LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Réédition pertinente :
- HOBEY Louis, La guerre ! C'est ça !..., Bassac, Editions Plein chant, 2015 (1933).

Dès la dédicace, le ton est donné : Louis Hobey a un discours pacifiste. Il écrit « Pour que CELA ne soit plus ! ». La liste des dédicataires compte un mutilé, un réformé. Il complète son point de vue par un avertissement où il expose qu’en présentant ce qu’il a vécu, en le multipliant par le nombre de combattants, en constant « la monstruosité du crime collectif », « c’est dans l’esprit qu’il faut tuer la guerre (…). Tout le but de ce livre est là ».

Louis Moreau, le héros, est Louis Hobey, classe 1912, service auxiliaire, affecté au service de la mobilisation. Comme d'autres, il semble qu'il n'ait changé que cet élément. L'ensemble du texte est d'une telle précision dans les actions, les ressentis, les descriptions qu'il repose bien sur un vécu, fut-il reconstruit quelques années après le conflit.

Dès le début, son récit est fait de réflexions et surtout d’anecdotes très riches sur son travail, sur certains passages incontournables de la vie du conscrit. « Passage au bureau, désignation d’une chambrée, d’un lit, appel au litre des gosiers secs des anciens, tout cela fut très rapide, très simple », page 11. Il poursuit, utilisant des mots très évocateurs pour le lecteur un siècle plus tard, page 13 : « Quiconque est entré vers minuit dans une chambrée où seize hommes mêlent l’odeur de leurs corps, l’haleine de leurs bouches et les relents de leurs pieds dans la chaleur étouffante le dira ».

« Bureaux étroits. Tables de bois maculées d’encre. Au mur, des rayons supportaient à en craquer les livrets-matricules de tous les réservistes ou territoriaux. Dans les casiers en hauteur, les pesants registres matricules - un par classe - s’alignaient » continue-t-il de décrire page 14. Il revient à la chambrée page 16 « Là toutes les opinions étaient représentées, mais ce n’étaient pas les idées échangées qui emplissaient la chambre, quand les soucis matériels : astiquage, gardes, revues, exercices, marches, ne tenaient pas les gars, le temps se passait en ces échanges de mots gras qui secouent les ventres et déclenchent les gros rires, les têtes renversées, la bouche ouverte en grimaces changeantes ».

Il évoque certaines opinions de ses camarades après avoir expliqué les misères faites à l’auxiliaire. Il dénonce le travail des instituteurs sur la « Patrie », sur cet esprit qui a poussé les hommes à aller se battre contre un autre peuple. Il narre avec beaucoup de détails l’ambiance à la caserne, au bureau, en ville à la mobilisation. Il décrit non seulement ce qu’il peut observer autour de lui, mais il a un regard très fin concernant la réaction de son épouse à l’annonce de la guerre ainsi que sa volonté à lui de ne rien laisser transparaître : « se raidir. Ne pas laisser les yeux se mouiller », page 26.


Les premières étapes du conflit sont résumées en quelques mots. Il met en avant les discours de la chambrée et le sort des hommes ou les contradictions de leurs actes. Et puis, il évoque les craintes individuelles de tout « auxi » au bruit d’un prochain passage devant une commission médicale pour être éventuellement versé dans le service armé (synonyme de départ pour le front). Finalement affecté à une sous-préfecture début 1915, il est reconnu apte au service armé. Entre temps, il aura été témoin des agissements de certains pour ne pas être mobilisés et aux appuis solides qu’ils pouvaient avoir. L’auteur a toujours le talent de relever les contradictions entre les mots et les actes, par exemple des va-t-en-guerre en mots qui font tout pour ne pas être mobilisés.


