LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Parcours :
- Pierre-Alexis MUENIER, L'angoisse de Verdun, notes d'un conducteur d'auto sanitaire, Hachette, Paris, 1918. Une réédition a été réalisée en 1991, elle est épuisée.

L'auteur, Pierre-Alexis Muenier, appartient à la section sanitaire automobile 102. Dans son ouvrage, il ne reprend qu'une partie de ses notes, mais quelle partie ! Il s'agit de celle qui va du 23 au 28 février 1916, de son arrivée à Verdun, suivant la 37e DI, jusqu'à sa relève du secteur. Un livre narrant six journées seulement. Sachant que les 23, 24, 27 et 28 février occupent chacun un chapitre, cela en fait huit pour les journées du 25 et du 26 février. C'est dire à quel point ces journées sont décrites en détail. Cela aboutit à une immersion progressive du lecteur puis à une prise de distance en fin de livre. On est littéralement à côté de l'auteur dans ses trajets, ses réflexions sur les différents aspects de la guerre qu'il vit et observe.


Le titre du livre prend tout son sens rapidement, et ce sentiment ne le quitte qu'après le départ : l'angoisse. Angoisse permanente de l'auteur face aux bombardements, à la captivité, angoisse vis-à-vis de la situation générale d'une bataille de Verdun qui commence bien mal et dont il perçoit toute l'importance, probablement comme la majorité des combattants qui ont vécu quelques mois auparavant les offensives françaises de Champagne, qui ont vu le prix d'une avance médiocre et qui peuvent comparer avec l'offensive allemande sur Verdun. Cette dernière angoisse est accentuée par l'absence d'informations fiables, à caractère général, chaque homme ne sachant que ce qu'il voit et devant interpréter ce qu'il entend.


L'auteur nous fait entrer avec lui dans une sorte de bulle, un espace particulier, où le temps est différent. Jour et nuit ne sont plus différents par l'activité des hommes et les risques. Le rythme n'est plus naturel : il est mécanique (le véhicule), métallique (les obus), tragique (les lumières, les sons, ce qui est vu, ce qui est vécu). Cet espace temps particulier est visible dans le récit, mais aussi dans la structure de l'ouvrage : les préparatifs du départ vers Verdun font quitter le quotidien et entrer rapidement dans cette parenthèse. Le dernier chapitre, en forme de retour à la vie "normale" et à une certaine sécurité entraînant la réflexion permet de fermer de cette parenthèse.


Le choix des mots a une grande importance dans le récit de Muenier : par les mots, il exprime dès le premier chapitre l'angoisse, mais à un degré moindre que par la suite. Une anxiété plutôt. Il le montre par le choix du vocabulaire employé : tout est gris, sale, le froid fait souffrir, même les nuages sont "brunâtres". "Médiocre", "sinistre", "sordide", "décrépit", "moisi", "guingois", disjoint", "pourrie" sont des adjectifs qui frappent. Même chose pour le vocabulaire et les expressions : "ruine", "salir", "crasse", "dur vent lorrain", "chemin bossué, creusé d'ornières", "froid âpre (...) mord cruellement le visage et les mains", même la nuit est très noire. Le tableau dressé est sombre, l'homme est au milieu de cette noirceur. Ce n'est pourtant que le début, cette noirceur va s'amplifier à mesure qu'il va approcher de Verdun. Les talents de l'auteur nous amènent peu à peu non vers une vision noire des choses, mais réellement infernale. Pierre-Alexis Munenier multiplie les figures de style pour exprimer cette image et renforcer l'impression laissée par la lecture du premier paragraphe. "La nuit est plus hostile", "bien menaçant et redoutable, ce fleuve démesuré", "le paysage devient plus mystérieux encore et plus fantastique", "la tristesse lugubre de cette nuit". Après les éléments du quotidien, c'est le paysage qui devient hostile. La mort en devient palpable, manière claire d'exprimer son appréhension : "Des automobilistes (...) qui sentent peser la menace de la mort".

Il y a tout de même une exception : à Verdun, il cherche un "asile" et le trouve en arrivant à la caserne où le groupe va être stationné. "Nous y achèverons la nuit avec délices" écrit-il mais cet espoir est de courte durée, il faut partir pour un premier transport. "Silence et solitude" tout d'abord sur une route inconnue qui le mène à un poste de secours, silence entrecoupé de "cet horrible bruit caverneux". Toujours cette image d'enfer souterrain. La suite nous rapproche encore d'une vision infernale où les figures de style continuent d'être mises au service de la description. Il utilise la personnification "Et comme la cruauté, la malice profonde de la guerre sont si durement soulignées et comme décuplées par l'hostilité des choses !", la métaphore "nous dominons une véritable mer où la vague lumière qui tombe encore du ciel répand un éclat louche et vitreux", l'oxymore "l'immensité blanche et terne des plaines et des coteaux émergés".


