LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Parcours :
- GRANCHER Marcel-E., 5 de campagne, Lyon, Les éditions de Lugdunum, 1937.

Cet ouvrage commence par un avertissement qui sied bien aux lecteurs de cette rubrique et à tout passionné de la période de la Première Guerre mondiale :

"Avertissement au lecteur.

Encore un livre sur la guerre, allez-vous penser. Le besoin s'en faisait-il vraiment sentir ? Le besoin, peut-être pas, bien que l'on n'aura jamais assez publié sur un événement qui eut, malgré tout, quelque importance. D'abord, parce que chaque homme porte en lui un souvenir très personnel des faits dont il fut témoins (...)."

Encore un livre sur la guerre ? Vingt ans après les faits la question semblait pertinente vu la quantité d'ouvrages publiés sur la question. Un siècle plus tard, on continue à faire paraître des ouvrages sur cette période et chacun apporte effectivement sa vision de la guerre. Le récit de Grancher est donc personnel et montre sa vision de la guerre.


Cet ouvrage est un roman, l'auteur ne s'en cache pas, mais il se base sur son expérience, une mise en scène de son vécu, une synthèse de ce qu'il a vu aussi. On trouve d'ailleurs régulièrement en bas de page la mention "authentique" liée à une situation dont le caractère excessif pourrait faire penser à une volonté de caricaturer de l'auteur. Les personnages sont des "prototypes composites" des personnes rencontrées : il ne faut donc pas chercher à mettre un nom dessus. Texte autobiographique malgré tout et surtout un roman où les anecdotes et les lieux tirés du parcours de l'auteur en font plus qu'un simple roman.


A-t-on un récit dans la même veine qu'un Dorgelès ? Le fond et la forme sont très différents, dans sa première partie, on peut rapprocher "5 de campagne" des écrits de Courteline, mais pour le reste, cet ouvrage n'a rien à voir parce que la vision des choses est différente mais aussi parce qu'il s'agit ici du parcours d'un artilleur.


Dans son introduction, l'auteur anticipe certains reproches qui pourraient lui être fait : son texte est sa vision de la guerre, elle n'est ni antimilitariste, ni patriotique, mais celle d'une personne complexe, qui a écopé de 53 jours de punitions diverses tout en recevant la Médaille militaire et une très grave blessure. Il prend même Louis Pergaud à témoin.


De la classe 1917, Ruet, le héros représentant Grancher, passe devant le conseil de révision fin 1915 à Lyon puis est affecté à l'artillerie début 1916.


La vie à la caserne :

Ce n'est pas pour rien que l'auteur fait référence à Courteline en introduction : on retrouve le même angle humoristique, certains effets comiques, la même dénonciation de certains éléments de la vie de la caserne. Des officiers et des sous-officiers qui cumulent les défauts, des bleus qui cherchent à vivre le mieux possible leur vie. Derrière cette vision qui peut paraître manichéenne, on voit comment étaient occupées les journées de ces jeunes recrues : du lever au coucher, un peu de ménage, les revues, les théories, les exercices à cheval, à la pièce, le repas à l'ordinaire pour les plus humbles - la question de l'argent revenant régulièrement - à la cantine pour ceux qui en avaient les moyens, les soins aux chevaux, les trucs et astuces pour réussir à sortir le soir. La vie hors la caserne est aussi détaillée, ces heures prennent d'ailleurs bien plus de place que le récit de ce qu'il se passe dans la caserne, probablement pour mettre en avant ce qui est réellement au centre des intérêts de ces jeunes hommes de 20 ans.


Sur l'aspect purement militaire, son récit est instructif. Il nous montre en détails quelques étapes de la formation des jeunes recrues. Page 44, il évoque les tenues :

"A leur arrivée au corps, les recrues du 5e avaient reçu, suivant l'usage, deux tenues.

Rien à objecter sur la "numéro un", si ce n'est que les frusques la composant avaient déjà fait plus que leur temps (...).

