LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Parcours philosophique :
- WERTH Léon, Clavel soldat, Paris, Editions Viviane Hamy, 2006 (première édition Albin Michel 1919).

Cet ouvrage est d'une densité rare et donne une vision originale du conflit. Il n'est pas d'une lecture facile, il réclame du temps. Le premier chapitre est d'ailleurs certainement la partie la plus déroutante.

D'autres livres nécessitent du temps de lecture et pas des moindres. « Ceux de 14 » de Genevoix en est un parfaite illustration. Mais le présent ouvrage n'est pas dense en raison d'une description complète et d'une narration quotidienne. Il l'est en raison de l'orientation donnée à ses écrits par l'auteur : il analyse, il décortique sa guerre, les comportements de ses « congénères ». S'il n'utilise pas le mot, la thématique de l'animalisation y tient une place centrale qui justifie son emploi ici. Et ce n'est pas le seul aspect abordé par l'auteur.


Un roman autobiographique :

Ses réflexions permettent de suivre le parcours d'un régiment de l'arrivée du héros (au sens littéraire du terme) en septembre 1914 à son départ en permission en septembre 1915. Car même si ce n'est pas l'objectif de l'auteur, on suit bien le parcours du régiment. Et les détails donnés permettent de déterminer qu'il s'agit du 252e régiment d'infanterie, celui dans lequel Léon Werth a été affecté. Clavel, le héros, est donc Werth, l'auteur. Il ne s'agit pas d'un roman, mais d'une autobiographie philosophique. La finesse des réflexions, de la prise de recul, les détails du quotidien, l'idéologie, tout concourt à arriver à cette conclusion. Par exemple, le fait de coudre son numéro de régiment quand il quitte son régiment territorial. Mais les exemples pourraient être multipliés : par des mentions précises (il arrive le lendemain de l'abandon de Réméréville par les Allemands), par des descriptions (celle des souffrances physiques et psychologiques au cours des 72 kilomètres de marche en 26 heures en septembre 1914) ou des détails sur des hommes précis de l'unité (le commandant tué par une sentinelle en octobre 1914, la blessure du lieutenant Figeac dans un exercice à la grenade page 344). Il ne s'agit pas d'effets de réel mais bien de faits réels. On retrouve trace d'une marche de 70 kilomètres entre le 25 et 26 septembre 1914 puis le décès du commandant Rode, même s'il n'est pas précisé qu'il s'agit d'un tir ami. Par contre, Werth a pris soin soit d'anonymer les personnes concernées (le commandant Rode par exemple) soit de changer les identités comme pour les officiers victimes de l'accident de grenades. Voilà ce que l'on apprend à ce sujet dans le JMO du 252e RI (SHD 26 N 728/14 vue 14/35):

« Le 26 juillet [1915] au cours d'un exercice de lancement de grenades effectué par les compagnies du 5e bataillon, un de ces engins a éclaté entre les mains du Sous-lieutenant Reynaud, tuant cet officier et blessant le chef de bataillon De Brye (commandant le 5e bataillon), le capitaine Amos (commandant la 20e compagnie), le sous-lieutenant Charretier de la 20e compagnie, le caporal Tabardel (17e compagnie) et les soldats Duplat & Ronat. »

À l'exception du nombre d'hommes blessés (Werth parle de 4) et des noms, on a bien les mêmes informations, c'est donc qu'il parle bien d'événements se déroulant dans son régiment.


D'ailleurs, il explique comment ses souvenirs ont pu rester si précis sur ce qu'il a vécu, sur ce qu'il ressentait à un moment précis. Il l'écrit à l'occasion d'une discussion avec un ami. Page 336, il précise ce que ne sont pas ses notes en prenant l'exemple d'un paysan qui tient un carnet. Ce paysan lui décrit ce qu'il note dans ses carnets : « Peuh... les postes où je vais... si on est bombardé ou non... Ainsi l'autre fois, comme les coloniaux ont pris un de nos postes... que j'ai bénéficié d'un jour... que ça m'a fait trois jours de repos... ». On sent clairement que pour Werth c'est sans intérêt.

