LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Correspondance et photographies :
- Louis Viguier, Journal de marche d'un biffin, 2 août 1914, 19 février 1919. Portet-sur-Garonne, Nouvelles Editions Loubatières, 2013.


Rien que l'introduction de Mathieu Teste, l'arrière-petit-fils de l'auteur, et de François Bordes, montre l'intérêt réel de ce témoignage. Rédigé sur des carnets tout au long du conflit, il est complété par plus d'une centaine de photographies prises par Louis Viguier. Le label « Centenaire » ne change rien à ces qualités, mais peut-être cela permettra-t-il une meilleure diffusion de ce témoignage qui apporte une nouvelle vision du conflit, vision propre à son auteur.


  • Un simple « biffin » ?


Si le titre a été choisi par Louis Viguier, il ne faut pas imaginer que l'on suive un simple soldat tout au long du conflit. Il part caporal au 14e RI, puis il devient rapidement caporal-fourrier, sergent-fourrier avant de devenir sergent téléphoniste. Par ses fonctions, il a un rôle singulier dans la compagnie : prêt, distributions et gestion des affectations à certains postes … dont il va faire bénéficier ses amis en priorité.

Il refuse à plusieurs reprises de l'avancement (adjudant et sous-lieutenant) dans l'espoir d'intégrer le génie. Il restera finalement au 14e RI tout au long du conflit, sans avoir jamais été blessé. S'il reste proche de ses hommes comme sergent-fourrier, il s'en éloigne peu à peu au point de ne presque plus en parler à partir de 1916. C'est aussi le résultat de l'évolution de sa prise de notes dans ses carnets.


  • Une vision précise de 1914 à 1918 ?


Comme nombre des soldats qui tinrent un carnet, ses écrits varient fortement quantitativement au cours du conflit. Très complet jusqu'en 1915, ils deviennent de plus en plus imprécis à mesure que le temps passe. Juste pour donner une idée de la masse initiale puis de la baisse de la densité des écrits, voici un décompte du nombre de pages pour chaque année. Décompte relatif puisqu'il y a parfois de nombreuses photographies et cartes :

1914 : pages 17 à 89, soit 72 pages pour 5 mois.

1915 : pages 90 à 184, soit 94 pages.

1916 : pages 185 à 226, soit 41 pages.

1917 : pages 227 à 262, soit 37 pages.

1918 : pages 263 à 280, soit 17 pages.

1919 : pages 280 à 285, soit 5 pages.


Les écrits sont même si rares en 1918-1919 qu'ils sont parfois complétés par des courriers.

L'évolution est aussi visible dans ce qu'il écrit. Les thèmes changent. Comme sous-officier, chef de section, il décrit sa guerre comme bon nombre de combattants : marches, cantonnements, combats, camarades. Ensuite, il s'attache plus à parler de certains thèmes : ses loisirs, les cantonnements, sa « carrière », ses activités liées à ses fonctions. Il semble donc avoir pris ses distances à mesure que le conflit avance, ayant vu la majorité de ses camarades touchés, tués, ou partis vers des postes souvent moins exposés.


  • Combattant au 14e RI :


Les récits de combattants couvrant à la fois la mobilisation, la retraite, la poursuite, la fixation du front, les tentatives françaises pour percer (fin 1914, 1915) sont peu courants tant les pertes furent importantes.


Louis Viguier évoque le départ, avec les familles en pleurs : « beaucoup de mouchoirs aussi, pas toujours agités en signe d'allégresse », page 19 ; le trajet en train mais toujours du point de vue des étapes plutôt que de son propre ressenti : premier mort, vision des premiers prisonniers, l'arrivée dans la zone des armées, les marches vers l'ennemi en Belgique. Il parle déjà de la qualité des cantonnements, du système D pour améliorer l'ordinaire. Il fait même mention de l'éclipse du 21 août 1914. Puis ce fut le premier combat, le 22 août, narration remarquable notamment parce qu'elle est accompagnée par la lettre qu'il écrit à ses parents et à sa fiancée sous les tirs en attendant l'assaut dont il a peur de ne pas revenir.


Ensuite, il raconte la retraite, les longues marches, une mission de défense d'un pont. On perçoit à quel point, pendant cette période, chaque section, voire chaque escouade ou même parfois chaque homme avait un destin propre.

Début septembre, c'est la bataille de la Marne, les marches, les combats qui se succèdent sans réussir à prendre du sens pour Louis Viguier ; il paraît ballotté par les événements.


