LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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De l'art de présenter les choses autrement :

CHAINE Pierre, Mémoires d'un rat, suivis des commentaires de Ferdinand, ancien rat de tranchées, Paris, Collection Texto, Editions Tallandier, 2008 (1916).


Sous ce long titre figurent en fait deux ouvrages distincts, réunis : le premier, Mémoires d'un rat, publié à partir de 1916 et le second, Commentaires de Ferdinand, ancien rat de tranchées. Damien Baldin dans un article sur l'ouvrage publié en 2009 fait un historique très précis de l'élaboration et de la publication de l'ouvrage, mieux que l'édition en question (qui n'est que le texte brut).


Ce petit livre est surprenant à plus d'un titre. Ce qui l'est le plus, c'est son héros et narrateur, Ferdinand Rat, un rat. Il ne faut toutefois pas se méprendre : si le héros est un rat, c'est bien l'expérience des hommes qu'il raconte, à travers ses yeux de rat. Derrière le filtre de la métaphore et de l'ironie, grâce à cette vision extérieure, l'auteur peut dénoncer à loisir la guerre, ce que vivent les hommes sans tomber dans la critique brutale. Avec humour et finesse, avec humanisme et philosophie, l'auteur aborde tous les thèmes du quotidien du soldat, sans risquer de tomber sous les coupes de la censure de l'époque.


Le choix du rat permet au récit d'aborder à la fois beaucoup de situations peu narrées habituellement, de parler de situations cocasses ou sous un aspect comique. Il propose un texte d'une grande subtilité, réaliste et où la réflexion montre une réelle prise de recul de la part de cet officier. Ce n'est pas un livre écrit après guerre, mais lucidement, au cours du conflit, qui s'adresse aux lecteurs des journaux. Il y dénonce le bourrage de crânes, il évoque longuement sa vision de la réalité de la vie du combattant. L'utilisation de l'humour, de la dérision, de l'ironie permet une dénonciation très efficace, parfois sans rien laisser paraître.


Mémoire d'un rat : la dénonciation du bourrage de crânes :

Dès l'introduction, sous la forme d'une lettre hommage de Ferdinand à Tristan Bernard, Paul Chaine dénonce le bourrage de crânes : Tristan Bernard écrit dans le « Bulletin des Armées de la République », journal officiel fortement décrié par plusieurs auteurs pour son manque de réalisme ! Cela lui permet de parler de l'abîme ouvert entre les fantassins et les cavaliers, sous-entendant que Tristan Bernard écrit sans connaître la réalité d'autant plus que son expérience date de sa jeunesse et n'est donc nourrie que d'imaginaire et de souvenirs de temps de paix, n'ayant pas été mobilisé. Il écrit la guerre depuis son bureau quand Ferdinand souhaite lui léguer « sa peau » s'il la perdait au front. Deux mondes sont face à face, l'un écrivant sur l'autre sans le connaître, donnant le « la » de ce qu'est la guerre à la population, ce qui oblige l'auteur, combattant au front, à rétablir la vérité, aussi modeste soit celui qui écrit.


Il continue sur les informations données à la population qui ne révèlent en rien la réalité en évoquant les chiens ratiers, épiphénomène connu de toute la population qui ne sait pas quelle est la réalité de ses combattants. Mais pour rétablir la réalité, il précise tout de suite : « La prose des journaux a donné aux lecteurs l'habitude d'un tel diapason que le tour de mes mémoires va leur paraître bien terne », suivi d'une analogie avec un plat épicé. Les habitants sont tellement habitués aux récits spectaculaires que la réalité va leur paraître terne, c'est dire l'ampleur de la manipulation et de la disproportion avec la réalité.


Il aborde aussi la question de l'héroïsme : « héroïsme souriant et bavard des « récits du front », ni les blessés qui refusent de se faire évacuer, ni les mutilés impatients de retourner au feu, ni les morts qui veulent rester debout » page 15. Et la dénonciation devient plus frontale en parlant des journalistes qui ne savent toujours pas comment fonctionne une mitrailleuse, ni que le cliché utilisé est avec un dispositif de tir pour balle à blanc, page 15.

