LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Parcours :
La guerre, Madame...- GERALDY Paul, La guerre, madame..., Georges Crès & Cie éditeurs, Paris, 1916.

Dans ce petit livre d'à peine 100 pages, Paul Géraldy raconte une journée, une seule. Une journée à Paris. Et c'est l'occasion pour lui, au travers des dialogues avec deux femmes de dresser le portrait moral des soldats confrontés brièvement à la vie de l'arrière.
Son héros, Maurice Vernier, quitte le dépôt mais a l'occasion de passer une journée à Paris avant de retourner au front. Il raconte les impressions qui reviennent, le retour à des sons, des images familières. Mais tout en ayant cette journée pour lui, il reste un mobilisé que tout ramène inéluctablement à la guerre : son uniforme, le regard des autres, les questions des civils, la journée qui avance et le ramène physiquement au front.

Il a beau faire, il ne peut retrouver sa vie d'avant et tout le ramène à la guerre, même les discussions avec une jeune femme, Fabienne, dont il attendait au contraire de la distraction. C'est finalement dans son lit qu'il aura le seul moment coupé de la guerre.
Chez la mère d'un ami, tout le dialogue tourne autour de la guerre et enferme finalement le héros dans ce rôle de combattant qui va passer sa seule après-midi de liberté à rassurer cette femme. Au lieu de la distraction, il doit parler en combattant. Mais finalement, la grande finesse de l'écriture de Géraldy est qu'il va réussir derrière un discours reprenant les poncifs de la propagande à distiller sa vérité de la guerre vécue par ces hommes, la confrontation permanente avec la mort, la volonté de continuer à vivre magré tout ce qu'ils vivent, la peur, la réalité de la guerre à mille lieues de celle décrite dans la presse.
Ainsi, il évoque l'attente sous le feu au début du conflit, les pertes des camarades, le décalage entre la vie à l'arrière toujours faite de rire, de joie de vie et celle du front où l'on vit, on rit, on a des joies mais avec en arrière-plan la mort toujours présente de camarades qui se joignaient quelques jours auparavant à cette vie.
Et puis la fin de cette journée arrive, le retour au front se rapproche. Comme il l'a fait pour Paris, par un habile jeu de miroir, Paul Géraldy décrit les impressions de son héros qui est en route pour le front, les impressions qui reviennent, les sons, les images et montre ainsi à quel point cette guerre est déjà imprimée de manière indélébile dans l'esprit de ces hommes.

Une critique féroce de la vision de la guerre par la presse :

J'ai déjà évoqué cet élément qui structure les dialogues entre le héros et les deux femmes. Voici un exemple de la manière dont l'auteur déconstruit cette vision de propagande : il commence par reprendre le style, le phrasé de ce qui était écrit dans certains articles avant, au travers de son expérience, de donner l'impression de confirmer ces dires, voire de les amplifier. Mais en y glissant des éléments ridicules, des propos excessifs, des éléments illogiques mais de manière fort subtile, il démonte de habilement la vision des articles. Dans un cas, il commence par dire que les hommes se pensent invulnérables avant de briser cette vision : "Quand un camarade tombe près de moi, je suis toujours certain, je sais, que si j'eusse été à sa place, cela ne me serait pas arrivé. Comprenez-vous ? (...) Les marmites sont pour les autres". Par un beau syllogisme, il arrive à faire comprendre que la réalité est contraire :
Tous les hommes se pensent invulnérables
Or certains hommes sont tués
Donc tous les hommes peuvent être tués.

Par petite touche, il montre la réalité : "On tombe comme des mouches" s'écrie un homme au milieu d'un récit sur une mort héroïque. Les pertes sont nombreuses. Après des combats, un camarade sort son portefeuille pour montrer une photographie de sa famille "tout gauffré de sueur". La peur est présente, le pourquoi se battre aussi (page 64).

Un héros pour faire réfléchir sur le sort de chaque homme mobilisé :

La fin du livre est toute aussi forte que ce qui est à lire avant. Les pages sur les cadavres pillés ne font que mieux ressortir la vie quotidienne disparue, bien loin des communiqués, des citations. Et la fin, que je ne dévoilerai pas, terminera la démonstration magistrale publiée en pleine guerre et semble-t-il non censurée. Derrière chaque homme, il y a non une vie résumée en 4 lignes mais une vie dont chaque jour pourrait facilement faire l'objet d'un livre de 100 pages.

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Dernière mise à jour : 18 octobre 2010.