LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Parcours critique :

- WERTH Léon, Clavel chez les Majors. Paris, éditions Viviane Hamy, 2006 (première édition 1919).


Après la présentation très précise et complète de l'ouvrage par Stéphane Audouin-Rouzeau, s'ouvre le premier chapitre où l'on retrouve déjà une partie des thèmes du précédent ouvrage de Léon Werth (WERTH Léon, Clavel soldat). Clavel chez les majors doit être vu comme une suite, toujours autobiographique, de l'expérience de la guerre narrée dans Clavel Soldat. On y retrouve l'individualisme (y compris celui de Clavel se moquant désormais de savoir si la guerre se termine bientôt vu qu'il n'y est plus), un récit réaliste (sa blessure, les étapes de son parcours médical) et surtout ses réflexions.


Il est vite confronté au fait que l'avant et l'arrière sont « deux mondes étanches l'un à l'autre » (page 20). L'arrière est un monde de conventions : on tait la réalité, « il faut que la guerre soit un vague et lointain décor qui fasse valoir l'héroïque dévouement des dames de la Croix-Rouge », toujours page 20. Dames qu'il vaut mieux avoir dans sa poche car la durée du séjour à l'hôpital et celle de la convalescence dépendent non de la blessure mais aussi de l'impression laissée au major, grade donné à un médecin et utilisé ici pour parler de tous ces médecins. Système absurde où après l'obéissance au code militaire, il faut respecter les règles non écrites de l'arrière, toutes aussi absurdes. Page 33 : « Ce ne sont pas seulement les infirmières qui sont distraites au récit des soldats, mais tous les civils ».

Dès la troisième partie, page 29, l'animalisation revient au détour d'une réflexion : « Le sacrifice moutonnier de la vie ». Il évoque à nouveau la préparation des esprits (page 30) avant-guerre à propos d'un article des « Lectures pour tous » de juin 1914 sur l'héroïsme des combattants au Maroc.

Pages 31-32, il confronte, sans commentaire, des récits entendus et des titres de presse. Page 37, il explique une des raisons qui, pour lui, permet de comprendre la réussite de la mobilisation : « L'adoucissement des mœurs de la caserne ». De ce fait, les jeunes ou les ouvriers n'en avaient plus peur.


Les officiers :


Il dresse des portraits de blessés : noirs, simples soldats, officiers. Dans cette dernière catégorie, le cas du commandant est dévastateur. Werth commence par en parler un peu, puis arrive à l'idée qu'une attitude de « théâtrale crânerie » à l'arrière pouvait aller avec « des beaux chefs qui devenaient casaniers dans leur PC ». Pire, pour les officiers, il poursuit en évoquant des exécutions après un conseil de guerre suite à la bataille de la Marne (17 exécutions). Un jeune aspirant explique qu'il faut de « temps en temps des exemples comme ça ». L'effet est ici aussi dévastateur car c'est, à la base, à l'officier d'être un exemple !

Page 41, au détour de l'évocation de deux officiers plus bavards que la normale, il explique qu'il est difficile de raconter la guerre de tranchées par anecdotes (page 41), ce qui lui permet d'exprimer ce que fut cette guerre. :

« La monotonie du décor, la monotonie du mécanisme de la guerre, on pourrait presque dire la monotonie de la mort à la guerre ne laissent à des observateurs moyens ou médiocres qu'une impression très vague. Il se passe si peu de choses à la guerre ».


Les officiers ont tous des récits différents, une manière de présenter les choses pas plus fiable que la presse, parfois en contradiction avec ceux des simples soldats. Comme c'est une caste qui a beaucoup de privilèges liés à ses grades, mais qui est loin d'être exemplaire. Ce sont des individus différents des autres uniquement en raison de leur grade mais aussi en raison d'un fonctionnement de caste.

Le doute qui l'habite concernant les discours des officiers par rapport à la réalité se retrouve clairement quand il montre que les « on-dit » sur la sauvagerie allemande ne sont pas remis en cause par le bon traitement des blessés et des prisonniers français. Pas de doute, juste de l'étonnement.


Il s'en prend au patriotisme, aux « fictions diplomatiques et financières » qui font oublier l'humain. Pour lui, le patriotisme n'est pas l'amour de son pays. C'est « une mystique de l'administration », page 52.

Une seule fois Clavel se laisse aller à dire le fond de sa pensée à une dame venant en visite, dont le fils était secrétaire au GQG. Évidemment, elle fut horrifiée par son discours, une majorité ne réfléchissant pas, une minorité dans tous les camps s'opposant à la guerre. Ce thème de l'absence de réflexion est un thème largement développé par Werth.


Réfléchir :


Son attention se focalise sur une affiche qui lui permet un long développement sur le gouvernement : « la méthode pour fabriquer l'esprit de guerre », page 57. Tout est fait pour empêcher les gens de raisonner, il faut une peur diffuse pour que la confiance dans ce gouvernement, qui lui veille, soit renforcée.