Son récit est tout aussi efficace quand il raconte son arrivée au front après trois mois d’entraînement au dépôt. Il croque les camarades de l’escouade, met en avant le caporal, « L’ancien (de la classe 14, mais ici l’ancienneté se comptait par temps de front) », page 40. Il développe peu son quotidien. N’oublions pas son objectif. Il dresse un récit général de son parcours tout en insistant sur quelques points. Par exemple, il développe un peu l’attaque du 25 septembre 1915, la nuit de marche, l’attente, le premier mort… Parlant de ses camarades « Jamais je n’avais vu de visages aussi pâles, de regards aussi rentrés, d’expressions de physionomie aussi mornes », page 43. Finalement, il n’eut pas à attaquer, mais épuisé, il fut évacué.

L’hôpital est un chapitre dans lequel l’auteur continue sa dénonciation des hypocrisies, des situations anormales nées de la guerre. Toujours aussi percutant, à la suite de la mort d’un camarade il note « Il y avait à dater de ce matin-là, un peu plus de sanglots et de douleur sur la Terre. Quelques larmes comptent-elles dans le torrent de larmes ? La mer elle-même n’est qu’un ensemble de gouttes d’eau salée », page 61.

Louis Hobey ne fait pas un récit complet. Il développe certains moments précis de son parcours, les plus significatifs. Ils servent évidemment à sa dénonciation de la guerre mais pas seulement. Il les développe tant qu’on le suit. Ainsi, les moments forts de sa vie au front apparaissent quand le quotidien le plus banal est totalement absent. En Argonne, il parle de la mine, de la marche de nuit vers la première ligne. On y voit par les petites anecdotes, autant l’importance de l’amitié (d’ailleurs c’est ce qui fait se battre Léon Hobey) que des mesquineries. Celles de certains officiers sont dénoncées, tout comme leur lâcheté. Mais c’est aussi le cas entre soldats quand un homme échange un fusil nettoyé contre le sien rouillé pour ne pas avoir à l’entretenir.

En Argonne, il narre aussi longuement la surveillance dans un petit poste, une nuit de peur qu’une mine ne saute et, toujours en vie au petit matin, la lecture de la lettre lui annonçant la naissance de sa fille.


Comme dans de nombreux ouvrages, on retrouve la dénonciation des discours de l’arrière, déjà évoqués pour le début du conflit, qu’ils soient caricaturaux et excessifs ou que les mots ne disent en fait rien de la souffrance des hommes. « D’autres s’en allaient vers l’arrière, d’autres encore, vers le peuple des croix de bois dressées.
Et la vie reprenait, monotone et lancinante, le communiqué disait : "En Argonne, les Allemands ont fait sauter une mine à Courtechausse. Nos troupes ont occupé l’entonnoir" Peu de choses en somme : guerre à l’usure
 », page 73.

La Somme, Louis Hobey y passa deux fois et en garda un souvenir dantesque. Les morts pourrissant et leur odeur épouvantable, les mouches sur le sol sous le feu ennemi, la corvée de nuit… l’auteur détaille par le menu une journée. Il décrit l’ordre d’attaque le neuvième jour que les officiers refusèrent par écrit d’exécuter.

Chacun des séjours dans la Somme s’acheva de la même manière : l’escouade de Louis Hobey fut réduite à deux hommes. Le soldat qui se tire une balle dans la main malgré les risques, l’énergie désespérée mise à sauver deux camarades enfouis, les ordres inhumains comme creuser un boyau de 110 mètres à 11 après une journée et une nuit de tension sont autant d’éléments développés par l’auteur. « Nulle attaque ; la mort n’en continuait pas moins sa tâche mesurée », page 101, et d’évoquer l’obus tombé sur un abri où on venait de l’inciter à dormir.


Ensuite, on passe à avril 1917 dans l’Aisne. On voit l’évolution dans l’organisation, mais le fond reste le même : Louis Hobey montre l’absurdité de certaines situations, fait toujours autant réfléchir le lecteur sans être répétitif. Une organisation sans faille, un bombardement ininterrompu, l’assurance des officiers, mais aussi les fosses communes déjà creusées sont évoquées par l’auteur. Puis, il écrit sur le jour de l’attaque : les prisonniers qu’on ne rudoie plus car « les jours avaient passé. On savait maintenant que des deux côtés du front, les hommes étaient frères de souffrance, qu’ils subissaient les mêmes misères contre lesquelles peut-être aussi, ils se cabraient », page 113.