  • En Champagne, face à Perthes-les-Hurlus :


La guerre s'enlise dans les tranchées. Il raconte surtout les péripéties du quotidien. Il mange parmi les officiers et les sous-officiers et s'éloigne peu à peu des hommes du rang. Le sergent-fourrier est un homme à part dans la compagnie.

Il décrit de manière très détaillée les combats du 8 décembre 1914 pour la prise de la cote 200 par le 83e RI. Les pertes sont importantes et impressionnent Louis Viguier qui les mentionne plusieurs fois. Puis, le 20 décembre, c'est l'attaque menée par le 14e RI, qui échoue, les canons de 75 massacrant le bataillon. L'effet moral est désastreux, la découverte d'un obus de 75 confirmant l'origine du tir.

Les deux fêtes du 25 et du 31 décembre dans ce secteur actif sont marquées par des pertes, loin des trêves locales dans d'autres lieux.


A partir de la mi-mars, ses écrits deviennent plus laconiques, une phrase par jour bien souvent. Il est pourtant toujours dans un secteur actif : guerre des mines, combats. Ensuite, direction l'Artois. Son récit du 15 mai 1915 est terrible : toute la journée sous les obus, il décrit plusieurs hommes, y compris des officiers, devenir « fous » ; lui-même en sort moralement très affaibli. Le 25 mai, il est fortement ébranlé par des tirs d'artillerie sur le boyau par où il passe. Après coup, il « reste couché toute la nuit (…) avec des cauchemars affreux » (page 136). Il en reparle plus tard dans un courrier.


Ensuite, on continue de suivre le 14e RI mais de manière plus lointaine: Verdun est rapidement évoqué, comme les fronts suivants. Pour Verdun, il décrit les combats autour du 11 juillet. Il est dans ces combats et voit l'avancée allemande jusqu'au fort de Souville, mais il décrit ce qu'il voit sans jamais dire ce qu'il fait, ce qu'il ressent. Désormais téléphoniste, il est plus éloigné de la première ligne.


Passant à la CHR, il nous permet de découvrir ses fonctions, son travail, particulièrement au début, car ici aussi, après avoir été très complet pendant plusieurs mois, il devient laconique, se contentant de mentionner l'organisation de cours, son passage à la CID en 1918 par exemple.


  • Les thèmes abordés par Louis Viguier :


S'il ne raconte pas à proprement parlé tout son conflit, Louis Viguier écrit souvent sur certaines activités. Ici aussi, son intérêt va varier au cours du conflit. Certains thèmes, plutôt militaires, sont surtout abordés au début. D'autres, liés aux loisirs sont réellement transversaux.

Toutes les affres de la vie quotidienne sont évoquées à un moment ou à un autre : les poux, les rats, les souris, les visions d'horreur, la boue, la fatigue, le mépris pour les embusqués, la perte d'amis, de son futur beau-frère, les marches, …

Il aborde certains aspects de la vie militaire : l'arrivée de la classe 1914 le 18 novembre 1914, l'autorisation de mettre des bandes molletières, l'obtention d'un pantalon de velours le 15 décembre, le rééquipement à neuf en bleu clair le 30 juin 1915 après l'arrivée des premières capotes bleu horizon le 2 mars 1915, l'essayage du nouveau casque le 26 août 1915. On voit aussi l'évolution des protections contre les gaz, des premiers masques en 1915 à l'arrivée des équipements plus élaborés (décembre 1915), après les exercices dans la « chambre aux gaz » le 15 novembre et l’arrivée des boîtes métalliques le 13 janvier 1916.


Il s'intéresse tout au long de la guerre à l'aviation : des premiers appareils aperçus dans le ciel d'août 1914 aux tirs et à la destruction du Zepellin de Revigny en février 1916. Il réussit même à monter dans une saucisse d'observation.

En octobre 1914, il décrit la stratégie d'attaque contre un Fokker. Il note en fait tous les passages d'avions, allemands comme français. En mai 1917, il narre l'action d'un avion de chasse français qui oblige un avion allemand à se poser. Le Français capote mais le pilote est indemne et des mécaniciens récupèrent les deux appareils. Tragiquement, un officier demande à être photographié sur la carcasse mais est tué par un tir d'obus allemand.

Autre élément présent, la peur des civils espions, une parade d'exécution pour une dégradation (donc l'exécution de la dégradation et non une peine capitale), puis en avril 1915 une prise d'arme pour l'exécution de trois soldats. Par contre, pas un mot sur d'éventuelles fraternisations ou mutineries au cours du conflit.