Même autobiographique et reposant sur des faits venant de l'expérience de Werth, cet ouvrage est tout de même un roman : ce qui lie ses réflexions permet d'avoir un tout cohérent. La galerie de portraits des hommes proches de Clavel semble être romancée. Autre preuve d'une reconstruction, la vision de Werth repose sur des classes : ouvriers, paysans, bourgeois.


Une vision de l'entrée en guerre :

Sa présentation de l'entrée en guerre est celle de quelqu'un qui ne veut pas de cette guerre. Il se dépeint comme un socialiste discutant avec un bourgeois. Il se lance dans de longues démonstrations. Pour lui, la nation est la nouvelle religion. Il évoque la liberté de choix : mourir à la guerre ou être exécuté car on ne veut pas y aller, pourquoi ne pas choisir ? Mais il expose son idée dans un rêve, pays des chimères : cette idée fut une chimère.

Pour lui, la mobilisation est un phénomène de masse parmi d'autres : un de ces phénomènes qui fait que l'on agit de manière inimaginable (ou inacceptable) en toute autre circonstance. Déjà, il se fait acteur et spectateur, observateur des attitudes qui changent dans un contexte particulier.


L'agression allemande a effacé tous les scrupules qui pouvaient empêcher un socialiste de se battre contre un autre peuple. Werth n'est pas dupe, mais il se console en s'imaginant soldat de l'An II qui va « imposer la paix au monde » en défendant la France. Pourtant cette situation lui fait penser à la folie. Il le montre quand il évoque un homme faisant l'orchestre avec sa bouche dans le train. En fait, il rêve. Mais cela nous montre que pour lui, la situation pouvant lui paraître folle, ou un mauvais rêve, est en fait la réalité.


Il est affecté à un groupe de GVC. Il garde une voie de chemin de fer avec des camarades qui sont presque tous des paysans qui ont, à 35 ans, un aspect de vieillards. Il cherche à expliquer pourquoi les hommes gobent aussi facilement les informations données par la presse. Il conclut que c'est en raison de l'admiration pour le groupe auquel on appartient.

Sa dénonciation de la guerre commence et elle ne cessera pas, tout au long du livre. La paix, c'est la liberté ; la guerre « réduit les hommes à la pure obéissance ». Pour en arriver à la contradiction qui est de défendre la paix en faisant la guerre. Les contradictions sont centrales dans cet ouvrage, à l'arrière puis au front quand il finit par y aller.


De désillusion en désillusion :

Lui, soldat de l'An II, est très vite confronté à la réalité. Son combat pour la liberté est loin d'être celui de tous. C'est plutôt l'individualisme qui règne et l'état de guerre semble avoir enlevé tout sens commun, toute limite aux hommes : le pillage des lieux traversés est dû aux Français, même gradés !

Il est aussi rapidement confronté à la réalité de la guerre : la boue, déjà, le premier bombardement en allant en ligne, les premiers corps (des Allemands que des soldats français fouillent quand lui médite sur les dernières pensées, la souffrance, l'agonie). Arrivé à son escouade, il est surpris de l'accueil réservé aux volontaires. Pourquoi être volontaire pour « ça » semblent se dire les « anciens ». Mais les volontaires ne savent pas encore ce qu'est « ça ». Par des figures de style, il montre que ce n'est pas la guerre glorieuse imaginée : l'herbe est triste, le ciel est boueux. Et il ne rencontre qu'égoïsme, mensonge, vol, lâcheté.


Le premier homme tué à ses côtés est un caporal. Page 67, il résume le changement de statut de ce caporal en une phrase qui commence par « Cet homme » et se termine par « ce cadavre ».

Il multiplie les courtes anecdotes, dans un style proche de celui d'un carnet de guerre. Il y note notamment les bruits. Il ne développe plus. Ses idées sont remises en question. Et vers le 15 ou le 20 septembre, commence la longue série des métaphores liées à l'animal : il est avec des hommes qui espèrent une grange pour se mettre à l'abri, comme des animaux. Il prend conscience du bourrage de crânes diffusé par la presse qu'il peut directement confronter à la réalité.

