LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Parcours :
- HORNE John et KRAMER Alan, 1914, les atrocités allemandes, Texto, Editions Taillandier, Paris, 2011 (1ère édition 2001, 1ère édition française 2005).

Ces deux historiens irlandais se sont attaqués à un sujet difficile avec de multiples pièges car au cœur d'une guerre des propagandes parallèle à l'autre, dès 1914. Celle des barbares allemands qui massacrent des civils d'un côté, francs-tireurs français et belges qui attaquent traîtreusement les soldats allemands de l'autre. Un sujet qui nécessite donc beaucoup de rigueur et de science pour arriver à un développement distancié, scientifique, un vrai travail d'historien après des décennies de conflit. Ce recul, les auteurs l'ont pris, croisant les archives, essayant de retracer les faits qui ont conduit à ces atrocités, étudiant l'historiographie de la question. Au final, une vision globale de la question des faits, les suites après la guerre, pendant la Seconde Guerre mondiale et après. Cette étude prend de la hauteur pour en comprendre les mécanismes mentaux, les contextes culturels et psychologiques.

Si les massacres sont évoqués, il ne faut pas s'attendre à une narration larmoyante ou gratuitement voyeuriste ou sensationnaliste. La force de ce livre est justement de prendre le recul nécessaire pour essayer de comprendre ce qui s'est passé et pourquoi. Une belle œuvre d'historiens, pas de romancier ou de chercheur enfermé dans une vision incomplète voire caricaturale des choses.

 

Les massacres d'août 1914

Les auteurs se sont d'abord attachés à comprendre les massacres de civils lors de l'invasion de la Belgique. Rarement planifiés, il s'agit le plus souvent de réactions suite à la résistance de troupes belges ou françaises, de paniques dans les troupes allemandes. Dans ce dernier cas, des troupes démoralisées en repli, des tirs amis liés à la nuit, l'ivresse, le son lointain du combat ont fait croire à des tirs de civils et ont entraîné des représailles. Même processus en France. Les auteurs résument cela par une combinaison de facteurs militaires et psychologiques : la peur des francs-tireurs.

Bien que des violences continuent en septembre 1914, une partie de la population s'étant enfuie, les hommes en France étant mobilisés, il y eut beaucoup moins de francs-tireurs potentiels et moins de victimes de massacres. Par contre, destructions et pillages devinrent systématiques.

Les auteurs arrivent à un total de 6427 civils tués par les Allemands en Belgique et en France. Toutes les armées allemandes furent concernées, la moitié des 300 régiments aussi. "Un cas d'auto suggestion collective sur une échelle massive !"


Les mythes en question.

La troisième partie de la recherche est consacrée à comprendre les mythes. D'abord celui du franc-tireur des Allemands. Comment une telle légende a-t-elle pu être aussi répendue ? Des faits inexplicables pour les combattants se retrouvent systématiquement expliqués par la guerre populaire préméditée. Les témoignages postérieurs des "participants traumatisés" sont souvent inventés, mais ils peuvent être aussi vérifiés partiellement grâce au croisement des sources. Fausses rumeurs transformées en complexe "mythique", souvenirs déformés mais reliées à des idées préconçues. On est là dans l'histoire des mentalités. Cette question du mythe des francs-tireurs a fait naître sa vocation à Marc Bloch. Ce mythe n'est pas le premier : lié à la peur, les exemples sont nombreux dans l'Histoire européenne (Grande peur de l'été 1789 avec laquelle les auteurs font la comparaison).

Le franc-tireur est invisible, attaque systématiquement en se cachant. Il se définit ainsi pour les Allemands : "civil adulte apparemment inoffensif résistant à l'occasion allemande par des moyens déloyaux". Tout indice accréditant le mythe est immédiatement transformé en preuve, surtout en Belgique où tous les hommes ne sont pas mobilisés, où les armes ont été réunies à la mairie pour éviter les mauvaises interprétations de l'envahisseur, où une milice a été créée, car dans certains cas la cloche de l'église sonne...

