaux, il surveille un pont dans l'Eure. Ses notes sont factuelles : il ne dit pas ce qu'il ressent, juste des informations sur ses camarades (nom, adresse) et le lieu. Il lui arrive de noter une petite anecdote : il indique qu'il a gravé le parapet du pont qu'il surveille.

Dès le 16 août, il quitte ce poste de garde et revient à Bernay au dépôt du 17e RIT. En vertu de la loi du 5 août 1914, il est envoyé en renfort au 224e RI. S'il n'analyse pas son parcours, il note que les hommes des classes 1892 à 1895 sont concernés, les hommes de la classe 1898 plus encore puisque plus jeunes.

Il part pour la zone des armées le 3 septembre. Il énumère toutes les étapes au cours de ses deux jours de voyage. Il est affecté à la 9e escouade de la 17e compagnie.


À partir de là, se pose la question de savoir pour quoi et pour qui il a écrit ce carnet ? Un simple aide-mémoire destiné à pouvoir se remémorer ce qui lui est arrivé, plus tard ? Des notes destinées à faire découvrir à d'autres son parcours ?

Il mentionne quelques faits le concernant, ceux qui sortent de l'ordinaire ou qui méritent d'être notés (d'ailleurs, certains, comme la référence à une pièce de monnaie resteront énigmatiques pour le lecteur). Il n'écrit que très rarement ce qu'il ressent ou des détails sur son propre quotidien. Il note ce qui sort de l'ordinaire.

Ainsi, il est deux jours sans manger à son arrivée, il voit des prisonniers allemands, il « ramasse en collectionneur des bibelots, des cartouches allemandes et un chargeur allemand ». Pour la première fois, il indique qu'il est attristé par l'absence de courriers. Ce thème va devenir central dans ses écrits. Par contre, pas un mot sur ce qu'il voit, comme si cela ne devait pas être noté ; il ne le fera jamais.


Jusqu'au 13 septembre, il ne note que des villages traversés jusqu'à son arrivée à Berry-au-Bac. Cette période correspond au recul allemand après la victoire de la bataille de la Marne. Mais dès le lendemain, il combat pour la première fois. Il liste les pertes de camarades, de son caporal et de son capitaine. Le 15, il mentionne sa participation à une charge à la baïonnette et ses voisins touchés, dont l'un « a les reins brisés par une balle dum-dum ».


Malgré le laconisme de ses résumés quotidiens, du 17 au 26 septembre on perçoit la dureté de la vie quotidienne : froid, humidité, pertes. Il mentionne les tranchées à partir du 18 septembre et l'écriture de lettres à partir du 20.

Après un court repos, le 23 septembre il repart au combat qu'il résume ainsi : « Journée terrible plus encore que les journées des 14 et 15 septembre. Quelle hécatombe de vies humaines ! Des morts partout ! ».


La « vie au grand air », le ravitaillement aléatoire tout comme la qualité de l'eau ne sont pas sans effet sur de nombreux combattants. Louis en fait partie et il ne cache rien de son état à son carnet. Ainsi, le 25 septembre, il indique « J'ai la dysenterie. Je fais jusqu'au sang ». Après les nouveaux combats du 26 et les nouvelles pertes, il est pendant 5 jours de garde de pont. Que prend-il le soin de consigner alors quotidiennement ? non le nom du pont mais le mot pour passer !


À partir du 1er octobre, il développe un peu plus ce qu'il écrit, à commencer par le fait qu'il est en guerre depuis deux mois et qu'il n'a toujours reçu aucune nouvelle de ses proches. Dès le 2, il est « très heureux » car il a enfin du courrier. On perçoit une amélioration du moral. Le 4, direction Compiègne pour un changement de secteur. Nous sommes au moment de ce que l'on a appelé la « Course à la mer » : il faut des troupes pour tenir les secteurs formant un nouveau front suite aux tentatives de débordement réciproques des belligérants. Après de longues marches, c'est Suzanne dans la Somme pour le 224e RI. Pendant cette période, la correspondance est au cœur de ses préoccupations. Sa guerre se termine le 20 octobre 1914 par une blessure par balle à l'épaule que le JMO qualifie de légère alors qu'il est dans les tranchées de première ligne. Évacué vers l'ambulance de Bray-sur-Somme, il prend soin de faire écrire à sa famille avant d'être envoyé à Villers-Bretonneux puis Brest. Il y décède sans avoir revu sa famille qui, avertie de son état, arrive le lendemain matin de son décès.


  • En guise de conclusion :


Derrière les notes brèves, très factuelles, se dessine le parcours d'un homme dans une période particulière, celle de l'après bataille de la Marne. On le suit lors de la poursuite des Allemands en retraite, lors de la fixation du front puis dans les combats de la « Course à la mer ». Les marches et la vie en plein air qui n'ont rien d'agréable le plus souvent, les combats qu'il élude tout en nous donnant quelques indices de leur violence sont des éléments intéressants. Le plus riche est toutefois l'importance du courrier pour lui (que ce soit celui qu'il envoie ou celui qu'il reçoit) et, dans les moments difficiles, après les combats, sa foi.

S'il n'a pas la richesse d'autres témoignages ou de certaines correspondances, la lecture de ce carnet nous permet tout de même de découvrir le parcours d'un homme de 36 ans. Il nous oblige aussi à nous interroger sur la volonté de la famille de publier ce carnet. Volonté manifeste de conserver la mémoire d'un être cher disparu, il nous met aussi face à une manière d'appréhender la mort d'un combattant par ses proches. D'abord, on le constate dans le voyage vers Brest pour revoir le blessé ; puis dans le choix de publier le carnet et dans l'utilisation des mots dans la conclusion : « pauvre Louis ». On peut rapprocher l'image donnée à celui d'un martyr : il s'est sacrifié, il a souffert – la famille elle-même le constate à l'hôpital – mais sacrifice apparemment consenti pour son pays comme le montre la devise qu'il notait dans ses courriers : « Courage et confiance ! haut les cœurs ! et vive la France ». Il est dommage que la famille n'ait pas publié également les lettres.

Dernière question : d'où vient cette information qu'il était caporal ? Ni sa fiche matricule, ni la fiche MDH, ni son carnet ni même le JMO qui mentionne bien Duhamel comme blessé n'indiquent ce passage à ce grade ? Il n'est toutefois pas impossible qu'il ait été nommé sur le champ de bataille sans que l'administration militaire n'ait eu le temps de faire remonter l'information au dépôt en raison de sa blessure.


  • Pour aller plus loin :


Sa fiche MDH est erronée : certes venant du 17e RIT, son unité au moment de son décès est bien le 224e RI. Géré par le même dépôt, l'absence de prise en compte du changement d'unité est fréquente dans ce fichier.



- Accès direct à l'ouvrage dans Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k64878647

- Fiche matricule de Duhamel Louis, classe 1898, matricule 1175 au bureau de recrutement de Versailles, Archives départementales des Yvelines, 1 R/RM 288. Accès direct à sa fiche matricule.

- Les deux JMO du 224e RI pour la période concernée sont très complets  : SHD 26 N 720/4 et SHD 26 N 720/5.



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Publication de la page : 27 janvier 2016