Tout en continuant les portraits des hommes qui l'entourent, il décrit les 29 heures et 72 kilomètres de marche entre Erbevillers et Hamonviller. Il ne se contente pas de décrire, il cherche à comprendre ce qui a permis aux hommes de dépasser leurs limites, leurs souffrances physiques et morales, ce qui est un outil de compréhension fort utile pour le lecteur d'aujourd'hui. Pour l'auteur, il y a à la fois la peur du conseil de guerre pour « abandon de poste » et l'entraînement à la caserne.


Son premier vrai combat est résumé en quelques lignes : un camarade blessé à côté de lui et... rien. Des cadavres, des blessés qui appellent de l'aide, leur mère... Le régiment attaque de nouveau. Il parle d'abord du son des obus (page 87) puis il narre en détails l'avancée et surtout ce qui lui passe par la tête à ce moment précis, ce qu'il voit (différentes réactions des hommes sous le bombardement). On creuse, on se cache sous son havresac. Puis les tranchées deviennent plus profondes.


Un pion désabusé et écœuré :

En fait, il n'est libre de rien. Son sort ne dépend d'aucune intervention humaine écrit-il page 100, juste des trajectoires des balles et des obus.

Il se crée une hiérarchie qui n'a plus rien à voir avec les grades : Clavel voudrait être à la C.H.R. pour ne plus aller dans les tranchées. Mais il doit y retourner. Après s'être posé la question lors de la marche de 72 kilomètres, sa réflexion s'attarde sur les raisons qui poussent les hommes à attaquer une fois l'ordre donné. Pour Werth, « la plupart des hommes allaient en avant parce qu'ils savent qu'il faut marcher, parce qu'on leur a dit que les fuyards sont des lâches et passent au peloton d’exécution. Double argument qui joint la contrainte à la persuasion », page 107.


Une autre partie intéressante des réflexions de Werth porte sur la fiabilité des témoignages. Il revient plusieurs fois sur la question, notamment quand un blessé du régiment raconte dans la presse locale sa blessure, récit où l'on retrouve nombre de clichés et conventions du récit de guerre car les civils veulent de l'héroïsme (comme dans Maufrais dont un ami fait la même chose avec les infirmières, concluant qu'il ne pouvait pas dire qu'il avait été blessé en sortant des toilettes). Il explique pages 143 « Bien souvent Clavel a vu des soldats ne point distinguer les faits qu'ils ont observés des faits qu'on leur a racontés ». Ou cet homme qui avoue à l'auteur qu'il ment à sa femme pour rentrer dans le moule (page 169). Finalement, Werth se pose la question de savoir si les civils croient vraiment les informations, des récits si manichéens qu'ils en deviennent ridicules : « Où est l'héroïsme si les engins allemands ne sont pas plus dangereux que les amorces des boites à deux sous ? » se demande-t-il page 110.


À l'occasion d'une montée en ligne où Clavel pense à sa mort, où il imagine son cadavre à côté d'autres, Werth nous montre à la fois la peur et ce que pouvait ressentir un soldat, mais aussi la méthode qu'il a utilisée pour conserver de tels souvenirs aussi nets et qui font que ce livre n'est pas qu'un roman autobiographique, mais aussi un essai sur ses réflexions. Il explique : « Clavel a noté sur un calepin ces images de peur, cette même nuit dans son abri. Et il a écrit au haut de la page : « Pour se souvenir ». Il a bien fait. Sans quoi il ne se serait pas souvenu », page 202. Pour lui, « la guerre livre aux réflexes ou fait le vide » : on fait les choses mécaniquement, sans réfléchir, on oublie très vite ce que l'on fait, ce que l'on a fait il y a seulement quelques heures.

Werth s'interroge aussi sur la cruauté, l'insensibilité de certains soldats à l'encontre des animaux, et plus fréquemment des autres. Il nous montre ici toute la complexité de la compréhension de ses contemporains. Alors que dire pour nous, un siècle plus tard ? Ce qui paraît cruel, c'est la souffrance du mulot et plus celle de l'homme ? Ses réflexions nous mettent face à notre propre perception de la guerre : notre vision est forcément dictée par notre propre perception du conflit, par nos lectures, nos impressions, nos réflexions. Notre vision est aussi liée à notre histoire personnelle, les valeurs et usages de notre société, de notre époque, qui ne sont plus celles d'il y a cent ans. Si, au final, nos lectures peuvent nous faire approcher la compréhension de telle ou telle situation, il est vain de croire que nous pourrons jamais comprendre ce qu'ils ont réellement endurés. D'autant plus que, comme nous, chaque homme mobilisé est unique.