« Le régiment attaqua le 18 (…). L’attente ! L’étrange frisson qui vous saisit, l’idée qui s’impose. C’est bientôt, bientôt des morts nouveaux giseront (sic) sur la plaine. Tu seras peut-être du nombre. Le sang reflue vers le cœur. La peau des visages se tend et devient blême », page 114.

Suite à une contre-attaque, il obtint sa première croix de guerre, « le ruban vert et rouge et le hochet de bronze. Il ne la porta jamais (…). Triste comédie que celle qui consiste à payer d’un morceau de ruban vert et rouge une occasion de mort manquée, d’un morceau de ruban jaune et vert une jambe, un œil, un bras – et d’une goutte de sang sur un ruban, tout le sang vermeil d’un jeune corps épanché sur ta terre », page 117.

Puis, le caporal Hobey fut affecté à la liaison. Il détaille le fonctionnement du service. Loin d’être une planque, c’est au contraire une mission éprouvante et dangereuse. Après l’Aisne, il eut la chance d’obtenir une permission pendant laquelle il fit un détour illégal par « Paname » avec son épouse. Toujours aussi précis, l’auteur décrit ses sentiments et quelques moments clés du séjour, en particulier celui où il craque.


Novembre 1917, le bataillon prépare une attaque dans la plaine de Juvincourt. Pages 152 et 153 il raconte à nouveau : « À nouveau la sape. Tout y était changé. L’horreur de toute la guerre semblait avoir empli d’un seul coup ce vide sous la terre. Silence. Chacun de ces hommes qui avaient tant souffert revoyait en pensée le chemin parcouru et songeait aux obstacles nouveaux qu’il lui faudrait encore franchir. L’heure H. L’heure à laquelle on doit s’élancer pour un bond, le bond final peut-être ! Il faut avoir vécu les minutes qui la précèdent pour essayer de dire. Imaginez un cauchemar dans lequel l’être impuissant voit s’avancer lentement vers lui une machine formidable, machine toute hérissée de pointes brillantes, de broyeurs luisants, de bras de fer multiples qui saisissent et déchirent. Imaginez cette machine précédée et suivie (si on ne le voit pas, on le sent) d’un tumulte incessant où les explosions le disputent en horreur aux hurlements et aux râles. Cette machine s’avance d’une allure implacablement lente, mais aussi implacablement assurée. L’homme est cloué au sol. Il voit le monstre. Il sait qu’il faut qu’il attende. Il sait qu’il faut que la machine effroyable arrive jusqu’à lui, le touche et le projette au loin ou le broie dans un flot de sang et de boue mêlés.

Il faut avoir vécu cela pour connaître la peur immense qui, à ce moment-là, étreint les plus « braves », en fait de pauvres hommes hagards, front plissé, dents serrées, gorge contractée. Il faut avoir saisi, dans le silence profond, les pensées qui s’en vont là-bas vers les êtres chéris, vers les choses aimées, pour savoir quel amoncellement de haine s’élève à ce moment contre la guerre maudite. Haine sacrée, gravée à jamais en ceux-là mêmes qui oublieront, haine qui revivra peut-être un jour dans le sang de leurs fils ! ». Page 154-155, il continue sa narration en décrivant la course dans le no man’s land. Je ne peux que vous inviter à vous procurer le livre et à découvrir ces pages d’une richesse évocatrice rare. Son récit de l’assaut, de tous les détails qui le ponctuent, de la soirée, de la nuit qui suit vaut à lui seul la lecture de l’ouvrage. L’assassinat d’un prisonnier par un officier, la mort d’un bon camarade sont des pages d’une intensité et d’une sensibilité rares, sans parler de la peur omniprésente.


