LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Des "témoignages littéraires" à lire :

- Blaise Cendrars, J'ai tué suivi de J'ai saigné, Genève, Editions Zoé, 2015.

Si « La main coupée » est l'ouvrage lié à la Première Guerre mondiale le plus connu de Blaise Cendrars, il n'est pas le seul. « J'ai tué » a été publié en 1918, « J'ai saigné » en 1938. La riche préface de Christine Le Quellec Cottier remet parfaitement leur rédaction dans leur contexte respectif, ainsi que leur place dans la biographie de leur auteur. On pardonnera à cette introduction l'indication d'une blessure par « mitraillette » et la précision particulièrement confuse concernant son affectation dans « un régiment du 1er Etranger, soit les légionnaires de la Division marocaine ». Il eut été plus simple de dire qu'il était un légionnaire du 1er régiment étranger (régiment entrant dans la composition de la Division marocaine).

La bibliographie indicative a aussi tout son intérêt car il nous rappelle qu'un important travail de recherches sur l’œuvre de guerre de Cendrars a déjà fait l'objet de publications. C'est d'autant plus intéressant que la préfacière donne une indication importante à propos des deux textes qui composent l'ouvrage, page 14 : « Les deux récits (…) ne sont pas des témoignages (…) mais en proposent un témoignage littéraire, c'est-à-dire la représentation d'un vécu, d'une expérience authentique », page 14.


  • « J'ai tué »

Ce récit est surprenant par sa brièveté, à peine 11 pages. Mais quelles pages ! En lisant, on perçoit immédiatement la qualité littéraire de la plume de Cendrars. Les mots sont ciselés, percutants, d'une redoutable efficacité évocatrice  et stylistique. Les phrases sont extrêmement courtes, ici aussi percutantes. Les figures de style s'enchaînent : personnifications, allitérations...  Pour ne prendre qu'un exemple : « Nous nous entassons dans les parallèles de départ, fous, creux, hagards, mouillés, éreintés et vannés. Longues heures d'attente. On grelotte sous les obus. Longues heures de pluie. Petit froid. Petit gris. Enfin l'aube en chair de poule. Campagnes dévastées. Herbes gelées. Terres mortes. Cailloux souffreteux. Barbelés crucifères. L'attente s'éternise. Nous sommes sous la voûte des obus. (...) » page 23.

On trouve aussi des métaphores : le bruit des obus lui permet d'écrire « On entend les gros pépères entrer en gare », page 23.


Outre le style, c'est ce qu'il décrit qui est du plus grand intérêt : après l'arrivée dans le secteur puis la montée en ligne, Cendrars narre la marche dans le no man's land avec un point de vue différent de ce qu'on peut lire dans les comptes-rendus des JMO ou dans les citations. Il explique que ce sont les taciturnes qui sont suivis, non les « braillards qui se font tuer en criant "Vive la France !" », page 25, avant de décrire les différents types de soldats, du plus courageux au plus lâche. Le style rend à merveille la brutalité du combat, ce temps qui est bien plus long qu'il n'y paraît.

La fin du récit est centrée sur le moment où il est équipé d'un couteau pour nettoyer la tranchée, sur le passage d'une guerre où l'on tue de manière anonyme à une manière de tuer directe. Il évoque l'aspect mondial de ce conflit, des ressources utilisées mais qui au final tendent non vers le bien-être commun, mais vers un geste, celui de tuer. Le poète se mue en criminel : Cendrars utilise l'image de « L'eustache de Bonnot », référence au criminel bien connu à l'époque. Tuer ou être tué ? Mais tout dans les mots de Cendrars montrent que cet « autre », c'est « Mon semblable », « mon antagoniste », page 30.