Et il continue de constater l'individualisme. Son regard devient amer. Il n'est plus acteur, il est un spectateur désabusé qui ne voit que le laid de la guerre et des hommes. Il développe avec beaucoup de précision ce dégoût, cette nausée de la guerre.


Il aborde un autre point peu développé : la peur. Sa peur. Il l'admet tout en expliquant les différents types de peur (page 116). Une seule émotion est vue comme positive : celle de la vue des voies de chemin de fer qui pourraient le mener chez lui car pour le reste, elles sont toutes liées au choc, au bruit, à la guerre La peur d'un autre homme est évoquée : cet homme l'avoue, les autres se moquent mais ils oublient leur propre peur. Pas de solidarité : cette peur avouée permet de se sentir fort au sein du groupe.

En voyant des tirailleurs, il pense au pays des philosophes qui ne transmet plus que les valeurs qui l'arrange pour son bien et non celui des Hommes. La charge anticoloniale apparaît nettement (et ce sera un leitmotiv chez Werth après guerre).


Le pion va à l'attaque. Après avoir expliqué comment l'information arrive, il raconte. La tranchée est une loge qui permet de voir la scène d'un spectacle qui reste invisible. Il revient à cette occasion sur l'obéissance des hommes qui partent à l'attaque. Il l'explique cette fois-ci comme étant le fruit d'un conditionnement (il n'utilise toutefois pas le mot) dès l'enfance. « Le peloton d'exécution, le revolver de l'officier, ne sont que des stimulants supplémentaires qui (…) rassemblent et raniment les vieilles habitudes quand elles résistent encore ».

L'officier donne le signal. Il est tué. Un homme refuse de sortir, le commandant Legal est tué en voulant l'obliger à partir à l'attaque. L'homme ne sort pas et survit.

Une fois encore, quand Werth fait agir Clavel, c'est pour mieux écrire ce que Werth a ressenti, ce à quoi il a pensé en marchant. Il a attendu la mort qui n'est pas venue. Il s'étonne de ne pas marcher plus vite. Au final, sa compagnie a dévié de la route prévue et se retrouve devant la tranchée française. Ses dernières visions de ce jour sont des cadavres, des blessés, de la boue.

« Chaque vie de soldat est interrompue par la guerre, comme en suspens ». À cette souffrance morale, à la souffrance physique (il couche dans la paille souillée), s 'ajoute une souffrance psychologique : il apprend que l'unité de son frère est proche et va « donner ». Il l'imagine dans le no man's land comme ces hommes qu'il a vus, anonymes habituellement : « il est une de ces tâches bleuâtres qu'on voit par les créneaux ». Le pire pour lui est que « pour être à l'abri à l'arrière, il faut que d'autres risquent leur vie ». Risquer leur vie parfois de manière ridicule pour Werth : envoyer des hommes chercher le corps du commandant tombé entre les lignes.


Werth saisit l'horreur de la guerre par des images : « Ici le téléphone, là des cadavres » page 215. Elle est abstraite d'un côté, concrète de l'autre. En avril 1915, il décrit ce qu'il voit par un créneau : des morts de septembre 1914. Il a accroché son équipement à un pied de cadavre dans la tranchée. L'horreur quotidienne apparaît de manière fugace, mais elle est présente.

Il évoque aussi indirectement le traumatisme causé par la guerre : la crise de folie d'un homme (liée à l'alcool, il est vrai), les rêves d'un sergent qui tournent autour des Allemands, et lui qui ne rêve plus que des tranchées (pages 248 et 260).


Même les descriptions des moments plus calmes comme ceux de repos, ou de jeux de cartes, le ramènent à une vision d'une grande noirceur qui fait qu'on ne sort finalement pas de ce cauchemar : il se repose dans la « paille souillée de crachat et d'urine ». Il n'est plus un homme : il est un esclave, un forçat. Il n'est plus nerveux en entendant les obus, c'est une habitude. Il revient sur l'acceptation de la situation par les hommes, s'en prenant à la religion et aux médailles portées par certains hommes, simple superstition à ses yeux.