Il se balade en ville. On a quelques égards pour lui : « Clavel sent peser sur lui la légende du poilu, martyr auquel chacun tresse une couronne, martyr qui n'a pas voulu son martyre (...) ». Page 63. Les civils ne font rien gratuitement. Ils veulent montrer quelque chose mais cela ne doit pas changer leur vision de la guerre. Qu'un soldat leur narre sa réalité et ils s'en désintéressent car c'est bien trop éloigné de leur réalité imaginée de ce qu'est la guerre (chapitre 11).

Après son retour au front, il retrouve ce qu'il avait quitté quelques mois auparavant. Pour peu de temps dans la mesure où il tombe malade et est de nouveau évacué : Paris puis train vers l'Orne. Il se retrouve dans un hôpital où les hommes ont peur du médecin, tout puissant, qui peut renvoyer plus ou moins vite au front. La bêtise des hommes choque l'auteur : leur plus grand débat porte sur leurs jeux de cartes ! On rit de la souffrance exercée sur un allemand blessé maltraité.

Un seul médecin trouve grâce à ses yeux car il refuse de céder aux statistiques qui lui demandent de renvoyer des hommes bons pour le service armé. Les soldats sont avant tout des hommes. C'est le seul pour qui Werth a des mots positifs.


Le questionnement, les remarques sont régulièrement liés à ceux de Clavel soldat : « on ne peut que penser à ces remarques à un ancien voulant être remplacé par des jeunes au lieu de vouloir la fin de la guerre quand il explique que les soldats plaignent les combattants à cause de la pluie, de la neige, mais pas de la guerre ! » Même la vie à l'hôpital lui rappelle la caserne. Page 131 : « on rebande la jambe guérie d'un soldat pour le photographe ». Pages 132-133, il parle d'une discussion concernant les exécutions. Il réalise toute une galerie de portraits où le mépris qu'il a pour ces hommes fait qu'il ne les nomme pas : le Maubeugeois phlébitique, le bronchitique, le pleurétique manilleur. Ceux pour qui il a plus de respect sont nommés.

Il parle des moyens imaginés pour ne pas retourner au front : demander à être mitrailleur (25 jours de formation), mentir sur la vaccination antityphoïdique… Clavel admire les mots de Liebknecht, paroles de paix, de raison. Ensuite, il observe (il « contemple » avec ironie) les hommes jouer à la manille. Aucune raison, rien ne lui importe plus que de gagner la partie, peu importe la guerre ; le décalage est flagrant. On le retrouve dans cette phrase, pour lui si loin de la réalité vécue par les combattants : « Les panoplies de bazar pour les gosses, la religion pour les gâteuses », page 182.


Faire face sur la forme sans renier le fond :


Il est évacué sur l'hôpital mixte du Mans. Il voyage avec huit jeunes recrues du 115e RI : « Les jeunes soldats, après une permission de 24 heures rejoignent le dépôt. Ils sont de la dernière classe appelée, portent l'ancienne capote bleue et le pantalon rouge. Ni au front ni à l'hôpital, depuis deux ans, Clavel n'avait revu ce costume de Pitou des dimanches ».

Le major le déclare sortant sans réel examen. Il se retrouve au dépôt de convalescents. Même régime : prison, surveillance… sans que cela ne choque personne. Finalement, Clavel « capitule » : veiller à son « salut » mais sans tomber dans « les pensées stupides des financiers et des héros... » page 195. Il y attend de passer devant la commission de réforme, dans un lieu qui ressemble plus à une prison qu'à un lieu réservé à des hommes au corps meurtri par la guerre : menaces en cas de pertes des objets fournis, literie indigne, appels… La presse en fait des héros, on les traite bien mal en retour. Les civils sont au mieux indifférents quand ils ne sont pas intéressés (comme les prostituées).

Le passage devant la commission est décrit, ce qui est rarement le cas dans les textes. C'est l'occasion, une fois encore, pour Werth d'en dénoncer les mesquineries, comme garder le képi en attendant son passage, et la bêtise : survol du dossier médical, pas d’auscultation, respect des circulaires qui limitent les durées de convalescence et renvoyer au front le plus possible.

Il revient à Paris. Les civils sont indifférents vis-à-vis des blessés, aux permissionnaires, mais sous la plume de Werth ils s'intéressent aux nouvelles internationales. « Les soldats ne sont plus des héros mais des soldats ».

Dans un dialogue, il revient sur la mort, sur ce qu'il observe dans les rues. Ses seuls rayons de soleil sont Valentine et un groupe d'amis fermement opposés à la guerre. Il évoque longuement dans le chapitre 45 ce groupe dont un révolutionnaire est le centre. « Au reste, en août 1914, on cessa de raisonner ou plutôt un délire à forme identique et à contenu différent posséda les hommes de tous les pays. La volonté d'obéissance fut unanime ou presque », page 212. Il développe longuement les discussions de ce groupe, les contradictions aussi. Il en profite pour dénoncer une fois encore les croix de guerre : un lieutenant, Malgrin, officier, tombe (au sens propre du terme, il ne meurt pas) au cours d'une attaque, les hommes autour sont tués ; il se fait évacuer… et est décoré.