  • « J'ai saigné »

Le style est totalement différent de « J'ai tué ». Le récit est rédigé de manière plus classique. Il décrit d'abord son transfert depuis le front vers un hôpital de l'intérieur puis son installation dans un hôpital de Châlons-sur-Marne. On retrouve toutefois à plusieurs occasions la plume de l'écrivain dans de très longues énumérations, sur parfois près d'une page. Le tout a un but précis – et y réussit parfaitement – et n'est pas utilisé au hasard : il met en évidence des horreurs, des souffrances. C'est le cas dans une description de ses souffrances personnelles liées à sa blessure, pages 34 à 36, dans ce qu'il a dû faire ou dire dans sa fièvre, pages 49 et 50, dans ce qui a dû le faire réagir et le faire crier dans sa fièvre, pages 50 et 51. Il mentionne à cette occasion l'Allemand qu'il a tué au couteau.

Cette figure de style se retrouve lors d'une description de la cloche à l'arrivée à l'hôpital, pages 52 et 53 et, dans un registre bien plus positif, dans les actions admirables de l'infirmière Adrienne P., pages 57 à 59. La longue énumération suivante porte sur son action concernant le jeune soldat au cœur du deuxième chapitre de l'ouvrage, pages 59 et 60. Pages 62 à 64, il énumère l'aide apportée par cette infirmière aux hommes et à lui-même mais aussi, dans un violent contraste avec ces actions si positives, la litanie des blessures des autres hommes.

Pages 66 à 68, trois énumérations à la suite permettent à Cendrars de montrer toute l'horreur de la situation du jeune soldat de la classe 1915 touché par 72 éclats d'obus. La première liste les blessures, la seconde la peur de l'attente des soins et la troisième les soins, tout aussi terrifiants que les blessures elles-mêmes.


La plume de Cendrars est plus féroce à certaines occasions, comme lors de la visite d'un général qui nous vaut une nouvelle énumération pages 75 et 76. Cette visite se termine par la mort du jeune voisin de lit de Cendrars qui ne résista pas au traitement infligé par ce médecin général.


Ce texte est d'une grande noirceur mais aussi d'une grande humanité. Toutefois, les quelques moments plus joyeux ont toujours un bémol. Quand l'infirmière est en joie d'entendre à nouveau un maréchal des logis trépané réussir à parler, on se rend compte que cette joie aussi sincère soit-elle est bien peu de chose par rapport aux souffrances à subir encore. Il y a donc aussi une certaine ironie dans la plume de Cendrars.


Le texte s'achève toutefois sur des mots d'amour, montrant toute l'importance de cette infirmière, toute l'humanité qu'elle a su rendre à ces grands blessés dans leur corps mais aussi dans leur tête. Car l'exemple de Cendrars montre parfaitement la reconstruction nécessaire pour chacun de ces hommes : « C'est ce petit berger des Landes qui m'a fait comprendre que si l'esprit humain a pu concevoir l'infini c'est que la douleur du corps humain est également infinie et que l'horreur elle-même est illimitée et sans fond », page 73.


  • En guise de conclusion :


Au-delà du simple récit factuel (les hommes au front, lors d'une attaque, le blessé, son parcours et tous ses efforts pour se reconstruire), le style de Cendrars nous confronte à une angoissante réalité du front, à l'horreur, et surtout à la souffrance.et à une déshumanisation des combattants. Déshumanisation au front, où le soldat n'est qu'un pion au bout d'un long processus de production ne servant qu'à mieux détruire l'homme en face en l'obligeant à tuer de ses propres mains ; déshumanisation des blessés ensuite, que ce soit dans le transport et souvent dans les soins pratiqués. Mais est mis en avant dans le même temps le rôle extrêmement important de l'infirmière qui rend à nouveau un peu maîtres de leur destin des hommes pris dans un engrenage infernal.

Même si ces aspects de la guerre se retrouvent dans d'autres ouvrages, le style de Cendrars rend ses textes réellement plus riches, vraiment à découvrir, même s'il s'agit de « témoignages littéraires ».


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Publication de la page : 14 juillet 2015.