LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Parcours :
- LAPORTE Henri, Journal d'un poilu, Paris, Edition des Mille et une nuits, La petite collection, 1998.

Ce petit livre est sorti à l'occasion du 80e anniversaire de l'armistice. Période idéale et propice pour l'éditeur qui l'a publié dans une collection au prix modique (16,50 francs, avec mention du prix en euros, 2,50 euros, mais qui ne correspond plus à ce prix de vente actuel, à savoir 3,60 euros) à une époque où le livre à 10 francs était à la mode.

Voici un livre au format qui peut donner l'impression que son compte-rendu sera plus long que son texte. Il ne faut pas se laisser piéger par ce petit format, ni par sa couverture aux couleurs criardes entourant un portrait dont on ne sait si c'est une simple illustration ou une photographie de l'homme qui a rédigé ce texte. Ce qui fait l'intérêt de ce petit livre, ce n'est pas non plus la photographie de soldats allemands page 5, ni celle, floue, page 133. Même sentence pour la chronologie de la guerre en fin d'ouvrage, malgré les renvois vers certains chapitres du livre. Ce qui fait son intérêt c'est le récit du combattant.

Ce texte est le fruit d'un retour de cet homme sur ses carnets de guerre. Il s'agit donc d'une réécriture. C'est d'autant plus visible qu'il s'adresse parfois au lecteur comme s'il était en train de lui parler.

Le texte permet de découvrir une nouvelle individualité, un nouveau parcours : celui d'un jeune homme évacué d'Hirson face à l'avance allemande d'août 1914. Son récit commence par la narration fort intéressante de sa vie de réfugié pendant deux mois, jusqu'à son passage devant le Conseil de révision puis son appel sous les drapeaux. De la classe 1915, il part au 151e RI à Quimper pour faire ses classes.
Il raconte en détail son premier jour, et plus généralement ses classes. En quelques paragraphes, il met des mots sur cette période souvent peu connue. Il est volontaire pour partir avec le premier renfort en avril 1915, toujours au 151e RI. Il est caporal, mais ne mentionne pas d'animosité de la part des anciens vis-à-vis de ce bleu galonné à l'arrière comme on peut le voir ailleurs. L'a-t-il tu ?
La description de ces premiers jours au front est très riche. Le 13 avril : premier cimetière, première nuit, premier avion allemand. Sa guerre a encore quelque chose d'un roman d'aventure : il va de découverte en découverte. Après quelques jours à Florent, il est affecté à la 1ère section de la 8e compagnie du 151e RI. Il trouve encore le campement "amusant", mais le froid, la première colique, la première montée en ligne au bois de la Gruerie, dans un secteur très chaud à ce moment, ne tardent pas à le confronter à la réalité. Comme à la caserne, son acclimatation est facilitée par un "Ancien". Et voilà déjà son baptême du feu. Il le raconte avec le détachement que lui permet le recul, mais l'émotion transparaît : un bleu comme lui, tué, plusieurs cadavres à proximité, des blessés... Comme la majorité des hommes qui ont écrit leur guerre, ce qui est mis en avant c'est tout ce qui entre dans l'imaginaire de la guerre : le combat, les risques, la mort, plus que le quotidien et les relations humaines.
Ainsi, il raconte la première explosion de mine, l'anecdote quand il est assis sans le savoir sur un cadavre allemand, l'arrivée d'un minen allemand qui heureusement n'explose pas, un "canon autrichien (le 88) surnommé "Zim Boum" "'... Il détaille sa journée du 9 mai où il est enseveli pour la première fois ; il s'en est sorti mais pas deux autres soldats. Il décrit, ce qui est moins courant, la nuit qui suit cette journée : il dort mal, parle de son "émotion".
Il insiste beaucoup sur les réconforts qui permettent de tenir : les camarades, la nourriture, le courrier, l'humour, la messe. Ensuite, les périodes de calme et de combats se succèdent. Le 16 mai, il est enseveli deux fois. Des hommes sont tués, il écrit : "Maintenant ces macabres enlèvements sont pour nous spectacle habituel, mais notre cœur chaque fois se serre". Les jours suivants sont éludés, il n'insiste plus que sur certains jours comme le 30 juin.

Victime de fièvre typhoïde, il est évacué. Après son hospitalisation, il retourne au dépôt de Quimper puis au front au 151e RI en octobre 1915. Après l'Argonne, son régiment est en Champagne avant d'être parmi les premières unités envoyées à Verdun dès le 25 février 1916. Il est affecté à la 1ère Compagnie de Mitrailleuses et raconte les combats autour de la Cote du Poivre. Les anecdotes se succèdent (au ravitaillement, perdu arrivant aux lignes allemandes, corvées, combats, bombardements) et donne une image très précise de certaines minutes de ces longues journées passées dans le secteur.

Il n'est pas allé plus loin dans son carnet sur lequel s'appuyait son texte. Cela se ressent dans son récit qui se fait moins précis, qui n'insiste que sur certains moments qui ont marqué la mémoire de l'auteur. Le régiment se reconstitue en Lorraine pendant quelques mois, dans un secteur calme, avant son envoi en septembre participer aux combats dans la Somme. Le texte est vraiment bref, à peine quelques pages, et la dizaine qui reste jusqu'à la fin est consacrée à sa blessure et à ses conséquences : inapte au front, il finit la guerre au dépôt de Quimper.

Un petit ouvrage qui se lit vite mais qui met en évidence le parcours d'un jeune homme de 20 ans en 1915 qui revient bien plus tard sur ses deux ans au front. Il ne fait que narrer son parcours, un parcours ponctué d'anecdotes mais qui parle finalement très peu de son propre ressenti sauf dans quelques rares occasions, restant souvent factuel.
Il est dommage que l'éditeur ait fait deux modifications dans le texte original : il a tronqué certains passages "au moment où aucun événement notable ne se produit", tombant dans le piège de l'action. S'il n'y a pas "d'action", c'est qu'il n'y a rien d'intéressant alors qu'au contraire, ces moments du quotidien sont ceux qui manquent bien souvent. Ces moments qui peuvent paraître anodins formaient une partie non négligeable de la vie des mobilisés. De plus, il a modifié l'utilisation des temps fait par l'auteur. Il semblait, d'après la note de l'éditeur, passer du présent au passé en fonction de l'intensité de ce qu'il racontait et de son ressenti en écrivant. Cet élément significatif aurait permis de mieux percevoir les retours en mémoire de cet homme. Toutefois, il est bon que l'éditeur ait informé les lecteurs de ces deux changements importants dans le texte.


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Publication de la page : 12 mai 2012.