L'homme au cœur de ce groupe pacifiste essaie de faire réformer ses amis, ce qui met en évidence les limites de l'égalité, voire de l'honnêteté de certains membres des commissions de réforme. Il ridiculise les médecins de cette commission : mauvais, peu attentifs mais techniques, qu'il devient facile de tromper.

Derrière le récit de l'aide apportée par une de ses connaissances pour permettre à des hommes de ne pas retourner au front, il montre surtout la brutalité du système, l'inégalité, l'iniquité et l'absurdité. Un système où les médecins sont tout puissants, où son sort dépend du bon vouloir, du sérieux, de l'humeur de la personne qui est en face. Ces médecins sont parfois plus attentifs à des questions de grade. Il en profite pour remettre en cause une fois encore le patriotisme de façade : les hommes, s'ils le peuvent, se défilent. Il évoque également la lassitude des hommes, leur résignation : même s'ils ne veulent pas y retourner, même s'ils sont réellement malades, la majorité semble accepter son sort quel qu'il soit, ballottés d'examens en hospitalisations, de commission en commission. Il écrit à propos des médecins : « Les majors ont été classés selon leurs galons et leurs galons dépendaient du nombre de périodes de réserve qu'ils avaient accomplies », page 264. Il termine sa présentation en évoquant la circulaire ministérielle du 17 novembre 1915 où les simulateurs sont punis sévèrement par Galliéni. Il y voit une contradiction avec l'image de héros de ce général.

Les soldats finissent par être pris dans une logique qui les dépasse, où ils perdent leur individualité, où ils oublient leur expérience et finissent pas avoir les mêmes discours que les autres personnes à l'arrière.

Il n'est pas examiné pour sa réforme temporaire : l'avis du médecin suffit alors que quelques secondes auparavant le colonel président expliquait que l'avis de la commission n'était pas « liée par l'avis du médecin ». Preuve supplémentaire de la situation parfois ubuesque (d'ailleurs Werth utilise ce terme au cours du récit). « Clavel, libéré de la guerre, comprit vite que la guerre ne l'avait pas rendu intact à la vie ».


Les dernières pages de son récit sont d'une grande amertume : l'indifférence est reine. On se méfie même des permissionnaires, devenus des étrangers à la vie de l'arrière. Les militaires étaient indifférents à la souffrance des animaux (voir Clavel soldat) ; les civils sont indifférents à la souffrance des combattants et à celle des autres plus généralement. La raison donnée par Werth à cet état de fait : ils ne réfléchissent pas.

Même les blessures ne sont plus glorieuses : on n'est pas touché dans une action d'éclat, mais par hasard. « Elle est dépouillée de son caractère "héroïque" », page 281. Il n'est pas en paix dans une ville où tout lui rappelle la guerre : ce qu'il voit, ce qu'il entend. Le livre se termine sur ce dégoût. La paix apportera-t-elle plus de réflexions aux civils et donc la fin des guerres ?


L'animalisation :


Comme dans Clavel soldat, l'animalisation où l'on voit l'Homme se transformer en bête est un thème une fois encore très développé dans ce récit. Pour ne citer que quelques exemples de cette figure de style :

« Alors, il éprouvait une sorte de répulsion contre les bêtes de troupeau qui s'en vont à l'attaque comme les bœufs s'en vont à l'abattoir », page 49. Cette idée du troupeau est aussi présente page 201. Page 56, parlant de lui, il note : « Ils sont distincts de lui, bête de tranchée ». L'absence de réflexion, de révolte contre la situation rend Werth particulièrement dur dans ses propos à plusieurs reprises. D'abord page 125 : « est-il possible (…) de s'intéresser à eux, à ces moutons ».  Puis page 165, il poursuit : « ils disent quelques mots sur la guerre, quelques mots comme sans doute les bœufs en échangent sur le joug, le labour et l'abattoir ». Il finit par un « Ah les belles bêtes pour la mort de guerre ».


En guise de conclusion :


Après le monde des combattants, Werth dresse un portrait au vitriol de la société de l'arrière, ainsi que du système médical et du traitement réservé par tous aux blessés. Il s'agit d'un regard particulièrement critique, acide, plein d'amertume et de désillusion, mais qui a le mérite de mettre en avant le ressenti d'un intellectuel au cœur du conflit. Ce statut d'intellectuel le plaça probablement en marge du monde combattant, en particulier des hommes de sa compagnie. Cette lecture, oh combien critique de la société et de l'arrière montre son isolement plus général dans ce pays en guerre. C'est par cet écrit de colère qu'il cherche à faire émerger sa vision, sa lecture de ce qu'il a vécu. Une vision qui a le mérite de faire réfléchir. J'invite tout particulièrement les lecteurs de journaux de cette époque à lire ce livre. S'il en est un contre point absolu, c'est aussi la démonstration de la difficulté de nous faire une image fiable de ce qui se passait au front comme à l'arrière. Comme toujours, ce n'est qu'en multipliant les lectures, aux sons de cloche diamétralement différents, qu'on peut arriver à commencer à comprendre la complexité de cette société en guerre.


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Publication de la page : 3 septembre 2015 - dernière mise à jour : 6 septembre 2015.