LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Histoire d'une famille :

- BOUZY Alain, La mémoire en héritage, une famille des bords de la Conie (1870-1970). Chartes, Société archéologique d’Eure-et-Loir, 2016.

Ce livre est un coup de cœur. Il ne s’agit pas d’un long historique familial mais de la transcription d’une chronique familiale allant essentiellement de 1840 à 1914 contrairement à ce qu’indique le titre. Une femme, nonagénaire, Antoinette Ribot, rédige ses souvenirs au début des années 1970. Un de ses petits-enfants a fait publier cet écrit, tout en ajoutant une transcription du carnet de guerre de son mari, d’une partie de la correspondance échangée au cours du conflit et de quelques souvenirs de la fille aînée d'Antoinette. De précieuses notes de bas de page viennent préciser le contexte, les liens de famille, le destin de chacun. La partie sur après-guerre est réduite à la portion congrue, quelques pages, probablement une volonté de cette femme de se focaliser sur ce que ses enfants n’ont pas vu ou vécu. Quand on voit la densité et la richesse de ce qui est écrit sur la période précédente, on ne peut que regretter ce choix.


La Grande guerre marque un tournant dans la vie de cette famille. On apprend à longuement la connaître. On voit les uns grandir, les autres vieillir. On suit la vie de deux générations, même si, une fois encore, celle de l’auteure est un simple résumé pour l’après 1918 (soit près de 50 ans tout de même ! ).


Toute personne travaillant sur sa famille, que ce soit dans un but simplement généalogique ou pour reconstituer une histoire la plus complète possible appréciera la lecture de ce livre. En effet, il nous fait découvrir une foule de détails que l’on cherche en vain lorsqu’on ne dispose que de sources administratives et indirectes. Là, Antoinette a mis par écrit ses souvenirs, des anecdotes, recopié des lettres de son père au service militaire ou celles de ses prétendants la demandant en mariage ! Ainsi ses écrits forment une somme rarement réunie de sources écrites, de sources orales le plus souvent perdues au fil du temps, des décès.


Évidemment, l’ensemble n’est pas complet et insiste sur certains événements, mais l’ensemble qui défile sous nos yeux est tout de même très dense et réellement passionnant à découvrir. On peut être surpris par la faible part consacrée à la religion (peu de choses à l’exception des baptêmes) alors que la narratrice est décrite comme pratiquante. La narratrice fait des choix, volontairement ou non, probablement au gré de ses souvenirs (Alain Bouzy précise que ce texte fut élaboré puis amendé pendant plusieurs années) avec la volonté affichée dès l’introduction de dire à ses propres enfants ce qu’elle a vécu ainsi que ses parents avant elle.


Antoinette a divisé son récit en deux parties, une par ascendance. Elle commence par les histoires liées à sa famille, la partie la plus complète. Puis, elle raconte les souvenirs de la famille de son mari. On découvre les joies, les peines, le quotidien de ces familles de 1860 à 1890. Elle raconte ensuite sa jeunesse et sa vie jusqu’à la guerre. La vie au village, les travaux de la ferme, l’école, le travail des jeunes après l’école, les accidents, les maladies, les deuils, les naissances, certains animaux, les anecdotes s’enchaînent de manière très vivante. Au-delà du récit familial, c’est toute une société qui transparaît, les solidarités de voisinage et familiales, les amitiés et les histoires d’amour. On suit ces personnes lors de leur rencontre, leur mariage, la construction de leur indépendance, leurs difficultés, depuis les bancs de l’école en passant pour le moment très important du service militaire. Ce dernier est longuement décrit pour le père, parti en campagne en Algérie en 1875, mais on devine aussi tout son impact dans le regard de cette femme.


Il ne faut donc pas s’attendre à tout savoir. Mais quand je compare par exemple avec ce que j’ai pu recueillir de ma grand-mère maternelle, c’est d’une densité incroyable.


Alain Bouzy ne s’y est pas trompé : cet ensemble mérite d’être publié et découvert. Non que cela en fasse un modèle de publication ou que ce que cette famille a vécu soit un archétype de la vie de l’époque. Mais sa richesse donne à voir ce qu’était la vie dans ces lieux-dits agricoles à cette époque, en Eure-et-Loir.


L’ensemble est complété par deux folios comprenant des reproductions de photographies et de lieux qui offrent au lecteur des visages et des paysages. Je regrette seulement deux points qui rendent parfois la lecture difficile : l’absence d’arbre généalogique permettant de s’y retrouver dans les frères, parents, oncles… et une carte pour localiser les quelques lieux cités, d’autant que ce texte, je le répète, mérite d’être découvert bien au-delà des frontières de l’Eure-et-Loir. Cela aurait été d’autant plus le bienvenu que les familles dont on parle regroupent souvent plus de cinq enfants chacune ! La liste des mobilisés (enfants et gendres) est impressionnante du côté Ribot.

Voilà ce que cela donne pour les branches directes :



  • La Grande Guerre :


La période de la guerre est vue au travers du carnet de Louis d’août 1914 à août 1916, de sa correspondance et de quelques souvenirs de sa fille Reine, née en 1913.