Une première conclusion, sans appel, est prononcée dès la page 16 : « Comment les écrivains aussi mal informés sur des détails matériels si faciles à vérifier, peuvent-ils prétendre à parler congrûment du moral du soldat et de la technique de la bataille ? ».


Il dénonce tout autant les excès inverses : « l'étal d'une répugnante boucherie ». Cela lui permet de dire ce qu'il en est d'une certaine réalité de la guerre, sans entrer dans une vision complaisante, tout en rappelant que ce sont des hommes qui n'ont pas plaisir à voir cela. « Les charniers de la guerre moderne », « les pestilences de l'atmosphère », « rien ne pourra jamais donner la sensation d'un champ de bataille à celui qui n'en a pas vu. Avant cette guerre, il existait déjà sur ce sujet des descriptions réalistes et ceux qui les avaient lues ont été surpris par la réalité ». Sentence à avoir en tête aussi pour nous, un siècle plus tard.

Le texte est très habile : il aborde des sujets très crûment, mais par l'intermédiaire d'une dénonciation et en cassant l'image que l'on peut donner dans la presse ou la littérature de guerre.


Un peu plus tard, à partir de la page 44, il est question de l'ennemi. Il est décrit comme un être invisible, le plus souvent, mais qui a finalement la même vie. « Cette silhouette minuscule, c'était un soldat comme lui qui accomplissait le même service sous un uniforme différent ». Les soldats tuent-ils par plaisir ? Non, le maître de Ferdinand refuse de tuer un soldat en train de « poser culotte ». « Il lui semblait que pour avoir le droit de tuer, il fallait soi-même courir un risque équivalent ». Pierre Chaine n'est donc pas que dans la dénonciation, il est aussi dans la réflexion et cherche à ce que son lecteur fasse de même. Puis de revenir sur certains poncifs du bourrage de crânes : « En vain lui répétait-on que l'agression allemande nous avait mis une fois pour toutes en état de légitime défense ». En vain. Car finalement, l'artilleur tire, mais ne voit pas le résultat, quand le fantassin met en joue et tire, si.


Il continue sur la question de la légitimité d'une guerre en abordant la question des récits des crimes allemands qui ont largement alimenté la presse à l'époque, non qu'il nie ces crimes, mais il pousse une fois encore le questionnement sur un aspect philosophique : « les récits des crimes allemands ne le révoltaient pas autant que les journalistes auraient pu se l'imaginer », « la distinction des cruautés nécessaires et des barbaries inutiles lui paraissait subtile et précaire (…) peu lui importait d'être asphyxié par les gaz contrairement aux conventions de La Haye ou mis en bouillie par un 210 conformément aux lois de la guerre » (page 46). Les journalistes s'insurgent de la mort des civils, mais la mort des militaires est normale ? Sauf si la méthode n'est pas reconnue par la loi de la guerre ?


Autre outil du bourrage de crânes dénoncé par l'auteur : le communiqué. Page 59, après avoir raconté un fait de guerre, il explique ce qu'en ont dit les communiqués officiels. Les uns comme les autres racontent à leur avantage un fait qui n'a plus rien à voir avec la réalité. Dans le même esprit, il s'en prend aux citations décernées aux combattants dont il est fait grande publicité. Juvenet a fait une faute grave, mais afin de ne pas perdre la face chaque échelon hiérarchique transforme à son avantage l'erreur (l'auteur écrit d'ailleurs de manière ironique le mot « héroïque » pour qualifier l'attitude d'un officier faisant cela). Finalement, le guetteur fautif devient courageux et a mis en échec une attaque allemande. Le voilà cité.


Outre le décalage avec le discours officiel, l'auteur dénonce ses effets : un repas avec des invités à l'arrière. Le soldat a trop bonne mine, le cousin lui demande « Quand allez-vous donner le grand coup de torchon ? » (page 66). L'arrière se plaint des pénuries et de la durée de la guerre dont les combattants sont tenus responsables. Le discours des mobilisés n'est pas écouté, la population étant trop occupée à plaindre ceux de l'arrière. Deux mondes qui ne se comprennent pas.


