LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Poèmes pour un frère :
- Julien GUILLEMARD, Vers pour mon frère, soldat de la Grande guerre, Mort pour la France. Edition de la Mouette, Le Havre, 1919.

Le titre et l'illustration de la couverture orientent le lecteur sur la forme de cet ouvrage : un frère écrit et publie des poèmes pour son cadet, d'abord mobilisé puis disparu à la guerre. L'illustration de Fred Money (1) semble montrer la tombe de ce frère disparu, au milieu des autres morts de cette guerre.
Julien Guillemard (2) est né en 1882, a fait son service militaire mais n'est pas mobilisé en raison d'un handicap. Par contre, son frère Henri, né deux ans plus tard, est mobilisé et rejoint le dépôt du 129e RI (3). Par ses poèmes, Julien Guillemard nous permet de découvrir un autre point de vue sur cette guerre : non celui des soldats mais celui de leurs proches.
Comme il le constate lui-même dans son introduction, l'auteur a une vision qui évolue, et il va ponctuer le conflit de poèmes dont les thèmes vont faire apparaître son questionnement sur la guerre de son frère.
La longue introduction forme un chapitre en elle-même car c'est une biographie de son frère tout en étant le constat de l'auteur sur leurs liens. On y perçoit des petites choses qui nous échappent bien souvent un siècle après les événements. Des éléments que seul un familier a pu noter et qui font que la personnalité d'Henri prend de l'épaisseur. Tout en montrant les limites de l'exercice dont l'auteur est conscient : il interprète, il n'est pas dans les pensées de son frère. Ses poèmes mettent en avant la vision d'un homme non mobilisé sur son frère qui a revêtu l'uniforme.



N'étant pas mobilisé, Julien a envié son frère. Il voit l'enthousiasme débordant de son frère qui compense sa propre impossibilité d'aller à la guerre. Henri est décrit comme triste de ne pas être des effectifs qui partent avec le 129e ou le 329e RI début août, il demande même à prendre la place d'un père de cinq enfants, en vain. Il est ensuite volontaire pour être du premier renfort envoyé fin août au 129e. Julien observe et le décrit avec ses mots dans les deux premiers poèmes. On y trouve des envolées patriotiques : l'Allemand est le "Barbare maudit", son frère "lutte pour le Droit, pour l'Honneur, pour le Rêve". Il est un héros. Mais il se pose aussi des questions sur le devenir de son frère au front dont il n'a finalement que des nouvelles laconiques, puis plus rien. Il n'y a donc que deux poèmes dans cette veine patriotique, car le troisième daté du 25 septembre marque déjà ses inquiétudes, les incertitudes et les interprétations possibles de l'absence de nouvelles : est-il blessé ? Est-il prisonnier ? Ou pire comme il le sous-entend à la fin de ce troisième poème :
"Mais ton âme à la mienne a crié son adieu..."

En novembre, il se pose moins de questions, il a plus de certitudes, dès le titre qui est "A mon frère disparu". Il évoque son angoisse, mais aussi son espoir. Il se raccroche à un mince espoir dans l'attente d'une information qui mettra fin à ce doute qui le torture et qui lui permettra de pleurer son frère.


20 novembre 1914
A mon frère disparu

En vain, passent les jours, les semaines, les mois ;
En vain, j'ai redouté la terrible missive ;
En vain, j'espère encore une lettre tardive ;
Je ne sais rien de toi. Je ne vis que d'émois.

Les siècles diront tes sublimes exploits,
Ces banquets de la Mort où tu fus son convive.
Tu vainquis à la Marne et dormis sur la rive.
Bénis sois ton bonheur, digne fils de Gaulois.

Mais où peut reposer ton corps las et malade ?
En quel camp de prisonnier, erres-tu si maussade ?
En quel lieu, sous des fleurs, dort ton cœur de héros ?

Jamais, je ne m'endors sans te croire en la tombe.
Toujours, en m'éveillant, je perçois tes mots.
Oh ! Que fait le soldat "disparu" dans la combe ?...


En 1915, il voudrait encore croire, mais le mot miracle et la suite de son poème montre qu'il est malgré tout lucide sur le sort de son frère.

"Et songez à celui qui, depuis de long mois
En vain, cherche un bon frère,
Et ses heures d'angoisse, à ses pleurs, ses émois,
Quand encore il espère.

Il veut croire au miracle, à la vie au bonheur,
Mais il prend votre route,
S'efforçant de convaincre un esprit rêveur
Du malheur dont il doute."

Cet espoir finit par totalement disparaître en 1916 quand la famille reçoit un avis de disparition antérieurement au 10 octobre 1914. Etonnement, l'auteur ne fait aucun poème sur cette nouvelle. De même faut-il voir dans son engagement en 1916 comme une conséquence de cette nouvelle ?