L'analyse du phénomène du franc-tireur est étroitement liée au rythme exigé par le plan Schlieffen : marche, épuisement, nervosité accentuée par la tactique belge et française, recul. Par contre les violences contre les civils sont-ils des actes de vengeance suite aux pertes ou le fait d'hommes persuadés d'être face à des francs-tireurs ? De même, les tirs dont le son est plus lent que la balle donnent l'impression de venir d'une courte distance. Les causes de ces massacres, qui ont fait croire à des attaques de francs-tireurs, furent nombreuses et accentuées par l'indiscipline. Au final, non seulement la peur, l'incompréhension et les pertes dues au feu des armes modernes peuvent facilement être mis sur le compte des francs-tireurs, mais en plus, relayées par les médias, les exactions contre les soldats allemands et les villages traversés détruits confortent les troupes allemandes arrivées après les faits que les francs-tireurs sont une composante, déloyale, de cette guerre.


L'origine du mythe des francs-tireurs :

Refusant la défaite en 1870, la République française lança la levée en masse inspirée par celle de 1793 et organisa des unités de francs-tireurs, tout en menant une guerre d'escarmouches, jugée déloyale par les Allemands (comme en 1914). Les violences contre les civils répondirent déjà à ces actions. Les auteurs estiment que les francs-tireurs firent 1000 victimes allemandes mais la surveillance des axes de communication occupa jusqu'à 25% de l'armée d'invasion. Une partie des officiers supérieurs de 1914 sont des combattants de 1870, dont certains ont eu à combattre les francs-tireurs. La littérature des anciens combattants et des écoles militaires a aussi profondément influencé les esprits.

Le refus de la "levée en masse" et de la "guerre populaire" de la part des Allemands fut nettement visible au cours des négociations sur un texte pour codifier les règles de la guerre et qui aboutirent à la Convention de la Haye, convention qui n'apparaît pas dans les manuels militaires allemands. Pour les Allemands, le franc-tireur n'est pas un combattant et il est à traiter avec la plus grande fermeté. Le nationalisme allemand est aussi un facteur, en particulier pour comprendre les violences en Alsace-Lorraine, pourtant territoire du Reich, où la population était vue comme francophile, indigne de confiance, voire menant aussi une guerre de francs-tireurs ! Il fait aussi des catholiques des ennemis, ce qui explique que le clergé belge ait souvent été victime de violences.


La question de savoir si les mesures répressives étaient anticipées et l'objet de décisions officielles est très importante. Les représailles initiales sont le fait de subalternes, réponse improvisée au départ car non anticipée, avant, au bout de quelques jours, d'être prises par des chefs de Corps d’armée et d'Armée. Les auteurs arrivent à la conclusion qu'il s'agit d'une stratégie visant à créer la terreur dans les régions occupées et répondre à trois objectifs : sécurité, punition, dissuasion. Cette violence doit permettre la guerre plus vite, toujours dans l'esprit du plan Schlieffen. On y retrouve des éléments des guerres coloniales menées au début du XXe siècle.


Les explications à ces violences faites aux civils sont donc nombreuses et complexes. Pas de réponse simple, tout comme la mise en évidence qu'il ne faut pas croire que tous les soldats allemands étaient favorables à ces actes ou perméables au mythe des francs-tireurs.


Une fois les violences et leurs causes étudiées, les auteurs ont travaillé sur la diffusion des mythes et leur répercussion après guerre, pendant la Seconde Guerre mondiale jusqu'à ce que la question soit moins polémique entre les anciens belligérants.


D'autres mythes.

La vision des violences chez les Alliés est aussi étudiée : leur diffusion dans la presse (jusqu'à l'interdiction française du 15 septembre). L'onde de peur qui se diffuse avec les réfugiés et les soldats en retraite. Et l'effondrement moral évité grâce à la victoire de la Marne.

Face à un mythe et ses conséquences réelles, d'autres se sont mis en place... chez les Alliés. A ceci près qu'ils se basent sur des événements réels, mais qui ont été déformés.

