LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Parcours :
- WERTH Léon, Caserne 1900, Paris, Editions Viviane Hamy, 1993.

Léon Werth n'est pas comme la majorité de ses contemporains. Il ne veut pas entrer dans le monde de la caserne. Non qu'il en refuse les règles, l'obligation. Il n'est pas insoumis au sens militaire du terme. En fait, il refuse la disparition de son individualité au profit d'un tout, dans un groupe, il refuse - et il l'écrit - d'obéir sans comprendre. Or, l'uniforme, les règles, les ordres, tout est fait pour briser les individualités, pour faire des hommes des machines à obéir.
Georges Court est un personnage représentant Léon Werth. D'ailleurs l'auteur écrit d'après ses notes prises à l'époque. Il propose donc ici sa vision de la vie à la caserne avec le recul du temps. Il ne faut pas s'étonner d'une allusion à la défaite de 1940 dans un livre sur la caserne en 1900 : il l'a écrit en 1950, soit plus de cinquante ans après les faits. C'est loin d'être un récit écrit à chaud, mais bien une série de réflexions qu'il se fait avec le recul. Mais la précision des notes et le talent de sa plume font que l'on oublie très vite ce temps entre le vécu et son rendu. Le récit est bref mais détaillé, dense, vivant, dressant une galerie de portraits précis sans être caricaturaux, dans une série de courts chapitres classés chronologiquement, de son arrivée à son départ de la caserne.

En tant qu'étudiant, il bénéficie d'une dispense article 23. Il ne doit donc passer qu'un an sous les drapeaux. L'auteur passe par trois états. D'abord l'acceptation, comme la majorité des jeunes de sa classe, de cette nouvelle vie, qui plus est d'un an au lieu de trois pour la plupart. Ensuite, une sorte de désespoir qui le pousse à avoir des idées suicidaires, avant de s'enfermer un temps dans une attitude réfractaire qui va faire de lui un mauvais élément. Mais pas un mauvais élément par un comportement antimilitariste. Il fait ce qu'il peut pour mettre la plus grande inertie possible à faire ce qu'on lui demande, sans tomber dans le refus d'obéissance ou toute action pouvant entraîner une sanction (qui pourrait lui coûter sa dispense de deux ans). Une seule fois il sort de ses gonds, mais cela n'entraîne aucune sanction car il attaque quand il se sait dans son droit, ou en profitant d'une erreur de l'homme en face. Cela résume bien son attitude : il refuse de faire ce qu'il ne comprend pas, il faut lui expliquer. L'armée a un cadre et des objectifs que les sous-officiers et les officiers oublient, ce qui entraîne ses réactions qui ont pour but de pousser les autres à la faute ou à perdre la face.
Son statut d'étudiant ne doit pas être étranger à sa manière de penser, même si ce ne peut-être la seule explication. Cela n'en fait pas pour autant l'archétype de l'étudiant de l'époque. Il ne faut pas non plus confondre son action et l'attitude d'un "Apache", d'un anarchiste ou d'un antimilitariste. Il s'agit d'une individualité complexe qui ne représente qu'elle-même et qui refuse de se faire casser et englober dans un tout.

La complexité du personnage, à l'image d'une partie de la population, se voit une dernière fois dans son évolution en fin de service. Le capitaine gagne son respect et on arrive à une situation qui paraît paradoxale : cet homme qui refuse en partie l'autorité militaire irait se faire tuer sans broncher commandé par ce capitaine ! Il résume parfaitement ici la difficulté que nous avons pour comprendre que tant d'hommes opposés au service militaire ou à la guerre, et qui ont milité, soient partis d'abord au service puis aient répondu à la mobilisation. Tout n'est pas seulement une question d'éducation, d'idéologie ou d'enseignement. Il y a une individualité qui finit par se fondre dans la masse face à l'ennemi commun dont tous ont entendu parler depuis toujours.

Ce paradoxe, cette mise en avant de la complexité des individualités du début du XXe siècle ne doit pas effrayer le lecteur. Il ne s'agit pas simplement de réflexions sur l'individu dans l'armée : c'est bien un ouvrage qui présente aussi la vie d'un jeune conscrit, une sorte de chronique de la vie à la caserne. Certes, tous les aspects de cette vie ne sont pas abordés, mais derrière la critique, on voit la vie de ces hommes, les exercices, les ordres, la chambrée avec ses odeurs caractéristiques... Un complément utile à la lecture d'ouvrages plus descriptifs ou analytiques comme celui d'Odile Roynette. Et puis c'est aussi une galerie riche de portraits, surtout de sous-officiers et d'officiers.
Un ouvrage qui nous plonge au cœur de l'armée autour de 1900, encore secouée par l'affaire Dreyfus dont on voit les effets sur un repas d'officiers. Il confronte le lecteur à une réalité invisible des règlements, des instructions et des images : les odeurs, la saleté, l'hygiène, les rapports humains.

Le nom du personnage principal est Georges Court. Ce nom est probablement un hommage, une manière de montrer une filiation de point de vue avec Georges Courteline, écrivain célèbre pour sa description féroce et satirique de l'armée, de la vie à la caserne (par exemple dans Les Gaîtés de l’escadron de 1886 ou Le Train de 8 h 47 de 1888). Qui a lu Courteline ne peut que penser à lui en tournant les pages de Caserne 1900. Il y a pourtant une différence fondamentale entre Courteline et Werth : Léon Werth, par sa critique, montre que le passage dans la caserne fut pour certains une souffrance. Courteline faisait rire avec les malheurs de certains soldats, les situations ubuesques, Werth montre toute difficulté de le vivre, avec dérision certes, mais en mettant le lecteur face à une réalité qui pouvait être douloureuse.

Bien qu'édité en 1993, ce petit livre est toujours disponible en le commandant chez l'éditeur Vivian Hamy qui fait un travail remarquable d'éditions des œuvres de Léon Werth ou sur un site de vente en ligne.


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Publication de la page : 10 juin 2012.