LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Nouvelles pacifistes :
- Erich Maria Remarque, L'ennemi, Paris, Le Livre de Poche, 2013.

Parues sous le titre de La ferme de Joseph en 1994, ces nouvelles sont réunies et éditées pour la première fois sous l’appellation de L'ennemi.


Cet écrivain allemand est un ancien combattant de la Première Guerre mondiale. Il est surtout connu pour son roman À l'Ouest rien de nouveau. Dans cette série de six nouvelles, il raconte six histoires liées au conflit. Chacune a sa morale, mais toutes ont comme point commun le pacifisme.


Dans « L'ennemi », il raconte une première rencontre avec des prisonniers français sous la forme d'une transcription du récit d'un ami après-guerre. « J'étais choqué que ce soient des hommes comme nous ». Le discours est ensuite clairement pacifiste : pourquoi des hommes s'affrontent-ils à mort ainsi ? Il finit même par une vision surréaliste : « On ne pouvait s'empêcher de penser qu'une fois anéantis tout ce qui s'interposait entre elles, les armes continueraient seules jusqu'à la destruction du monde ».

Sa nouvelle se termine par une fraternisation en première ligne, hésitante puis franche jusqu'à ce qu'un officier y mette tragiquement fin. La lutte qui s'ensuivit coûta la vie à douze hommes, dont l'officier. Absurde : en paix, personne ne meurt, mais à cause d'un homme, l'hécatombe reprit, le responsable dut-il en mourir lui-même.


« La femme de Joseph » évoque un combattant traumatisé suite à un ensevelissement suivi d'une amnésie. De retour chez lui, tout lui est étranger, il doit tout réapprendre. Ne faut-il pas y voir une métaphore de ce qui arriva en fait à tous les combattants, cette nécessaire réadaptation à une vie oubliée après la parenthèse indicible de la guerre ?

C'est aussi pour l'auteur l'occasion de nous faire découvrir le tourisme sur les lieux des combats quelques années après la guerre, au milieu des ouvriers des groupes de ramasseurs de métaux.

« Retour à Douaumont » continue de prendre comme toile de fond le tourisme après-guerre sur les lieux des combats. On est cette fois-ci à Verdun. L'auteur met en avant le fait que ces touristes ne peuvent pas comprendre ce qu'il s'est passé là s'ils ne l'ont pas vécu eux-même. Les touristes empruntent les mêmes chemins que les militaires jadis, mais avec une différence fondamentale : ils y viennent en temps de paix. Si, par exemple, ses mots évoquent un village de l'arrière quand il écrit « des troupeaux de gens se rassemblent et se mettent en formation », le troupeau représente les touristes.

« Les chemins de morts sont devenus des boulevards pour respectables touristes ; là où chaque pas était autrefois synonyme de sang, de souffle coupé, de peur qui vous prenait à la gorge, passent désormais des chemins pavés de bois où les visiteurs, cornaqués par des interprètes chevronnés, pourront tout voir sans salir leurs chaussures (...) ». L'allusion aux chevrons n'est pas innocente : ces chevrons gagnés à force de vivre au front n'ont pas la même valeur que ceux de simples guides ne prenant pas le moindre risque.

Et puis un des visiteurs retrouve l'endroit exact où il s'est battu à Fleury : « il est possédé par le passé ». C'est l'occasion pour l'auteur de montrer la marque indélébile et le plus souvent invisible de la guerre sur ces hommes.  Ils sont marqués, hantés par le fantôme de camarades tombés au combat, le tout est caché derrière le quotidien, les passions, mais il est bien là. Message toujours pacifiste sous la plume de l'auteur : sur les monuments, il faudrait ajouter « plus jamais », ces monuments pour la gloire et la victoire sont vite remplacés par les croix d'un cimetière américain, par la vision d'enfants : « les enfants sont les mêmes partout, vois-tu... les enfants, ils ne savent encore rien... ».


« L'étrange destinée de Johann Bartok » raconte les péripéties d'un soldat condamné aux travaux publics, qui après 20 ans loin d'Europe, revient chez lui. Il découvre une épouse remariée devenue mère. Il a été oublié et repart à zéro.


« L'histoire d'amour d'Annette » se place du côté d'une jeune fille mariée à 17 ans avec un garçon qui meurt quatre semaines après la cérémonie. Elle ne comprend que bien des années après ce que voulaient dire les lettres de cet homme alors qu'elles étaient si décalées par rapport à la propagande et à ce qu'elle croyait savoir de la guerre. Remarque met en évidence le décalage entre le front et l'arrière, ces destins brisés bien trop tôt.


« Silence » clôt l'ouvrage. Cette nouvelle évoque « le silence qui suit la bataille », à Verdun où végétation et villages ont disparu. « Le silence n'a pas son pareil au monde : c'est un prodigieux cri pétrifié », page 86. « Le cri de la jeunesse anéantie trop tôt, fauchée en pleine course », page 87 montre qu'il ne s'agit pas que du silence en tant que tel, mais qu'il évoque ainsi tous les morts, tous ces vivants réduits au silence.

La moitié de la nouvelle tourne autour du son, l'autre moitié s'intéresse aux récupérateurs. Il s'interroge : « Il aurait peut-être mieux valu laisser ces soldats là où ils reposaient en camarades ». Puis il s'arrête sur le destin des récupérateurs : « la mort qui a d'abord pris les soldats, veille maintenant sur leurs tombes, et la terre les retient ».

Il termine magnifiquement sa nouvelle en montrant tout le symbole qu'est devenu Verdun, et probablement toute la ligne de front :

« Et ce vaste linceul, devant le martyre enchâssé dans ces horizons, le Temps s'est arrêté ; sur ce vaste linceul planent le silence, la douleur et le souvenir ».


Un ouvrage qui se lit très vite et qui, pour moins de 5 euros, met en avant d'autres manières de voir le conflit et surtout ses conséquences humaines., On sera plus ou moins interpellé par les situations décrites, mais certaines sortent vraiment du lot, comme la première et la dernière. À noter, un choix particulièrement réussi : celui de la couverture. Ce n'est pas toujours le cas avec les livres de ce format, certaines n'ayant pas le moindre rapport avec le récit.


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Publication de la page : 16 février 2015.