LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Correspondance et photographies :
- Henri Sentilhes, Lieutenant à 19 ans dans les tranchées, lettres à ses parents 1915-1916, Le Mans, édition Point De Vues, 2013.

Publié fin 2013, au milieu d'un grand nombre d'ouvrages sur la Première Guerre mondiale, ce livre se démarque des autres pour au moins deux raisons : il est enrichi d'une iconographie rare et sa publication a fait l'objet d'un accompagnement par deux historiens.

Ce témoignage est introduit par trois textes. Le premier est rédigé par Henri Sentilhes fils et évoque le milieu familial et la jeunesse de cet homme. La deuxième a été écrit par Nadine Josette Chaline et met en perspective ces deux cents courriers, permettant au lecteur d'avoir une vue d'ensemble parfois difficile à obtenir quand on lit une telle série de lettres. Les thèmes sont mis en évidence ainsi que certaines articulations. Le troisième texte est de Stéphane Tison et développe les choix d'un jeune lycéen passé par le Prythanée de la Flèche se destinant à Saint-Cyr. Ces trois textes permettent de comprendre les spécificités de ce témoignage pour l'individualiser, en montrer les particularités et ne pas en faire un témoignage qui remplacerait tous les autres. Ces recherches, cette prise de recul manquent souvent dans les publications actuelles de témoignages, qui se résument à un court texte qui reposant souvent plus sur l'émotion que sur l'Histoire.


Ensuite, vient la transcription in extenso des lettres. C'est l'occasion de signaler le soin méticuleux qui a été apporté à la présentation de l'ouvrage et à son organisation. Qui plus est, le vocabulaire est expliqué, les localisations restituées et certaines notes posent des questions ou font des remarques pertinentes.

Son format carré original, sa mise en page claire facilitant la lecture, sans parler de la qualité de l'impression (ce n'est pas toujours le cas, ce qui est problématique quand des photographies sont reproduites), en font une publication de qualité.

Une réelle volonté pédagogique est aussi présente dans cette édition : certains sujets liés aux courriers font l'objet d'un développement en annexe. On trouve ainsi un approfondissement sur l'organisation de l'armée française pendant la guerre (page 63), sur la 2e bataille de Champagne (pages 210-211) sur les fusillés pour l'exemple (pages 120-121) ; des extraits de la Percée de Jean Bernier et du JMO du 117e RI complètent les lettres.

L'iconographie accompagnant les lettres est exceptionnellement riche puisque l'ouvrage compte plus d'une centaine de photographies. Cependant, on arrive là au point qui m'a posé le plus problème au cours de la lecture : ces photographies proviennent de plusieurs sources et ne sont donc pas uniquement d'Henri Sentilhes. Certes, la source des photographies est indiquée par un petit symbole avant la légende (dont la signification est indiquée en début d'ouvrage) et les crédits photographiques complètent ces informations. On a toutefois du mal à se souvenir à quoi correspond chaque symbole. De plus, si les tirages inédits de combattants sont pertinents, retrouver des photographies provenant de célèbres photographies stéréoscopiques vendues après guerre au milieu des autres, vues et revues, ne semblent pas des plus utiles à mes yeux.

Qui plus est, elles ne sont utilisées le plus souvent que comme illustration des lettres alors qu'elles auraient pu faire l'objet d'un travail de recherche spécifique. Trop souvent encore dans les publications actuelles, les photographies ne sont que des illustrations au lieu d'être vues comme des documents à part entière. Et ces illustrations sont utilisées régulièrement sans rapport avec la période, puisqu'elles illustrent un thème dont parle une lettre. On voit donc des soldats casqués de février à juin 1915 alors que les lettres parlent de l'arrivée desdits casques au moins de juin 1915 ! Cela aboutit à une représentation erronée pour le lecteur de ce qu'était le combattant de 1915. L'exemple le plus flagrant est la série de photographies illustrant une tentative de fraternisation en mai 1915. On voit des soldats dans le no man's land que l'on identifie comme des Allemands suite à la lecture des lettres. Mais la lettre parlant de cette tentative indique également qu'elle n'a pas abouti. Et une des photographies montre un casque, non encore attribué à la date des lettres. On a donc des photographies postérieures liées à des lettres qui induisent une lecture erronée des images !

Je regrette aussi, une fois de plus, la publication de documents originaux, inédits, dans un format trop limité dans certains cas, surtout quand le thème illustré l'est rarement dans les photographies de l'époque et qu'au contraire, des thèmes vus à maintes reprises sont illustrés par des images publiées en plus grand format que les autres. Alors, on se penche sur des clichés décrits en détail dans les lettres (page 158 et page 172), puis on retrouve une reproduction un peu plus grande un peu plus loin pour illustrer une lettre qui n'est pas de la même période.