La fatigue de la guerre se ressent dans ce qu'il écrit : il cesse de décrire d'expliquer, d'analyser ce qu'il pense, ce qu'il ressent. Il raconte, les anecdotes se suivent : sur les officiers, les médecins, les simulateurs... Il égrène les faits. Ce changement est interrompu par l'exécution de soldats d'un RIC qui le marquent particulièrement. Il détaille tout le processus et analyse à nouveau. Puis il reprend sa galerie de portraits. Il évoque aussi une fraternisation entre les hommes d'un petit poste et les Allemands. Mais cette fraternisation n'est qu'une parenthèse qui se ferme rapidement.


Les faux-semblants, les convenances sont aussi vivement attaquées par l'auteur. Après les conseils de guerre truqués, les mensonges pour rassurer les familles, les discours qui se modifient pour coller à l'image que l'on se fait de la guerre à l'arrière, Werth met en évidence le choix de la mort racontée aux familles par celui qui l'annonce page 196 :
« … Les majors à qui les familles écrivent souvent, pour avoir des détails sur la mort d'un soldat, ont convoqué quelques brancardiers.
- Comment est-il mort... celui-là ?... (…)
Un brancardier explique :
- Il était couché... Il se tenait le ventre... Les boyaux lui sortaient...
Mais le major à deux galons l'interrompt...
- Une balle au front... Une balle au front
... »

Cette transformation de la réalité est aussi dénoncée, comme dans de nombreux autres ouvrages de combattants, par les remarques de Werth sur les médailles attribuées pour de faux motifs. Voilà ce qu'il écrit page 234 : « Pour citer certains officiers, on invente des attaques fictives ou l'on cite pour leur brillante conduite à une attaque réelle des officiers qui n'y étaient pas. Ainsi, le commandant Bruneau qui commande le 5e bataillon ». Peu importe pour nous qu'il s'agisse du commandant De Brye, blessé le 29 juillet, ou de son successeur. Ce qui est important, c'est qu'il nous met face à la réalité de situations et de documents que nous prenons souvent pour argent comptant un siècle plus tard. Il revient une seconde fois sur ce thème page 348.


Autre thème récurrent chez les combattants qu'on retrouve chez Werth, les femmes. Les femmes des villages qui ne comprennent pas, qui ne pensent souvent qu'au gain ou qui ne voient dans le soldat qu'un envahisseur, montrent un nouvel aspect de la guerre qui le démoralise, alors qu'il est entouré de tant d'horreurs quand il est en ligne. L'arrière n'est donc d'aucun réconfort : il faut entrer dans les clichés que la population se fait de la guerre. De ce fait, le combattant doit garder pour lui ce qu'il a réellement vécu, toute l'horreur qu'il voit, vit.

Le livre s'achève sur le récit de sa permission. Il a déjà évoqué dans son récit le retour de permissionnaires déçus. Avant de partir, il résume en une phrase ce qu'est ce moment pour lui : « Les permissions, ce n'est que le verre de cognac du condamné à mort » (page 351). Il développe un long passage sur l'inconduite de certaines femmes ainsi que le décalage avec l'arrière. Il raconte son désenchantement en arrivant pour cette permission. Il avait déjà évoqué son mépris pour l'arrière, ses bruits, l'argent, les faux-semblants (page 183) mais il va développer ses critiques dans cette dernière partie du livre.

Il multiplie ici aussi les portraits pour nous mettre face à une population saoulée de guerre par les journaux, qui croit savoir ce qu'est la guerre et ne veut donc pas entendre ceux qui la font. Pire : s'entêter à dénoncer les discours mensongers, l'image fausse que l'on se fait, construite par le bourrage de crânes, c'est se fâcher à coup sûr avec ses connaissances. Et au final, même les combattants se plient à ces discours formalisés, rassurants et de ce fait restent prisonniers de leur état de bête au milieu du troupeau que Werth va constamment rappeler tout au long de son ouvrage. 


