LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Parcours :
- Maufrais Louis, J'étais médecin dans les tranchées, 2 août 1914-14 juillet 1919, Paris, éditions Robert Laffont, 2010 (1ère édition 2008).

Marc Ferro et Martine Veillet ont admirablement présenté cet ouvrage l'un dans la préface, l'autre dans la présentation de son grand-père. Les critiques de cet ouvrage que l'on peut trouver sur le net sont très positives en raison de son humanité et de son regard différent.

De par la fonction de son auteur et de la manière dont son récit nous est parvenu, ce témoignage est rare. Louis Maufrais a fini par enregistrer son propre témoignage car, au crépuscule de sa vie, il ne peut plus l'écrire. Il veut témoigner. A l'aide de carnets et de photographies, il raconte. Évidemment, c'est une reconstruction : il développe beaucoup les points qui l'ont clairement le plus marqués, quand d'autres périodes sont éludées en quelques phrases (c'est le cas de son repos en Lorraine après Verdun par exemple).

Respectant la chronologie, il détaille donc certains moments, développe des anecdotes. La difficulté est de comprendre ce que le temps a pu altérer, ce que la nécessité du récit a conduit à romancer, la part de reconstitution dans les dialogues, la part de son ressenti sur le moment et de celui reconstruit a posteriori. Il ponctue régulièrement son récit d'allusions qui sont des jugements postérieurs aux faits (sur Joffre, Pétain ou Nivelle par exemple) qui montrent la difficulté d'interpréter ce qu'il raconte, du ressenti qui transparaît dans ses mots : ils sont plutôt ceux d'un homme de 80 ans ou ceux de celui de 24 ans ?

La précision des carnets a permis au récit d'être cohérent et parfaitement respectueux des faits, comme le montre les mises en parallèle avec les JMO réalisés par sa petite-fille. Malgré l'écart entre le temps des faits et le temps de la narration, on plonge littéralement dans le texte. Car 60 ans après les faits, cet homme a su rendre ses émotions, souvent de manière retenue : la peur, la surprise, l'horreur, la tristesse, le tout entremêlé à des moments de vie qui sont plus factuels.


Un jeune étudiant en médecine face à la guerre :

Son récit commence avec son appel sous les drapeaux en août 1914. Il nous raconte en détails son arrivée, sa vie de jeune recrue, son quotidien à la 27e compagnie du 136e régiment d'infanterie. Il travaille quelques mois à l'infirmerie du dépôt où il est témoin de scènes qui lui font dire : « J'ai vécu là des scènes que n'auraient osé imaginer ni Courteline ni Maupassant » (page 45).

Comme ce sera la cas dans une grande partie de l'ouvrage, il fait déjà un récit très humain, centré sur l'humain. Il multiplie les anecdotes sur ses fonctions. Cela permet de voir l'infirmerie d'une caserne d'un regard fort différent de celui offert par les témoignages - plus nombreux - des recrues.

Comme d'autres, il exprime son impatience d'aller au front, la peur que cela ne s'achève avant son arrivée. Après trois jours de train, il arrive en Argonne où il va passer de longs mois, de février à juillet 1915.

Nous découvrons le front avec lui. Il décrit ses premiers jours, ses premières expériences. Il dresse de nouveaux portraits très précis des hommes qui l'entourent, mais aussi une description précise du secteur où il est. Il ne détaille pas chaque journée mais il réalise un récit très vivant.


Cet homme n'est pas un combattant. Il n'est pas un acteur direct des combats, mais il est un témoin curieux, un observateur qui nous parle de cette guerre qui se déroule non loin et dont il doit gérer une partie des conséquences. Les blessures, les hommes qui craquent, les morts, les bombardements, la boue, les soins, les destins individuels, l'organisation du service et de son travail sont autant de thèmes qu'il aborde en détails.