Il énumère les étapes de la permission, après son attente : « C'est mieux que du bonheur ; c'est l'attente du bonheur ». Pourtant le bonheur n'apparaît pas : des jours « gâchés », des accès de mélancolie à la veille du départ et de l'attendrissement avant de partir. Les promesses avant de partir : la permission, un moment attendu et réconfortant à imaginer, mais une réalité qui met les combattants mal à l'aise. Mais au final, « il se sentit plus léger parce qu'il avait maintenant sa permission devant lui ». Et en revenant au front, le permissionnaire est chargé de toute cette vie civile qu'il vient de quitter et qui rappelle aux hommes que leur vie est là-bas, obligé de taire la réalité, pour rentrer lui-même dans un moule déformant.


A l'occasion de Verdun, il reprend le thème du héros : « il ne m'a manqué que d'être tué pour devenir un héros ». Y être ne suffit pas ! Il faut y mourir.


En plus de la dénonciation et des critiques contre la vision de la guerre donnée à l'arrière et que la population croit, il cherche à montrer quelle était la réalité de la guerre.


Mémoire d'un rat : la réalité de la vie des combattants :

Comme pour la dénonciation du bourrage de crânes, le thème de la vie des combattants n'est pas l'objet d'un chapitre mais est évoqué tout au long de l'ouvrage.


Dès le début de l'histoire, à l'occasion de la narration de la jeunesse de Ferdinand, l'auteur décrit les détails d'un abri de tranchée pour un officier. Il a l'occasion de décrire celui des hommes plus tard. Le parcours du rat est d'ailleurs tout simplement le résumé de celui d'un jeune conscrit : derrière tout ce qui le touche, il faut voir la réalité des hommes de cette époque.

Il passe sous la coupe d'un « ancien » qui lui apprend les ficelles du métier, ancien qui a connu la guerre de mouvement. Le lecteur y découvre tous les aspects de la tranchée : les feuillées, les distinctions entre officiers, sous-officiers et soldats, la popote comme principal lieu d'information, indirectement le dispositif pour surveiller la tranchée en cas de bombardement, la vie quotidienne en somme.

Derrière le récit des pièges tendus aux rats, il parle de la réalité des hommes qui vivent sous la menace. Chez les rats « il y eut des cas de folie », il faut lire chez les hommes évidemment.


Les lourdeurs et les lenteurs administratives sont raillées à travers l'histoire des cinq sous donnés par queue de rat, décision prise sans avoir où prendre l'argent et finalement jamais appliquée.


L'auteur évoque à plusieurs reprises une question centrale : pourquoi les hommes se battent-ils ? Qu'est-ce qui les fait tenir ? « Ratine » semble être la métaphore de la France : féconde, nourricière, gage d'un avenir heureux, mais aussi enjeux de luttes.

Les jeunes sont appelés à faire la guerre et il explique par l'absurde les motivations invoquées : « Mes adversaires avaient été les agresseurs. Même quand je leur sautais à la gorge le premier, ce n'était de ma part qu'une attaque préventive. En réalité, c'est eux qui avaient voulu la guerre et moi, en défendant mon bien contre les entreprises de ces mâles sans scrupules, c'était par la même occasion le Droit et la Justice que je défendais. Ainsi le Droit et la Justice s'accordaient par une heureuse rencontre avec mon désir et mes intérêts » (page 30). C'est ni plus ni moins une dénonciation des arguments donnés pour justifier la guerre.


La capture du rat, c'est la conscription de l'homme. Il ne peut y échapper, sachant que la mort est souvent au bout. Lors de sa capture, ses amis viennent le voir un temps puis l'oublient, le plaignent. Ratine se console dans d'autres bras. Cela doit résumer le sentiment d'isolement des hommes mobilisés, oubliés de l'arrière, parfois de leur compagne.

Page 41, il parle du sentiment que pouvaient ressentir les hommes : « La mission de sacrifice que j'avais à remplir (…) me rehaussait prodigieusement à mes propres yeux ». il n'a pas choisi, mais la mission est belle... bien que l'homme ne souhaite en rien sacrifier sa vie : « l'obligation d'être un héros constitue en soi un honneur, même si l'occasion ne doit jamais se présenter d'être héroïque ».


Il suit les différentes étapes du parcours du conscrit : sa « capture », sa fierté de revêtir l'uniforme, le sentiment de supériorité qui va avec, l'esprit de corps. Mais la réalité de la vie, c'est aussi l’exiguïté, les différents postes à occuper, la condescendance des anciens vis-à-vis des bleus, l'ancien se rassurant en voyant la dépendance et l'infériorité du bleu.