Werth fait, au fil des pages, un tour complet des différents aspects de la guerre à force d'anecdotes et de réflexion : il évoque la médaille du Sacré Cœur, les tirs amis (que ce soit des balles ou des obus), la boue, la folie, les motivations pour se battre, les récits de combattants et leur authenticité, les faux-semblants... Mais il a insisté plus particulièrement sur l'individualisme et sur la déshumanisation des combattants


L'individualisme :

Ce thème apparaît dès son récit des premiers jours d'août 1914 lorsqu'il trouve des rues désertes le soir, loin des mouvements de foules ponctuels dont la presse semble faire la règle. Chacun est chez soi, profite de ses derniers moments avant de partir. Ensuite, lorsqu'on réunit les 140 hommes de sa compagnie pour trouver des volontaires pour partir en renfort au front et que seuls 7 hommes sortent des rangs. Ce ne sont pourtant pas les plus vindicatifs avec leurs discours haineux vis-à-vis des Allemands, les plus bellicistes qui se trouvent être les volontaires. Werth fait dire à un sergent particulièrement en verve mais qui ne part pas : « À chacun sa chance ». Au final, seuls 50 volontaires du régiment partent, dont Clavel/Werth.


Au front, il est rapidement confronté à cet individualisme qui fait voler dans les bâtiments abandonnés par leurs occupants, mais aussi détrousser les cadavres. Il nous le montre aussi quand un adjudant envoie une patrouille à un point qu'il sait occupé par les Allemands pour gagner ses galons d'officier. Toujours au début de son séjour au front, « on » lui prend son fusil neuf et il se retrouve avec un Lebel rouillé et dangereux, « on » lui vole sa boule de pain. On est loin de la communauté vantée par les discours.

L'individualisme, c'est aussi une fois le bombardement parti vers un autre point que le sien, se sentir soulagé alors que d'autres hommes sont en train de souffrir à leur tour. Comme si la guerre, mettant chacun face à son propre destin, effaçait toute empathie. Même chose lorsque deux jeunes soldats arrivant au front ne trouvent pas de place au milieu des autres hommes pour se coucher (page 145).

C'est aussi le médecin n'allant pas soigner les blessés, les brancardiers prévenus qu'un blessé attend mais qui continuent leur partie de cartes (condamnant de fait le blessé, qui décédera effectivement pendant le transport). La scène se répète avec une partie d'échecs.

On sent beaucoup de colère contre certains médecins. Le major, légèrement blessé par un éclat d'obus, ne s'occupe plus des blessés graves dont il a la responsabilité. L'abandon du blessé apparaît encore lorsque personne n'aide l'un d'eux à trouver le poste de secours. Il est aussi dans ce portrait d'un infirmier mécontent car il a trop de pansements à faire et qu'il va donc manger son repas froid.

C'est un commandant, très règlement règlement quand il est à l'arrière qu'il n'est venu qu'une fois aux tranchées.


Il ne peut combattre l'individualisme qu'en essayant de l'être le moins possible lui-même et avec ses mots pour mettre les personnes qui disent ou font quelque chose qui choque sa morale face à certaines contradictions. C'est le cas lorsqu'il entend un territorial vouloir être remplacé par des jeunes. Clavel explique : soit la cause est sacrée et tous doivent y passer, soit il veut la fin de cette guerre et cette fin doit être pour tous.


Mais le plus paradoxal est que cet ouvrage qui dénonce l'individualisme, l'égoïsme des hommes dans cette guerre, nous est présenté par un homme qui écrit sur son expérience individuelle. Si individuelle et personnelle d'ailleurs qu'on se trouve centré sur un homme, nous voyons la guerre à travers ses yeux, nous entendons ses pensées, mais nous ne savons finalement que peu de choses de lui. Cet homme semble replié sur lui, sur son individualité, sans famille, sans amis. Centré sur lui pour se protéger de l'horreur qui l'entoure, qui détruit les hommes. Un homme centré sur lui-même mais qui ne fait pas que s'observer : il regarde et nous donne à voir ce qui est autour de lui. Et il l'observe avec les outils donnés par sa morale, ses valeurs. Et plus encore que l'individualisme, ce que Werth évoque tout au long de ses écrits est la déshumanisation des combattants.