Alors que les combattants cessent leur récit le plus souvent au moment de leur blessure ou de celles de camarades, Louis Maufrais commence son récit au moment de leur arrivée au poste de secours. Il décrit le passage bref ou définitif de ces hommes dans son poste de secours.

Ce qu'il nous donne à voir, c'est aussi la dureté du secteur du bois de la Gruerie : des combats d'une grande intensité, pendant plusieurs mois, sur un espace très limité et disputé. Un cimetière à ciel ouvert.


Un témoignage à lire et à voir :

Le texte sur l'Argonne et sur le secteur suivant, en Champagne, est exceptionnellement fort par le texte mais il l'est aussi par l'ajout des photographies de Louis Maufrais prises pendant ces périodes. Étroitement liées au récit, elles témoignent de ce qu'a vécu leur auteur. Il a pris des clichés fort évocateurs : des individus, des groupes, des scènes de tranchée. Certains sont d'une force rare : celui d'un groupe d'officiers pris le 23 septembre 1915, deux jours avant l'offensive du 25 qui va littéralement les décimer ; celui pris à hauteur d'homme montrant deux brancardiers portant un blessé dans une toile de tente ; celui d'un cuistot tué dans un boyau au milieu de ses gamelles sont quelques exemples symboliques, évocateurs...

Ces clichés ponctuent le texte et l'enrichissent, mais elles sont insuffisamment mises en avant à mon goût, et les reproductions, en particulier dans l'édition de poche, auraient mérité une taille plus conséquente.


La litanie de l'horreur :

Après l'Argonne, ce fut la Champagne et l'offensive du 25 septembre 1915. Une fois encore, il est témoin des préparatifs, du bombardement français, de la monté en ligne et des doutes de certains officiers sur l'efficacité des obus sur les barbelés allemands. Ensuite, l'échec relatif dans le secteur, les pertes, et surtout l'enlisement des combats dans le secteur où alternent attaques, contre-attaques, sous des bombardements continuels. Les effectifs se réduisent comme peau de chagrin, les amis disparaissent déjà.

Louis Maufrais bénéficie d'une permission qui va lui permettre de se ressourcer dans sa famille, de constater aussi l'écart entre ce qu'il vit et la perception de la guerre par les civils à l'arrière. Il revient au front peu de temps avant que le 94e RI soit envoyé faire face à l'attaque allemande contre Verdun.

Pour ce troisième secteur, les pages sont une fois encore d'une richesse évocatrice impressionnante. Après les combats du bois de la Gruerie et l'offensive de Champagne, on suit Louis Maufrais dans ses trois passages à Verdun, depuis la montée en ligne jusqu'au retour à l'arrière.

A son premier passage, il se retrouve à Fleury, au ravin de la Dame, dans l'abri des Quatre cheminées et surtout dans l'ouvrage de Thiaumont. Ce qu'il écrit sur le bombardement, dans Thiaumont, est incroyablement dense et riche. On est avec lui, sous les violents bombardements. Il ne décrit pas intégralement les 20 jours passés dans le secteur mais le choix fait nous donne une fois encore le témoignage d'un médecin confronté aux incohérences de l'état-major, à son impuissance sous les bombardements. Le retour à l'arrière est tout aussi impressionnant. Les vides, le besoin de se laver, de se reposer avant une nouvelle période sur le front de Verdun, à Cumières cette fois-ci.

Le troisième séjour à Verdun se déroule sur le Mort-Homme. Son récit nous montre à quel point les souvenirs sont vivants en Louis Maufrais quand il dicte ses mémoires. Son récit devient chronologique mais on sent à quel point ces heures, ces journées furent épouvantables humainement, psychologiquement. Il ne nomme plus les blessés, à croire même qu'il n'en soigne plus. Il se réduit à l'état d'un homme qui attend la mort sous un bombardement qui dure plusieurs jours. Il narre une expérience humaine traumatisante, il la centre sur son petit groupe isolé dans un abri de fortune attendant l'unique obus qui les pulvérisera. De nouvelles pages intenses dans ce livre qui décrivent d'une manière précise son ressenti, puis la sortie de cet enfer une fois l'interminable bombardement achevé, l'assaut allemand enrayé, le silence revenu, la poussière retombée. Douze pages qui à elles seules méritent que le livre soit lu (pages 261 à 273).