Mais on n'aurait su dire autant de la tenue d'exercices, qualifiée "numéro deux". En France, le drap manquait. On s'était donc rabattu sur des draps civils - et pas des chers évidemment - (...). Ceux du 5e avaient été dotés d'une sorte de redingote marron semblable à ceux qu'affectionnent les cultivateurs beaucerons. Des jambières, rondes comme tuyaux de poêle, complétaient ce réjouissant ensemble".

Il fait aussi allusion page 61 à "l'affriolante chemise quadrillée de l'intendance, aggravée au col parla bizarre cravate bleue réglementaire".

Exercices de signalisation, aller au polygone pour des exercices de mise en batterie ou de formation du parc, sont au programme. Mais c'est surtout les mentalités des hommes et les sorties qui font l'objet de l'attention de l'auteur. On y apprend que "les engagés volontaires de la classe prochaine étaient traités pestiférés par les hommes de la classe 1917" (page 67). L'argent, comme il a été dit, mais aussi les blagues, les anecdotes et les stratégies pour échapper aux corvées et plus généralement à la caserne pour voir les amies, manger et boire, occupent de nombreuses pages de cette partie du livre. C'est ce qui donne parfois l'impression de lire du Courteline et donne des pages succulentes de vie, voire de réels fous-rires (je pense en particulier à la narration de la blague faite à un homme d'un régiment voisin, saoul et rentré dans la caserne, mis dans le lit d'un soldat ayant découché - car couvert - qui fut bien surpris de trouver un autre homme dans son lit, qui s'était oublié en plus). On en vient à espérer que ces anecdotes soient vraies !


Volontaire pour le front.

La vie à la caserne s'achève sur le départ de Ruet pour le front. Outre l'aspect purement administratif qui va avec ce départ "Vous chercherez leurs livrets matricules et vous vous occuperez de l'habillement, du prêt, etc...", cette partie aborde les motivations qui pouvaient pousser un homme à demander à aller au front.

Ce départ volontaire a une motivation qui peut paraître surprenante : point de membre de la famille à venger, de volonté de se battre pour la patrie mais fuir la vie de la caserne, son ennui, sa monotonie, ses officiers avec qui les rapports peuvent être particulièrement conflictuels. Accessoirement, il s'agit aussi de fuir un envoi potentiel en Orient. L'argument d'aller au front plutôt que de rester au dépôt peut se comprendre, en particulier pour des artilleurs considérés comme moins exposés : la routine, pour ne pas dire la monotonie, pouvait être rebutante et il est fréquent de retrouver des allusions à cette vie dans des remarques de soldats au front. Les hommes sont conscients de risquer leur vie, ils acceptent d'autant moins le retour aux habitudes de la caserne. Il faut lire cela comme très négatif et les officiers trop à cheval à imposer cette norme sont particulièrement mal considérés.


La guerre n'a été jusqu'à présent que peu présente dans les aventures des hommes que l'on suit depuis bientôt 100 pages, c'est un contexte encore lointain. On pourrait presque se croire avant guerre. Est-ce un choix délibéré de l'auteur ? A-t-il voulu montrer que de nombreux hommes ne cherchaient pas l'héroïsme mais simplement à vivre ? Est-ce lié à une reconstruction due aux 20 ans d'écart entre le vécu et le souvenir ?

Plus généralement, on constate une distance conduisant à effacer tout élément personnel inutile à sa galerie de portraits et au fil de la narration, permettant de se concentrer sur ce qui est le récit du parcours d'un homme. Ainsi, il n'y a comme place pour la famille que quelques phrases dans tout l'ouvrage.


Finalement, après les péripéties du transport pour le front lié à un état d'esprit encore très "caserne", Ruet et les hommes qui l'accompagnent prennent conscience de ce que sera le front. Cela réveille une sorte de mélancolie sur cette vie qu'ils viennent de quitter, page 99 : "D'ailleurs à cet instant, tous ressassaient en eux-même un passé qui, pour obscur qu'il fût, paraissait infiniment préférable au futur qui s'annonçait."


Une vision du front lucide ou cynique ?