La déshumanisation :

C'est une chose qui a profondément marqué et choqué Werth. Cette déshumanisation qui fait oublier les valeurs, les règles de la société et finalement tout ce qui fait de l'homme un homme. Cela commence très tôt : la vindicte populaire, la haine des enfants de familles suspectes (enfermées par les autorités françaises) même entre eux rappellent que dans certaines circonstances, on oublie que la personne en face est un humain aussi. La déshumanisation dans cette première étape du récit passe par une haine aveugle et des actes de lâcheté : les civils et les gendarmes s'en prennent aux prisonniers, des soldats abusent des suspectes...

Mais la déshumanisation, c'est non seulement la perte des repères moraux humains, mais c'est surtout pour Werth une animalisation du comportement humain. Nous sommes habitués à l'anthropomorphisme (prêter des attitudes, des sentiments humains à un animal), Werth va s'ingénier à montrer le phénomène qui rend l'homme animal.


Dans les tranchées, les hommes ne sont plus des hommes : ce sont « des bleus qui forment une ligne bleue, dans un fossé ».

À l'approche d'une attaque prochaine, les hommes « vont en troupeau », comme des animaux qu'on emmène à l'abattoir, page 142. Cette image revient de plus en plus souvent à mesure que l'on avance dans la lecture du livre, page 144, après avoir évoqué « l'étable humaine » page 139, « les hommes vivent comme des bêtes au milieu des animaux ». Ils ne sont même plus des animaux. Il constate et dénonce cette situation, mais il finit par s'y résoudre. Au retour des tranchées, son seul espoir est de dormir au sec. Une truie a pris la place. Qu'à cela ne tienne, il dort malgré tout dans la paille souillée. Il est devenu un porc. Il est maintenant résigné comme les autres. Il se sent esclave, « souillé ».

Pages 185 et 186, il utilise le mot « animaux » sans métaphore. L'officier devient un dresseur quand il oblige les hommes à lever la tête lors d'une cérémonie de remise de croix de guerre à un officier. Ces allusions à cette situation continuent : page 197, il écrit : « … on devient des brutes. Au début, un camarade était tué, ça faisait de la peine. Maintenant... rien... », page 210 les hommes sont des « bêtes de somme, bêtes de troupe ». Deux pages plus loin, « des soldats réagissent à l'obus comme les rats au bruit ». Page 351, « Ils ne parlent plus maintenant. Ils aboient ». La transformation est terminée. Et ce ne sont que quelques exemples.


En guise de conclusion :

Cet ouvrage de Werth offre un regard différent de celui de nombreux témoignages, différent mais pas unique (nous avons déjà vu avec Jean Paulhan par exemple). Le regard d'un homme engagé volontaire qui se pose en spectateur critique et en acteur de ce conflit et qui offre au lecteur ses réflexions. Comme tous les témoignages, cet écrit ne reflète que la pensée et la vision de son auteur, mais il nous place face à une vision très réfléchie et critique, voire philosophique, de la guerre. Réflexion nourrie par sa propre expérience qui transparaît tout au long du livre. Une vision d'une richesse et d'un développement très dense, ainsi que d'une noirceur terrible qui nous plonge dans l'expérience personnelle de cet homme.

On est très loin de la vision héroïque ou idyllique donnée par la presse ou certains récits de l'époque. Le quotidien est sordide, les relations humaines déshumanisées. Werth n'enjolive pas avec le recul du temps et l'éloignement du front. Il témoigne de la confrontation qu'a été la guerre entre ses idées et ce qu'il y a vécu.

Ses notes, ses réflexions donnent un récit différent, dense, riche qui pousse plus que d'autres à réfléchir sur ce qu'ont vécu ces hommes, sur la complexité et la fiabilité des témoignages de combattants, sur le peu finalement que l'on sait. Un ouvrage qui doit être lu car aussi déroutant et difficile soit-il, il apporte un vrai plus dans la compréhension de ce que pouvaient ressentir ces hommes.


Cet ouvrage est disponible aux éditions Viviane Hamy qui fait un remarquable travail de publication des ouvrages de Léon Werth. La lecture de la préface de l'ouvrage par Stéphane Audouin-Rouzeau est à ne surtout pas négliger : c'est une excellente analyse de l'ouvrage.



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Publication de la page : 16 décembre 2012.