  • La présence animale :


On pense poux et rats dès que l'on évoque les animaux des poilus. Ils sont bien présents dans les écrits de Louis Viguier, mais ils sont loin d'être les seuls. À plusieurs occasions, il parle de ses tentatives pour apprivoiser des animaux. Tout au long du conflit passeront entre ses mains : chiens, chat, divers oiseaux, écureuils. Certains partirent d'eux-mêmes, d'autres furent donnés.

Parallèlement, il est un féru de chasse et de pêche. Pour la chasse, les exploits de Lafore sont décrits en détail, tout au long de la guerre. Au collet, au fusil, avec un chien, lapins, sangliers, renards, faisans et autres proies finissent sous les dents de ses camarades. Certaines parties de chasse sont très détaillées comme celle de décembre 1917.

Pour la pêche, elle est mentionnée plus tardivement. Elle se fait à la ligne mais aussi à plusieurs occasions à l'explosif (en Artois par exemple, page 144). Page 236, il parle d'une partie de pêche « … je ne prends rien car la rivière a été ravagée avec les grenades... ».


  • Rire quand même !


C'est une autre constante des écrits de Louis Viguier : l'humour et les plaisanteries. Les blagues sont fréquemment racontées, on en arrive même à rire en les lisant. Blagues potaches (le képi qui tombe et qui est attaché à une ficelle : il s'envole quand une personne cherche à le ramasser), blague plus évoluée comme à l'aide de faux courriers pages 188 et 189 sont un court panel des moments gais. Le mois d'avril 1915 est marqué par plusieurs récits et en particulier un sur son ami Serge Val dont il donne l'image d'un amuseur : obligé de se couper les cheveux, il les rase sauf une collerette à l'arrière du sommet du crâne. Hilarité de tous, y compris de l'officier ayant donné l'ordre de faire couper ces cheveux ; pour nous aussi car la coupe est immortalisée page 119 par une très belle photographie. On pourrait multiplier les exemples tant le rire apparaît souvent, au repos, à toutes occasions. Sans parler des parties de jeux de cartes, les spectacles musicaux, le sport (football puis, plus tard, sports avec les Américains), le cinéma (dont il décrit la programmation complète le 18 mai 1916, page 191). Mais ce qui est attendu plus que tout, ce sont les permissions.


  • Les permissions :


Il en parle souvent à partir de 1915 et en a bénéficié au moins 5 fois au cours du conflit. Cependant, comme nombre de ses contemporains, il n'en dit rien. Son expérience de la guerre, c'est celle du front. Le reste n'a pas besoin d'être narré puisque ce n'est plus la guerre. De ce fait, on ne sait rien de la permission où il s'est marié, tout comme de celle où il a vu pour la première fois son fils. Il ne décrit que son premier trajet vers son premier retour à l'arrière (qui ne fut pas à proprement parlé une permission) et où il put dormir dans un lit dans un hôtel après avoir pris un bain, début 1915.


  • De l'anecdotique :


Dans son récit, on trouve une foule de détails utiles pour la connaissance du 14e RI. J'ai déjà parlé des questions d'équipement. Je pourrais ajouter la découverte des Américains, les relations avec les gendarmes, le froid qui du 2 au 7 février 1917 gèle la Meuse (-16 à -20°C), le changement d'heure le 14 juin 1916, les blessés par accident de grenades le 6 août 1915, les premiers mortiers en novembre 1914 datant de Louis Philippe...

La guerre « psychologique » est visible quand les hommes sont invités à chanter et à crier « Vive la France et la Russie » suite à une victoire russe. Toute cette liste pour montrer la richesse de ce témoignage.


  • La mort de près :


Bien qu'il n'ait jamais été blessé ni assez malade pour être évacué (mention d'embarras gastriques une fois, une dent et un bout de mâchoire arrachés à l'ambulance puis le refus des médecins de lui poser un dentier), Louis Viguier côtoya malgré tout la blessure et la mort.

Il aida des camarades, en porta à l'ambulance, en réconforta. Il en vit d'autres se faire tuer à ses côtés tout au long de ses années de présence au front. Il doit identifier un ami grâce à ses guêtres en 1917, il évoque laconiquement la mort d'une personne dont il avait auparavant montré la proximité. Jamais il ne s’épand dans ses mots, seule la mort du frère de sa fiancée l'a conduit à écrire. Il ne couche pas sur le papier ce qu'il ressentait. Tout au plus devine-t-on de la colère, de l'amertume vis-à-vis d'officiers lorsqu'on bloque à maintes reprises son passage dans le génie.

On ne compte pas le nombre de fois où les shrapnells, les éclats, les balles sifflent à côté de lui, entre lui et les hommes qui l'entourent. Il s'étonne du sort de ses différents successeurs, tués pour la plupart.