Il ne faut pas imaginer que ce jeune normalien n'ait fait qu'une suite de figures de style rendant le texte illisible et ennuyeux. Il narre ses trajets avec une foule de détails factuels, descriptifs qui, ajoutés aux images données par le reste de son récit, permettent au lecteur de visualiser avec une richesse extraordinaire ce qui se passe. On finit par avoir parfois l'impression d'être spectateur depuis le siège du véhicule ! C'est une impression rare dans les lectures. L'auteur nous fait tourner à droite, à gauche avec une exactitude remarquable. On peut suivre chaque trajet sur une carte. Je vous conseille d'ailleurs de faire la lecture avec une carte. Je vous propose un fichier pdf que vous pouvez imprimer et qui comprend une carte du secteur au 1/80 000e et un gros plan sur les villages de Bras et de Louvemont. Les principaux lieux cités par Muenier sont surlignés ou ajoutés pour gagner en lisibilité.


Ces trajets sont au nombre de quatre, sans compter celui d'arrivée et celui de la relève. Une fois arrivé à destination, l'auteur se concentre sur sa mission : les blessés. Il se concentre dans les actes décrits, l'écoute, la réflexion et la mise en perspective de ce qu'il apprend. La souffrance des blessés, y compris pendant les transports - moment souvent décrit par les blessés eux-mêmes mais rarement par les conducteurs - , l'angoisse des blessés (angoisse d'être achevé par un obus, d'être fait prisonnier), l'action du personnel soignant, avec la mise en avant du rôle des aumôniers comme source de réconfort, rassurante dans cet espace infernal. Le blessé est aussi une source d'informations plus ou moins fiable, mais le portrait de combattants permet de comprendre ce qui se joue en première ligne, de donner une image des combats qui s'y déroulent. Point d'héroïsme, juste la tentative de l'auteur de comprendre. L'évocation de la reddition d'un capitaine des zouaves n'est là que pour illustrer l'esprit de sacrifice, d'abandon de ces hommes; pas d'héroïsme, juste l'attitude de ces hommes en de telles circonstances qui rend encore plus odieux l'acte de cet homme. On demande le sacrifice à ces hommes au bénéfice de la patrie, mais qu'un officier puisse d'abord penser à sauver sa vie quand le sort du pays est en jeu, l'auteur ne le comprend pas. Sa vision n'est probablement pas celle de tous les combattants, mais elle met bien en lumière le mode de pensée d'un certain nombre d'entre eux.


La force de cet écrit est d'immerger le lecteur dans l'angoisse générale de ce début de bataille, mais aussi dans l'angoisse individuelle. La vision d'un véhicule sanitaire détruit sur la route, de corps qui n'étaient pas là quelques heures auparavant, d'un éclat qui a perforé la place où l'on se trouve habituellement, le récit d'autres conducteurs sur des hommes tués dan s une autre section automobile, tout rappelle que cela peut arriver à n'importe lequel des hommes présents. Il n'y a plus finalement de frontière dans ces conditions entre le conducteur et les combattants, les angoisses sont les mêmes. L'espoir de salut passe pour l'auteur par la religion qu'il met en avant à plusieurs occasions. Ne compte plus que le fait de remplir sa mission en espérant survivre jusqu'à la relève, la blessure n'est même pas une solution envisagée. Sachant que la relève (et tous les groupes d'hommes montant au front rencontrés au cours de ses trajets) entraîne d'autres hommes à risquer leur vie, ce dont l'auteur est parfaitement conscient. Il revient à plusieurs reprises sur ce point. Les hommes vus étant parfaitement conscients également du sort qui peut être le leur en de telles circonstances.


Le front est un chaudron infernal qu'on alimente en hommes, les descriptions des hommes allant en ligne donnent cette impression. Autant d'individus qui se posent les mêmes questions que l'auteur.


Le livre s'ouvre sur un aspect assez factuel, reflétant la vie d'avant, il se referme sur un retour à cette vie d'avant. Mais dans les deux cas, il est à peine ébauché, montrant encore une fois le caractère singulier de l'expérience vécue à Verdun : le reste ne vaut pas la peine d'être raconté. Soulagé d'en être revenu après les risques courus, le rythme démentiel, il livre ses réflexions, son analyse sur ce qu'il vient de traverser et aboutit à une vision au final optimiste. Le vocabulaire est plus positif, marqué par une illumination patriotique teintée de religieux qui montre qu'il s'agit aussi d'une vision personnelle dont l'envolée finale n'était peut-être pas partagée par tous. Reste que par ses descriptions, ses réflexions Pierre-Alexis Muenier permet de comprendre la marque indélébile si particulière qui fit de Verdun un symbole si fort pour les combattants.


Un livre à lire pour ses qualités descriptives, littéraires et humaines. Rares sont les livres qui permettent à ce point de ressentir l'atmosphère d'un tel moment, avec autant d'intensité. C'est une œuvre qui permet d'approcher un peu ce qu'ont pu ressentir les hommes à ce moment.




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Mise en ligne de la page : 14 février 2012.