Le doute et l'espoir disparaissent et laissent la place à une thématique déjà abordée dans les précédentes œuvres mais qui devient désormais centrale : trouver du sens à cette mort. On voit aussi la thématique de la sépulture prendre une place importante.
Pour se convaincre de l'utilité de cette mort, l'auteur fait appel à l'héroïsme du combattant et il réalise un long poème sur l'amour et les vertus de la France. Dans ce long poème, les combattants sont des héros, qu'ils soient morts en 1914 ou dans les combats plus récents où le régiment de son frère s'est illustré. Il est mort en défendant un pays vertueux dans un régiment glorieux. Dans un précédent poème, le 28 août 1915, il avait déjà exprimé sa colère et mis en avant tout le mal qu'il pensait de celui qu'il tenait comme directement responsable de la guerre et donc de la disparition de son frère : le kaiser Guillaume II. Pour remplacer le "II", il multiplie les surnoms péjoratifs sous la fome suivante :
"Guillaume-le-Maudit, qu'as-tu fait de mon frère ?"
La liste de ces surnoms est longue et la suivante est incomplète : vaniteux, sauvage, vipère, tueur d'enfants, détrousseur et faussaire, traître, destructeur, bandit, fourbe, imposteur, inhumain, forban, Kaiser infernal, démence, bête immonde, court toujours, sot, infâme, bourreau.
Il lui reproche explicitement la mort de son frère et, par tous ces surnoms, lui demande des comptes. Au moins sa mort aura-t-elle servi à combattre tout cela.

Il ne pose pas clairement la question de l'utilité de la mort de son frère, mais en cherchant à lui donner un sens, on constate que c'est essentiel pour lui. Ce thème fait même l'objet d'un poème complet en 1918 : "Les morts fécondes".
"O millions de Morts dont les corps sont l'engrais
D'une plus belle humanité, Sauveurs du Monde,
En la plaine du Temps votre mort fut féconde.
(...)
Longtemps l'Aube naissant de matins désolés
Sera teinté du sang des Martyrs immolés"

Un poème avec une double thématique clôt l'ouvrage. Ce poème est écrit à l'occasion du retour du 129e au Havre en 1919. Les deux thématiques qui s'y croisent sont celle de l'utilité de cette mort et celle du 129e RI, régiment de son frère déjà présent dans d'autres poèmes. Parler du 129e RI et de son frère mort dans un même poème, c'est un moyen d'associer son frère à la gloire, à l'héroïsme des soldats de l'unité. Et quelle gloire ! La victoire.
Ce retour victorieux, l'union des combattants et de la foule lui montrent de manière concrète qu'ils ne sont pas morts pour rien tous ces hommes. La réaction de la population semble lui montrer que cette union marque la reconnaissance du sacrifice. Il est mort pour eux, ils le lui rendent par cet hommage aux hommes qui reviennent.
"Et puis, comme les femmes en deuil que l'on avait parquées derrière les grilles,
Comme les mères, comme les épouses, comme les fiancées,
Et comme les petits enfants,
J'ai pleuré lentement, voluptueusement".

Ce dernier mot signe son apaisement et sa certitude que cette mort a été utile.

En guise de conclusion :

Cet ouvrage est bien un acte de piété familiale. Il s'inscrit parfaitement dans la logique de l'époque, l'auteur rend hommage aux morts et surtout à son mort. Il en fait un héros mort pour défendre des valeurs positives incarnées par son pays, moyen de donner du sens à une mort, à se persuader qu'elle fut un sacrifice non inutile.
Cette piété, on la retrouve avec les mêmes thématiques mais à d'autres échelles : depuis les proches qui diffusent un faire-part de décès, aux petites brochures destinées aux proches, en passant par des publications à plus grande échelle (écrits de combattants par exemple), jusqu'aux monuments aux morts ou aux plaques et monuments divers. Julien a choisi la plume et les vers. Ses poèmes sont de construction académique (il y a aussi des allusions à la culture antique), on y trouve peu de figures de style mais des thématiques transversales et qui recoupent bien l'état d'esprit d'une partie de la population pendant et juste après la guerre.

A propos de la fiche MDH d'Henri :



Petite parenthèse à propos de la fiche d'Henri Guillaumard. On notera la date tardive du jugement déclaratif : 1927. Le décès est fixé au 10 septembre 1914 à Courcy-Brimont. Cela montre que même pour l'administration militaire, la date exacte de la mort de cet homme est inconnue... tout comme le lieu exact du décès. En effet, le 129e RI n'arrive sur place que le 13 septembre. Henri ne peut y avoir été tué le 10 ! Y est-il mort plus tard ? A-t-il été tué en fait ailleurs ?

Est-ce la date qui fut retenue par sa famille pour commémorer sa mort ? Jusqu'à la publication de son recueil de poèmes, Julien, lui, a gardé une autre date pour se souvenir de son frère : le 28 août 1914, le jour de son départ. Un moyen d'ancrer dans le temps cette mort à défaut d'avoir la date exacte.

Liste et date des poèmes :


A mon frère qui part
28 août 1914
A mon frère qui combat
4 septembre 1914
A mon frère que j'attends en vain
25 septembre 1914
A mon frère "disparu"
20 novembre 1914
Pour Noël
25 décembre 1914
Pour les Rameaux
23 mars 1915
Pour Pâques
4 avril 1915
Anniversaire
28 août 1915
Le beau 129e
6 juin 1916
O France, Reine du Monde
13 mai 1918
Quatrième anniversaire
28 août 1918
Les Morts fécondes
1918
Le retour de Son régiment
30 août 1919


1. Plus d'informations sur Fred Morey dans son article sur Wikipédia.
2. Une biographie assez complète sur Julien Guillaumard.
3. Pour en savoir plus sur le 129e RI, le site très complet de François Vaudour.

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Mise en ligne de la page : 4 mars 2012.