  • Photographe de 1914 à 1919 :


Le texte, comme on l'a vu, est très factuel et descriptif, insiste sur certains thèmes et ne fait que rarement allusion à ce que ressent l'auteur. Mais une partie de l'intérêt du récit vient du fait qu'il était photographe amateur. Il a pris de nombreux clichés qui agrémentent le texte : ses camarades, les officiers, les secteurs où il est passé. Certaines sont tout simplement exceptionnelles : dans un cratère de mine peu après son explosion, une vague d'assaut en Champagne.


Pourtant ces photographies m'amènent à quelques regrets une fois la lecture achevée:

- Aucune indication n'est faite dans les introductions ou sur la 4e de couverture de l'unité à laquelle Louis Viguier est affecté ! On ne le devine que le 18 août, page 24.

- Les photographies ne sont utilisées, comme trop souvent, que pour illustrer le texte. Mais elles ne servent qu'à cela alors que par leur richesse elles auraient pu faire l'objet d'une étude, ou en tout cas d'une autre utilisation (les thèmes, le regard par exemple). En effet, sorties de la chronologie, on retrouve des clichés de 1916 en 1914, ce qui n'aide pas à s'y retrouver ou au lecteur à se faire une idée fidèle de ce qu'était la réalité.

D'autant plus que les légendes sont le plus souvent bien courtes : il semble que ce ne soit que la reprise des légendes réalisées par Louis Viguier. Elles auraient parfois mérité un vrai développement. Ainsi, la photographie de Serge Val déplumé est hilarante : on voit la coupe de cheveux dont il est question dans le texte. Mais la légende de l'image ne l'évoque pas !

Alors que de nombreuses cartes sont reproduites sur deux pages, les photographies ne le sont jamais. Pourtant, je l'ai déjà écrit, certaines sont exceptionnelles. Celle de l'assaut du Bois 13, cote 200, en février 1915. On y devine des groupes 'hommes dans le no man's land. Ce type de cliché est réellement rarissime car il est net ici, montrant la scène de loin mais de manière parfaitement identifiable. Enfin, identifiable si elle avait été reproduite sur une double page et non au format « timbre-poste ».


Ces regrets n'enlèvent rien quant à la qualité des clichés : il faut simplement espérer que certains puissent être réutilisés dans d'autres publications car ils en valent la peine, exactement comme ceux d'Henri Sentilhes.


Outre les photographies, la publication de documents est un réel plus. Je suis sceptique sur l'intérêt des reproductions de cartes qui auraient avantageusement été remplacées par quelques cartes montrant simplement les différents secteurs où Louis Viguier et son régiment furent en ligne. Par contre, les extraits de lettres, de carnets donnent à voir la matière première du livre ; surtout, certains documents sont du plus grand intérêt pour l'étude de certains thèmes. Pour ne prendre que deux exemples :

- Page 46, la situation de la 9e compagnie au 15 septembre 1914 est un document que je n'avais encore jamais eu l'occasion de voir. Il s'agit simplement de la liste nominative de tous les hommes de la 9e compagnie, par section et par escouade (on y voit clairement l'organisation d'une compagnie, mais avec en plus les hommes qui y sont affectés).

- Les personnes s'intéressant aux téléphonistes trouveront aussi des copies de très beaux documents sur le sujet.


  • En guise de conclusion :


Ce livre offre une vision assez rare du parcours d'un homme qui est resté pendant toute la durée du conflit au front sans être blessé, qui a conservé de nombreux documents très riches et qui a photographié la vie, ses camarades, mais aussi le front. Cela donne un ensemble original par son format et son volume. Mais il n'est pas celui d'un simple soldat : ce sous-officier a tenu une place particulière de sergent-fourrier puis de sergent téléphoniste et on trouvera ses écrits nettement plus riches en 1914-1915 qu'en 1917-1918. Par les thèmes abordés (loisirs, amitiés, rire, animaux) en plus de ce qu'il vit en tant que combattant, il offre une vision plutôt originale. On y retrouve tout de même de nombreux points communs avec d'autres témoignages, y compris un récit de plus en plus ténu à mesure que le temps passe et dans les choix qu'il fait entre ce qu'il écrit et ce qu'il ne dit pas. En tout cas, une très belle publication, vraiment digne d'intérêt.


  • Deux remarques :


- erreur de transcription page 20 : « Ulhaus » au lieu de « Ulhans » et « Relesmann » au lieu de « Kelermann ».

- Légende douteuse page 50 : 1915 plutôt que 1914.



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Publication de la page : 19 janvier 2014.