On suit le parcours d’un brigadier du 26e RAC. D’abord au dépôt, il est envoyé au front à l’automne 1914. Son parcours est expliqué de manière complète par Alain Bouzy.

Dans ses carnets, il ne met que le lieu où il se trouve, les conditions climatiques, ses fonctions (elles sont variées). Il liste les amis rencontrés, les nouvelles de la famille (ou leur absence) et des amis. Il parle souvent de son frère Joseph pour qui il s’inquiète jusqu’à sa disparition à Verdun en juin 1916. Peu à peu, il enrichit ses écrits de commentaires sur les officiers, par des anecdotes sur le résultat d’un conseil de guerre, l’éclatement de deux tubes de 75 (mai et juin 1916), les pertes. Ils raconte à la fois le détail de ses trajets pour aller à ses deux permissions et en fait un résumé (ce qui n’est pas courant dans ce type de carnets). À partir de la fin 1915, il n’hésite pas à dire quand il n’a pas le moral et évoque même une fois le cafard à son retour de sa deuxième permission début 1916. Il commence à émettre quelques jugements sur les destructions observées, les punitions, les horreurs dont il est témoin. Il note quelques événements internationaux (perte de la Serbie, entrée en guerre de l’Italie par exemple) et détaille un peu plus sa participation aux combats de Champagne en septembre et octobre 1915.

Son carnet s’arrête brutalement en août 1916, alors que depuis quelques mois il indique ses inquiétudes et oublie le factuel pour développer de plus en plus anecdotes et réflexions : le sort de ses hommes, les blessures observées, les combats aériens dont il est témoin et mêmes quelques considérations sur l’offensive de la Somme. Lassitude ? Effet indirect de la perte de son frère ? Sa correspondance permet toutefois de compenser cette absence et de mettre en parallèle les deux sources.


Dans les courriers à son épouse, il décrit en détails les événements et, à partir de novembre 1916, il donne les noms des lieux. À la demande de son épouse, il décrit certaines de ses journées, ses différentes fonctions. La correspondance est riche, il dit recevoir parfois deux ou trois courriers par jour. La famille est grande, il faut écrire. Il donne des nouvelles de certains à son épouse, qui fait de même de son côté. Il prodigue des conseils pour certains travaux, pour l’éducation de ses filles, il s’inquiète pour la santé de son beau-père qui décède en novembre 1914.

Il ne réclame pas souvent d’argent ou de colis. Arrivé en septembre 1914 dans l’Oise, on voit aussi changer son état d’esprit. D’abord refusant toute promotion, il finit par regretter de ne pas avoir été pris pour certains postes, argumentant qu’il est le plus vieux de son grade. Il réussit à obtenir un poste d’instructeur dans un dépôt en mai ou juin 1917.


On ne peut que regretter que dans la transcription du carnet comme dans les lettres, il ait été fait le choix de ne publier qu’une sélection. Non seulement cela fait qu’une partie importante de son parcours de mobilisé est passée sous silence ou presque alors qu’il s’agit à la base de la moins documentée. C’est d’autant plus regrettable que les lettres se raréfient une fois Léon affecté au dépôt. Trop souvent, les descendants considèrent que seule la partie au front est intéressante. Hélas, ce fait conduit à garder dans l’ombre tout ce qui concerne les dépôts et donc à ancrer un peu plus l’idée que seule la période au front compte. De plus, la riche contextualisation de l’auteur et de sa famille aurait probablement rendu la publication du reste du parcours pertinente.


Les notes de bas de page restent utiles, évitant de tomber dans les biographies de personnes célèbres ou la description de batailles ou pire, du point de vue de l’auteur de la transcription. Je n’ai noté qu’une erreur, page 160, un ajout inutile concernant la description des retranchements allemands. « entourés de fils de fer [barbelés] ». L’ajout de « barbelés » est fausse car les belligérants utilisaient une quantité plus importante de fil de fer que de barbelés. Il n’y avait donc aucun oubli de la part du soldat.


L’après-guerre est racontée à l’aide des souvenirs de son épouse. Ils sont, hélas, beaucoup moins développés que la période précédente. Le quotidien est délaissé car pour la personne, c’est ce qu’elle vit de plus simple et cette normalité n’a pas besoin d’être conservée. Ces écrits s’adressant à ses enfants, cela fait sens : ils ont vu, ils savent. Pas les générations suivantes, qui vivent dans un monde totalement différent.


  • En guise de conclusion :


Tout passionné aimerait arriver à raconter ainsi et avec autant d’informations la vie de ses aïeux sur une si longue période. Loin de disposer d’autant de sources, le résultat ne sera que fort éloigné de la richesse offerte ici aux yeux du lecteur. Cet ouvrage est riche en éléments de l’histoire d’une famille, d’histoire locale avant-guerre et sur le parcours d’un mobilisé.

Cette publication est une initiative judicieuse et pertinente, preuve que des merveilles dorment encore dans les archives des familles.


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Mise en ligne de la page : 8 octobre 2017.