Rien ne trouve grâce aux yeux de l'auteur dans la vie militaire, qu'elle soit au dépôt ou au front. On le voit par certaines images données : au dépôt, les chevaux sont souvent des rosses, au front, ils sont galeux. Les hommes sont des anti héros qui ne cherchent que le bon temps et les planques, ce qui conduit à l'image d'officiers suspicieux, méfiants vis-à-vis de leurs hommes, ou, au contraire, complices voire benêts. On peut se demander si ce n'est pas une manière de répondre aux excès d'héroïsme de certaines œuvres, en utilisant les mêmes exagérations ?

Cependant son récit n'est pas que cela : il y raconte en détails son premier jour, ses impressions, ses fonctions. Il est affecté chez les téléphonistes dans une unité d'artillerie. Il détaille le poste, son organisation, son rôle. Au fil des missions, il découvre et fait découvrir le front. Son récit alterne entre ces missions, anecdotes, descriptions et moments de vie avec les autres téléphonistes. Par exemple, lors d'une mission pour reconnaître un observatoire à Nieuport-Bains, il décrit les différents observatoires proposés mais aussi l'accueil des unités d'infanterie : "On accueillit sans démonstrations particulières les artilleurs - lesquels, pour les fantassins, seront toujours "des types qui tirent trop court"..." (page 119). Il évoque au cours de la même reconnaissance "Meniakerke - où les Allemands brûlaient leurs morts dans un four crématoire improvisé..." (page 120).

Des aspects plus techniques sont abordés au fil du récit comme la description de la munition pour détruire les réseaux de barbelés des "fusées instantanées allongées" dites fusées I. A. qui semblent responsables de l'explosion d'un canon (page 142). La vie des artilleurs n'est pas de tout repos comme on le voit lors d'une préparation d'attaque par les Allemands où les gaz sont massivement utilisés (notamment sur un homme "posant culotte"). Il détaille également les effets des tirs allemands d'obus de 380 mm, l'impression, le son qu'il fait en arrivant (page 143). La détonation du départ où l'arrivée dans "un bruit semblable à celui des pistons d'une locomotive".


Il donne l'impression d'être un observateur de ce qui se passe autour de lui. il est également acteur. Il participe à une première attaque à l'arrière ; le 16 août, il est cette fois-ci avec la deuxième vague d'attaque. Il voit ce qu'il reste des tranchées et des réseaux, l'exécution d'un prisonnier récalcitrant, la découverte de corps de zouaves à proximité de la maison du passeur et des soldats français qui ne les respectent pas.


Le récit est enrichi d'une nouvelle galerie de portraits : des officiers zélés au dépôt et peureux au front, les blagues que les hommes se font entre eux mais aussi certains loisirs dangereux : un homme démontant la fusée d'un obus non explosé à coup de marteau récolte la désapprobation unanime des camarades qui connaissent le risque de cette activité (page 159).


Il évoque aussi les soins donnés aux soldats à l'occasion d'une gale des chevaux attrapée par Ruet. On y apprend quelques stratégies de soldats pour ne pas aller au front. Il y a aussi une nuit d'attaque où tous les fils sont coupés par l'artillerie allemande. Ruet, devenu brigadier, est confronté à un homme refusant d'aller réparer la ligne téléphonique. Les thèmes s'enchaînent : les marraines de guerre (qui permettent surtout de recevoir du ravitaillement), le soldat qui craint d'être trompé par sa femme, les poux avec le classique "... pou allemand, lequel portait, comme chacun le sait, la croix de fer sur le dos" (page 173).


Dans l'aviation :

Le héros quitte son unité grâce à une demande de passage dans l'aviation faite sans trop y croire. Il se retrouve à Dijon-Longvic et c'est une liste de tous les plans possibles pour s'embusquer qui défile devant les yeux du lecteur : l'aviation, la prison, l'incurie de l'administration dans certains lieux. Son passage est de courte durée car ayant eu un accident avec un avion alors qu'il n'était pas autorisé à voler seul, il est renvoyé vers son unité d'origine.


Une vision du front lucide ou cynique ?

Il n'y a pas d'erreur : il s'agit bien du même titre que la première partie évoquant son passage dans l'artillerie au front. Autant son premier passage lui a laissé des souvenirs amusés, de témoin qui voit les choses avec une certaine distance, autant ce passage est diamétralement différent. On perçoit déjà une évolution à la fin de son séjour, mais son retour marque ce changement de deux manières différentes.