Mars 1918, les pages sur les combats pendant la retraite sont encore d’une rare intensité, surtout que les témoignages sur ces combats ne sont pas si nombreux.

Devenu sergent, il explique le changement dans ses lettres à son épouse. Ses lettres « emportaient plus de confidences, elles contenaient davantage le danger et les souffrances secrètes », page 180.

Plus qu’au début de l’ouvrage, Louis Hobey développe ses anecdotes. Le coup de main, la mission qui suit, on les vit intensément grâce aux mots de l’auteur. Puis, en juin 1918, nouvelle offensive allemande, attaque au gaz et de nouvelles pages sur la peur : « Lui aussi avait tremblé souvent. Lui aussi avait claqué des dents sans arrêt, pendant des heures, lui le "brave". Lui aussi avait dû être, au moment de l’heure H, d’une pâleur de mort. Mais ces jeunes camarades ! Les hommes et les femmes, les pères et les mères permettaient qu’on leur prît leurs petits. Les animaux, souvent, les défendent ».

Le recul, les combats, les souffrances de l’auteur sont décrits. Il termine un chapitre sur la description de la fierté des hommes qui reviennent quand ils défilent dans un village au milieu de la population. Mais c’est pour dire son incompréhension face à cette attitude, page 210.

Au repos, près de Paris, les hommes courent les femmes, d’autres boivent, certains jouent. Louis Hobey dénonce l’individualisme qui renaît plus fort à ce moment.

La nouvelle offensive allemande conduit à sa capture. Une fois encore, il en raconte toutes les étapes, puis la marche jusqu’à Laon et le train jusqu’au camp de Cassel. Là, il y connut la faim, les discours belliqueux de ceux qui ne risquaient plus leur vie, l’attente des nouvelles. Il se fit de nouveaux amis aussi. Transféré en Silésie, il connut à nouveau la faim, plus le froid et les vexations des prisonniers plus anciens.

La fin du livre est occupée par le trajet chaotique et parfois humiliant de son retour en France. Ensuite, il y a les retrouvailles clandestines avec son épouse. Il ne cache pas l’intérêt qu’il porte à la Révolution bolchevique (même s’il ne l’écrit pas ouvertement), sa haine du capital, des inégalités. Inégalités qu’il a pu constater à nouveau dans les camps de prisonniers où la belle solidarité du front était déjà terminée, ce qui l’inquiétait pour la suite. La Marseillaise entonnée le 14 juillet fut pour lui une autre marque du fait que finalement, la guerre n’avait rien changé.

Il termine son titre par le portrait de son ami Eugène, désormais gueule cassée. Léon Hobey n’épargne aucun détail au lecteur dans sa narration des retrouvailles avec Eugène puis d’un repas. C’est un moyen supplémentaire de dénoncer la guerre.


En guise de conclusion :


Si le livre de Léon Hobey est militant, il ne faut pas l’imaginer caricatural pour autant. S’il a l’objectif de lutter contre la guerre par les choix, il n’est pas pour autant militant. Son souvenir ne semble pas déformé par le temps qui sépare les faits du moment où ils ont été couchés sur le papier. Il faut plutôt voir ici le témoignage d’un soldat pacifiste , aussi intéressant que celui d’un soldat patriote ou toute autre catégorie de la population.

Son regard particulier fait qu’il insiste parfois sur des points différents des autres témoignages. Mon « parfois » est important car on retrouve aussi beaucoup d’éléments des autres témoignages.

Toutefois ce qui fait encore sa spécificité, c’est l’importance de l’humain dans ce livre, ainsi que la capacité de l’auteur à nous immerger dans ce qu’il a vécu, de nous le présenter de manière si évocatrice. Il est clair, précis. Un livre à découvrir dont on ne peut que saluer le travail de réédition des éditions Plein chant.



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Publication de la page : 22 décembre 2016