Les violences allemandes sont très vite connues, en partie grâce aux journalistes des pays neutres, surtout grâce aux réfugiés belges et aux soldats en retraite. Cependant, les faits sont déformés et se focalisent sur les violences faites aux soldats (en France en tout cas). Se diffusent les mythes des enfants aux bras coupés (dont aucun exemple n'a été trouvé), des balles "dum dum" (en fait des blessures liées à des armes modernes que n’imaginaient pas les combattants des différents belligérants). Un autre mythe (celui des femmes mutilées) masque la réalité des viols en nombre perpétrés au cours des mois d'août et de septembre 1914 par les troupes allemandes. Les auteurs, une fois de plus, ne se contentent pas de dresser un constat, mais déconstruisent le processus qui aboutit à ces mythes et les analysent de manière claire et toujours aussi rigoureuse. Ces différents mythes, français comme allemands sont liés à des antagonismes anciens, à des visions du monde différentes (déjà vue pour expliquer les actes allemands, chacun défendant la civilisation face à la barbarie de l'autre). Le summum étant atteint à l'occasion de la destruction de villes et de bâtiments historiques. Au final, on en arrive à l'image donnée par certaines caricatures comme celle des Allemands dont les actes impressionnent des cannibales et des Africains réputés "sauvages".


Chacun sa version des faits

Suit l'analyse des différents rapports réalisés au début du conflit : d'abord ceux réalisés en France, en Belgique et en Angleterre. Puis la réponse allemande aux accusations : le livre blanc. Ce dernier est décortiqué dans sa réalisation, ses choix de témoignages, des faits utilisés devant démontrer que les exécutions furent une réaction à la guerre populaire organisée par le gouvernement belge. L'analyse démontre que les choix allemands furent aussi dictés par la politique d'occupation de Belgique.

Les neutres sont au centre de la partie suivante : les auteurs montrent l'impact des actions des belligérants et l'utilisation des violences par les uns et les autres pour convaincre ces pays. Les interprétations des violences sont étudiées en fonction des groupes de la société : socialistes, catholiques, intellectuels allemands.


Une justice impossible, des mémoires opposées :

La dernière partie de l'ouvrage porte sur le traitement juridique de ces violences, après guerre, de l'intégration aux clauses du traité de Versailles, des attentes divergentes des pays alliés et de ses conséquences politiques en Allemagne.

Les visions divergentes des Alliés aboutissent à l'abandon des demandes d'extraditions et à l'organisation du procès pour crime de guerre de Leipzig en 1921 : procès des Allemands sur leurs propres actes, réduits à une poignée de faits. Les auteurs montrent les limites de ce procès, les causes de son échec. S'en suit la mise en place de procès par contumace en France, de cours martiales par les Belges. Des jugements contradictoires furent organisés par les Allemands, reprenant les arguments du livre blanc, les francs-tireurs !

La Seconde Guerre mondiale interrompt ces actions, ce qui ne veut pas dire que la question disparaisse : en 1940, les troupes allemandes reçoivent des consignes pour ne pas reproduire des actes pouvant faire le jeu de la propagande alliée. De leur côté, les Alliés firent attention de ne pas utiliser les informations des crimes perpétrés contre les populations juives afin de ne pas retomber dans les erreurs de la dénonciation parfois outrancière et exagérée des violences des troupes allemandes pendant la précédente guerre : récupérées par la propagande alliée, amplifiée parfois jusqu'à énoncer des choses fausses (des mythes déjà vus par exemple), cela avait influencé l'opinion américaine, mais leur dénégation au cours de l'entre deux guerres avait poussé à une remise en cause de toutes les atrocités reprochées par certains auteurs. Des auteurs qui réussirent à retourner l'opinion publique en particulier aux Etats-Unis sur la réalité des crimes reprochés aux troupes allemandes.

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Alliés tirèrent les leçons des échecs de l'après Première Guerre mondiale. Les vainqueurs jugèrent les criminels de guerre.


C'est l'entrée en lice des Historiens qui permit enfin de mettre fin au conflit entre les mémoires belges, françaises et allemandes. L'historiographie d'ailleurs de la question est fort intéressante, que ce soit juste après 1918, tout comme à partir des années 50.


En guise de conclusion :

Un livre à lire sur un sujet difficile, mais traité avec beaucoup de rigueur et de recul par les Historiens. Cette rigueur montre à quel point le travail des historiens peut se révéler riche, novateur sur une question pourtant déjà traitée à plusieurs reprises mais reposant ici sur toutes les sources disponibles dans tous les pays concernés et sur l'utilisation d'un grande nombre de sciences différentes afin d'obtenir une faisceau d'explications le plus complet possible. Tout ce long travail permet de faire avancer la compréhension de questions complexes, sortir des clichés que l'on peut lire dans des études moins rigoureuses, plus maladroites et incomplètes.


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Mise en ligne de la page : 15 janvier 2012.