Il se retrouve responsable d'un groupe d'hommes envoyés au front. C'est une première manière de montrer qu'il n'est plus le jeune homme insoucient qui donna des cheveux blancs à l'homme chargé de le convoyer au début de l'ouvrage, qu'il a changé. Et ce voyage marque dans l'ouvrage un changement très net dans le style, dans la manière d'aborder le conflit. D'assez léger, satirique voire cynique, il devient grave, la mort est omniprésente et même si l'humour est encore présent, on est très loin de ce qu'il était au moment de son premier séjour.


Il arrive seul, les hommes sous sa responsabilité s'étant "égarés" en chemin. Il est déçu par sa propre escapade parisienne. On retient aussi le jeu du chat et de la souris entre les hommes partant au front et ceux chargés de les y faire arriver. Tout comme les sanctions pour ceux qui essayaient et se faisaient prendre.

A peine arrivé, il échappe une première fois à la mort : un obus tombe au milieu du groupe qu'il venait de quitter. Peu d'émotions, il semble être un spectateur hébété par le spectacle de la mort des autres jusqu'au moment où il est lui-même grièvement blessé.


Evacué vers un H.O.E., il est envoyé quelques mois à Chartres. On y retrouve la satire mais qui fait plus penser à une plainte car elle a comme cadre sa souffrance physique. Il développe certaines anecdotes, on rit encore un peu. Et puis arrivent l'armistice, la démobilisation et une partie peu abordée par ce genre de témoignage, même romancé : l'après-guerre.


Après la guerre :

L'auteur fait voyager son personnage à travers le monde pendant 15 ans et revenir avec un regard extérieur sur ce qui se passe en France près de 20 ans après la guerre. Ses réflexions sur la marque de la guerre 20 ans après a donné ce dernier chapitre, original. Il y évoque des anciens camarades de régiment divisés par les idées politiques, ne partageant plus les mêmes souvenirs. Toutefois, la division politique ne se retrouve pas dans leur vision héroïque de leur guerre qui n'accepte rien qui puisse la salir : oubliés les moments de rigolade, il n'est pas question de garder le moindre bon souvenir de cette période. On ne parle que des lieux où l'on s'est battu. Pour Ruet, c'était pourtant ses vingt ans. Ce dernier chapitre sur les anciens combattants complète la vision riche déjà donnée précédemment. Une vision personnelle écrite avec 20 ans de recul. Une vision qui peut paraître satirique mais qui est en fait bien plus complexe, nous mettant face à un jeune homme de 20 ans qui se retrouve marqué par le conflit et dont le parcours nous permet de découvrir et de réfléchir sur de nombreux aspects.


Bien que romancé, cet ouvrage est ancré dans le réel : celui du vécu de l'auteur. On le voit à la précision des anecdotes, du ressenti du personnage, dans le canevas que donne son propre parcours. On le voit aussi par des noms de lieux réels, des faits précis parfois datables (présence des 321e et 401e RI à Feuquières en 1918), par des noms de personnes rencontrées. Pour ce dernier cas, il cite les sportifs de haut niveau Fellonneau, Strohl et Tardières lors de son passage à l'école d'aviation de Dijon-Longvic. Son passage dans un hôpital chartrain est aussi ancré dans le réel : il évoque l'hôpital de Chartres tenu par l'Union des Femmes de France, probablement l'Hôpital Auxiliaire n°103 de Chartres. Il mentionne aussi l'Hôtel Dieu, nom donné à Chartres à l'hôpital. Ainsi, cet ouvrage permet d'aborder la vision personnelle d'un jeune de 20 ans en 1916, ses classes, ses périodes au front, sa vision et son rôle dans cette guerre, ses tentatives pour y échapper pour finir par voir à quel point cette guerre l'a changé. La vision des anciens combattants, toute aussi personnelle, apporte un intérêt supplémentaire à cet ouvrage qui fait aussi rire et réfléchir.



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Publication de la page : 23 juin 2012.