Cette critique n'enlève rien à l'intérêt à la fois des clichés ou à la qualité du témoignage d'un jeune officier catholique dans un régiment pour lequel les témoignages sont rares : le 117e RI du Mans. Régiment qui, en plus, ne possède plus de JMO pour une partie de la période.


L'ouvrage s'achève sur un chapitre qui évoque le parcours de cet homme qui a été bouleversé par une blessure. Il est assez rare que la suite de la vie d'un combattant soit développée de manière aussi importante. On suit donc cet homme jusqu'à son décès accidentel en 1945. C'est un aspect toujours intéressant : la vie de ces mobilisés continuait après la guerre et dans le cas de publications de lettres ou d'un témoignage, ce thème est souvent trop peu voire pas du tout développé.


  • Les lettres d'un jeune sous-lieutenant :


La richesse des courriers est parfaitement mise en évidence par Nadine Josette Chaline dans son introduction. La grande variété des thèmes abordés qui vont de la vie à l'arrière à l'évocation des périodes en ligne et au combat rend sa lecture enrichissante. Les passages sur les combats de Champagne en février puis octobre 1915 sont du plus grand intérêt, surtout qu'ils donnent à découvrir sa vision distanciée d'officier et ce qui l'a le plus marqué : la disparition des camarades officiers, le comportement des hommes sous son commandement.


Dans ses courriers, il évoque aussi ses connaissances mancelles et familiales, les colis reçus, le quotidien en ligne ou au repos, la critique des civils qui en savent plus que les militaires concernés, les messages codés pour faire passer des informations (système de points expliqué en septembre 1915). On y découvre des hommes dévorés par les moustiques au cours de l'été 1915, le problème des mouches à proximité des feuillées et des tentatives pour y faire face, les rats, ses préoccupations matérielles (besoin d'argent, d'effets pour remplacer les usagés ou pour tenir son rang d'officier). Il donne aussi son opinion sur les alliés russes (en qui il espère beaucoup) et anglais (qu'il tient en peu d'estime).

On découvre, par ses réactions, l'inquiétude de sa famille. Il leur demande de ne pas écouter les « on dit » et de ne pas imaginer le pire au moindre retard dans ses courriers.

C'est aussi la vie d'un régiment que l'on suit dans ses grandes lignes : périodes au front, périodes au repos, exercices, équipement... Il mentionne le 10 juin 1915 la prochaine réception de nouveaux casques (non visibles sur les clichés pris au cours du mois néanmoins).

Les loisirs, les permissions sont aussi au centre de certains courriers. Il ne manque pas aussi de dire tout le bien, ou tout le mal qu'il pense des autres officiers. Ainsi, l'opinion de Bernier n'est pas flatteuse, mais c'est peut-être à mettre en relation avec sa propre vision des choses, très éloignée de celle que semblait avoir cet autre officier.


La photographie est un des principaux sujets de discussion, que ce soit pour évoquer les envois, décrire les prises, demander le tirage de négatifs développés sur place. Il indique le 21 mars 1916 que l'envoi de photographies sera désormais interdit. Sa blessure empêche de savoir si cette décision a eu des effets au 117e RI.


On notera la grande différence entre les courriers rédigés en février et mars 1915, longs, détaillés et fréquents, avec ceux de l'année suivante, plus courts voire laconiques alors qu'il n'est pas sans se passer de nombreuses choses dans sa vie quotidienne comme le montre de manière fort pertinente un extrait de JMO. Cette forme de lassitude, cette diminution progressive de la taille des courriers et de leur niveau de détails se retrouve très fréquemment dans les témoignages de combattants qui développent le début et sont bien plus brefs par la suite.


  • En guise de conclusion :


Un témoignage riche sur un jeune officier à découvrir. La richesse iconographique, malgré la critique sur son utilisation, est aussi un plus de cet ouvrage. Il complète admirablement le récit qu'en a fait Jean Bernier car on découvre d'autres aspects de la vie quotidienne dans un même régiment, Jean Bernier ayant insisté sur certains points, Sentilhes sur d'autres, chacun avec sa vision de ce qui se passait. Ainsi, une fois de plus, on constate que chaque témoignage apporte sa pierre à l'édifice de notre découverte de ce que fut la réalité de ce conflit. Une réalité complexe, vécue et racontée ensuite de manière différente, avec des approches aussi diverses qu'étaient les opinions des combattants.


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Publication de la page : 9 janvier 2014.