Une fin de guerre juste ébauchée :

Les années 1917 à 1919 représentent moins de 70 pages quand l'année 1915 est détaillée sur plus de 215 ! Plus le temps passe, moins Louis Maufrais développe son récit. Il insiste encore sur quelques anecdotes, mais les portraits sont plus rares, le récit se fait de plus en plus factuel. Certains mois sont simplement absents. Ce phénomène apparaît après les pages sur la bataille de Verdun. 1916, ce fut aussi la bataille de la Somme où le 94e RI fut ensuite envoyé. Mais il n'en dit pratiquement rien, juste 6 pages. Ce chapitre donne l'impression que ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Il dit clairement la cassure physique et psychologique que fut cette dernière bataille pour ses camarades, mais on devine facilement qu'il en fut de même pour lui, d'autant plus que les notes de sa petite-fille nous apprennent qu'il y perdit nombre de ses amis. Ses mots sont sans ambiguïté et résument toute l'horreur de ce qu'il a encore vécu dans la Somme : « Physiquement et psychologiquement, nous sommes effondrés ». Pour résumer ce qui s'est passé, il écrit en mars 1917, page 295 : « Les corps entassés dans ce cul-de-sac envahi de gaz toxiques, cadavres et blessés pêle-mêle, le manque d'eau qui nous empêchait même de laver nos mains, l'odeur de sang, d'urine et de merde (…) ces plaques sombres des mouches agglutinées qui tapissaient notre plafond... je n'oublierai jamais ». A aucun autre moment il n'utilise de tels mots, si crus.

C'est son corps qui craque. Après une évacuation et une convalescence, il accepte une affectation en 1917 un peu moins exposé – ce qui ne veut pas dire sans risque – au 40e Régiment d'Artillerie de Campagne.

De sa présence au 2e groupe du 40e RAC, il ne dit finalement que quelques anecdotes et quelques balises chronologiques. Il est ensuite affecté à l'ambulance 1/10 où il devient assistant chirurgien. Ses notes furent-elles plus brèves ? En avait-il assez de toute cette horreur ? N'avait-il plus envie de mettre des mots, de se souvenir de tout cela ? Estimait-il que ces faits ne méritaient pas d'en dire plus ? Cela nous met face aux choix de l'auteur. Quelle que soit sa fiabilité, son support, son auteur, tout témoignage est le fruit d'une construction ou d'une reconstruction consciente ou inconsciente.


En guise de conclusion :

Malgré un témoignage beaucoup moins développé après Verdun, le récit de Louis Maufrais est d'une grande qualité qui mérite les commentaires positifs qui ont été écrits un peu partout sur lui. Il nous permet de découvrir le parcours d'un combattant particulier, un médecin. Acteur, observateur partageant les misères des autres soldats. Il en a fait une relation vivante et détaillée. On y croise ses camarades et leur triste destin, on y perçoit la souffrance psychologique endurée par ces hommes. Les pages où il décrit l'attente sous le bombardement sont incroyables, tout comme certains de ses clichés.

Un livre qui s'adresse aussi bien aux passionnés de la période qu'à des personnes ayant peu de connaissances sur cette guerre. Les mises en contexte et les explications de vocabulaire seront inutiles pour les premiers mais trouveront tout leur sens pour les seconds. On regrettera seulement que les enregistrements, les carnets et les photographies de Louis Maufrais n'aient pas fait l'objet d'une publication, par exemple sur CD-Rom, tout comme les écrits de son camarade Marcel Bitsch.




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Publication de la page : 30 novembre 2012.