La réalité des combattants au repos, c'est l'alcool tant que le « prêt » n'est pas consommé, c'est l'arrière qui manque, les femmes qui manquent « Des jupes, cela symbolisait pour lui le foyer, la civilisation, la joie de vivre, la paix ». C'est aussi le fait que les hommes soient perdus une fois libres, hors de l'emprise militaire : « je restais immobile, désorienté, ne trouvant aucun but où diriger ma fantaisie ». Il explique ensuite ce paradoxe au travers du rat qui retrouve sa liberté mais qui ne sait plus ce qu'il faisait avant, où aller désormais.


Le combattant pense à sa famille. Juvenet y pense, page 57, alors qu'il est en petit poste et cela aboutit à une fausse alerte qui embrase le front. Un bon soldat ne doit pas penser à sa famille ?


Le combattant est-il fier d'être allé à Verdun par exemple ? Oui, mais pas en s'y rendant : le soldat n'est pas fier d'y risquer sa vie, il espère même une seule chose : ne pas y aller ! La guerre vécue n'est pas celle de la presse. Elle n'est pas non plus celle des historiens pour Chaine : « La guerre n'est pour l'historien qu'un synchronisme de mouvements et de dates (…) pour le profane un intéressant spectacle. Mais pour le soldat qui combat dans le rang, la guerre n'est qu'un long tête-à-tête avec la mort ». et il continue : il utilise le mot « crever », non pour dévaloriser sa vie mais la manière d'être tué.

La confrontation avec la mort est longuement développée. Pourquoi sacrifier sa vie ? Comment les hommes perçoivent-ils la mort ? La sienne, « le spectacle » (sic) de celle des autres ? Il voit celle des autres mais ne peut penser à la sienne. Il évoque alors la perte d'un élément : la folie, « anéantissement de notre moi personnel », aspect de la vie des combattants peu traité dans la presse ou le bourrage de crânes !


Si plus de 80 % de l'ouvrage est consacré au quotidien, la fin de l'ouvrage porte sur Verdun. Il commence par s'interroger sur la raison qui font que les hommes y vont, même s'ils ne seront pas relevés avant 33 % de pertes dans les effectifs. Pour lui, tous les hommes ont le pressentiment qu'ils vont en revenir (page 90). l'homme espère, se réfugie dans l'espoir mathématique (deux tiers vont en revenir), oubliant toute autre idée. On y va car on est préparé, c'est le but de la formation militaire : « inculquer le sentiment de sa supériorité sur l'adversaire (...) ». Il faut « le préparer à tuer bien plus qu'à mourir ».

Ensuite, le groupe monte en ligne. Il ne cache rien de l'angoisse qui étreint les hommes, même s'il n'utilise pas clairement le mot. Sa description suffit à comprendre : « Les oiseaux et tous les autres animaux avaient abandonné depuis longtemps ces champs maudits, à l'exception des mouches, des vers et des hommes » (page 94). Le choix de mettre l'homme après les mouches et les vers montre la déchéance de ces hommes, arrivant dans cet espace infernal (maudit écrit l'auteur), mis après des animaux qui sont répugnants. Et des hommes sont déjà là, mais ce sont des « corps mutilés qui pourrissaient ».

Le groupe du héros se retrouve en première ligne et subit un violent bombardement pendant deux jours. Une fois de plus, c'est l'occasion pour l'auteur de mettre le lecteur face à la réalité, loin du discours héroïsant. Ce qui a sauvé Verdun, ce n'est pas l'héroïsme ou l'esprit de sacrifice ou la volonté des états-majors, mais le manque de « lignes organisées ».

Son évocation des hommes sous les bombardements, incapables de se dire qu'ils ont de la chance d'être dans des trous d'homme difficiles à relever plutôt que dans des lignes bien dessinées et repérées. Il écrit lui-même la « fournaise » page 98 pour parler de ce qui se passe : « tout gicle, tout pète, tout tremble autour de soi, on ne s'arrête pas à calculer le pourcentage de coups heureux, mais on guette de minute en minute, de seconde en seconde l'obus qui doit vous tomber dessus ». Il poursuit en expliquant que les vibrations, le bourdonnement « nous jetaient dans un état d'étourdissement léthargique qui peut, si l'on n'y prend garde, aller jusqu'au sommeil ».

La réalité de la soif plus que tout le reste marque l'auteur. Il reprend alors sa réflexion : il montre que l'arrière, ne pouvant comprendre que les souffrances qu'il a lui-même endurées, ne peut évoquer que le froid, la faim, la soif. Et le soldat ne parle que de celles-là, et non des souffrances morales et psychologiques, pourtant terribles aussi.

La tactique allemande d'avancer derrière le bombardement échoue face aux quelques survivants et une par une inversion paradoxale, il conclut « Les petites causes peuvent engendrer de grands effets ». Tout au long du chapitre, les souffrances ont été importantes, des hommes ont été assommés sous un barrage d'artillerie, mais une attaque repoussée par quelques hommes et la mort de quelques autres permettent à un autre homme de prendre le commandement en chef de l'armée. Plus rien ne semble logique.


Juvenet blessé, c'est un autre aspect de la vie des combattants que Chaine développe : « Vous acceptiez cette guerre parce qu'une défaillance consentie, c'était l'abdication devant la force, l'acceptation de la violence, la reconnaissance implicite d'une irrémédiable déchéance ». Pour le blessé, la guerre est finie : il discute avec l'ennemi sur lequel il vient de tirer, comme si la blessure mettait fin à un état anormal. La parenthèse guerrière se referme, au moins temporairement, surtout avec une blessure grave. Ne pas montrer sa chance car cela attriste ceux qui restent ; retournement des valeurs, on ne se félicite pas du départ de la fournaise d'un camarade, on envie un chanceux. On s'occupe des blessés et des morts sous le bombardement non car ils sont des hommes mais car cela occupe dixit l'auteur. Il cherche ainsi à faire comprendre qu'il est difficile d'imaginer avec ce que l'on lit de la réalité de ce que vivent les combattants.


Heureusement, pour faire passer cette vision plus réaliste bien que dérangeante de la vie des mobilisés, Pierre Chaine use de nombreux procédés littéraires et d'un humour parfois féroce.


Mémoire d'un rat : l'humour au service d'une vision réaliste du conflit.

Pierre Chaine multiplie les allusions humoristiques, facilitées par le choix d'un rat comme narrateur : « Grâce à nous [les rats] le poilu ne dort jamais que d'un œil » ou « Joffre, lui-même, ne nous a-t-il pas rendu un éclatant hommage en s'assimilant à l'un de nous quand il a proclamé : « Je les grignote » ? ». Même les sanctions sont tournées en dérision, non gratuitement mais bien pour appuyer dénonciation et mise en avant de la réalité de leur vie : « aucune aggravation de peine ne pouvait être apportée à la vie que menaient mes compagnons, attendu que leur service quotidien aurait été taxé de barbarie inhumaine s'il avait été la conséquence d'une condamnation ». Il dénonce aussi le fait qu'on se débarrasse des mauvais soldats vers l'arrière et donc qu'on les sauve en condamnant de fait les bons.


A maintes reprises, l'auteur utilise l'ironie pour mieux dénoncer certaines situations : « s'il est un principe solidement établi chez les hommes, c'est qu'il faut être jeune et sain pour se faire tuer », « peut-être ce système d'organisation s'explique-t-il le plus naturellement du monde par la raison que ce ne sont pas les jeunes gens qui font les lois ».


L'ouvrage Mémoire d'un rat est donc d'une grande richesse à la fois dans le fond et dans la forme. Il a été suivi par un second ouvrage, inclus dans l'édition utilisée pour cet article.


Les commentaires de Ferdinand, ancien rat de tranchées :

Cette seconde partie du livre est en fait un ouvrage à part. Il s'agit des suites des aventures du rat Ferdinand. Cela permet d'aborder, toujours sous la même forme, d'autres thèmes non vus dans le premier livre. On constate que Pierre Chaine narre plus clairement son expérience : Juvenet devient mitrailleur. Il évoque aussi la première expérience d'un jeune officier arrivé en septembre 1914 en deux chapitres. À eux-seuls, ces passages méritent la lecture du livre : ils sont très détaillés sur la perception de cet homme, sur cette expérience, sur sa vision de ceux qui l'entourent à ce moment précis. Cette partie permet d'aborder une fois de plus le contre-pied de la perception que l'on pouvait avoir de ces premiers combats en lisant les journaux.


Mais avant ce récit et la conclusion qui suit directement, il s'adresse aux lecteurs de l'arrière une nouvelle fois. Le ton est proche de celui du premier volume, mais il est moins dense, plus narratif. Les anecdotes ne sont plus systématiquement au profit d'une dénonciation. On est davantage devant une narration ponctuée de critiques, toujours aussi efficaces. Le début est dans la même veine que les Mémoires d'un rat : il critique les combattants de l'arrière, « cachés » dans l'intendance ou les états-majors. Ces hommes arrivent à mener une vie presque normale, où la guerre est sans risque bien que présente. On mange, on dort, on pense aux femmes, on a des loisirs. On y cherche à tout prix une place pour ne plus être au front. C'est l'occasion de revenir sur le héros : « pour le civil, c'est une fierté que d'avoir un héros dans la famille ; pour le soldat, c'est de ne pas décevoir ! ». La punition pour ces hommes est d'être envoyé au front.


La deuxième partie s'ouvre sur la perte du filon par Juvenet et son retour en ligne à Vauquois. Souvent au cœur des communiqués, le lieu est connu mais il en donne une vision fort différente où le danger est variable et loin d'être permanent. Tout le secteur de Vauquois n'est pas la crête de Vauquois.

La décision d'un officier de le condamner à retourner en ligne (et donc de risquer de se faire tuer) pour se venger est l'occasion de montrer ce que pouvaient penser les soldats des officiers de l'arrière et des mauvaises blagues qu'ils leur faisaient quand ils allaient en première ligne. Il évoque aussi les inepties comme le maintien de la mitrailleuse Saint-Etienne en ligne alors qu'elle lui semble totalement inadaptée. Il revient sur des aspects du quotidien : le rôle du caporal, du tabac.


La troisième partie aborde les préparatifs avant une attaque : l'unité est mise au repos pour préparer les hommes par des marches, des théories, l'occasion pour dénoncer le vocabulaire qui dénature les paysages. C'est aussi pendant cette période que Juvenet se laisse séduire et qui fait s'interroger l'auteur sur les raisons qu'avaient les combattants à s'oublier dans les bras d'autres femmes.

Le courrier n'est pas abordé pour le soutien qu'il apporte aux soldats mais pour évoquer les lettres adressées à un homme décédé entre temps.


La quatrième et dernière partie porte sur l'attaque de la Malmaison en 1917. Après quelques explications sur le rôle des mitrailleuses en tir indirect, l'auteur laisse parler un lieutenant sur sa première expérience du combat en 1914, passant sous silence ses combats de 1917. Ce lieutenant est en fait Pierre Chaine.


Il termine en montrant que, quelle que soit l'instruction donnée, personne ne connaît la guerre avant de l'avoir faite. Et ceux qui en reviennent sont définitivement marqués par cette expérience que l'auteur a voulu montrer au lecteur. Ferdinand est marqué physiquement par les gaz, symbolisant ces hommes dont les blessures étaient invisibles. Pierre Chaine espère vraiment que tous ces sacrifices n'auront pas été vains, qu'il ne s'agira pas d'une victoire à la Pyrrhus, que le perdant ne sera pas au final un vainqueur moral ou culturel. Ce dernier chapitre est intitulé « le testament » : il peut être lu comme le dernier désir (les dernières volontés) de tous les combattants.


En guise de conclusion :

Original, traitant de manière complète mais inhabituelle le quotidien des soldats, c'est un livre à découvrir. Les deux parties sont courtes, elles se complètent mais le premier ouvrage est nettement plus dense et corrosif que le second. À travers sa propre expérience, Pierre Chaine cherche à ouvrir les yeux des civils qui ne sont informés que par des sources mensongères par rapport à ce que vivent les combattants. Avec humour et habileté, il a dressé une virulente critique du bourrage de crânes et un portrait très riche du monde des combattants, dans un livre qui mélange les genres.





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Mise en ligne de la page : 4 mars 2012.