LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Histoire ou histoires ?
- R. Christian-Frogé, Les Croix de Guerre, Paris, Librairie de France 1936.

On trouve ce livre en vente sur des sites de livres anciens. Édité en 1936, il ne l'a pas été depuis. Ses prix sont donc relativement élevés, à partir de 40 euros. Ce livre est-il un indispensable sur le sujet méritant l'investissement ?


Il est des livres qui ne peuvent se lire sans que l'on s'interroge sur le contexte de sa parution, sur son auteur, sur le message qu'il véhicule. Si l'on trouve nombre d'informations sur l'auteur comme combattant et comme écrivain de guerre, elles sont nulles sur ses opinions peu avant la Seconde Guerre mondiale. De ce fait, pour comprendre ce qui a motivé la publication de ce pavé, il faut le lire.


L'éditeur comme l'auteur sont très clairs sur l'objectif de cette publication : ce n'est pas une liste des hommes ayant reçu la Croix de guerre. C'est une sélection d'hommes « cités à l'ordre pour leur bravoure en face du péril ». « L'auteur a voulu les évoquer (…) en recréant l'atmosphère de ces terribles journées ».  Ainsi, il ne s'agit pas d'un ouvrage d'Histoire. Il s'agit d'une succession d'histoires censées raconter l'Histoire du conflit. La guerre vue à travers le prisme des citations. Autant dire, une histoire revue et corrigée, loin, très loin même, de la neutralité attendue de l'historien.

Dans son avant-propos, l'auteur enfonce le clou : il s'adresse aux anciens combattants : « Ah : je sais trop bien, trop de laideurs te frôlent : progéniture altière des embusqués d'hier, jeunesse affairiste et affairée que l'égoïsme rive à ses chaînes, barbons malfaisants qui discutaient jadis stratégie devant quelque chope provinciale et partageaient vers l'arrière le bobard impudent de ton confort et de ta béatitude au creux des tranchées, politiciens sans vergogne, maquignons rapaces et noceurs flétris, tous te dédaignant et ne considérant plus qu'avec une moue insolente le ruban couleur de laurier amer qu'a rayé de pourpre ton sang (...) » et de finir en résumant ce groupe par un violent « ces déchets-là ! ».

Ces propos violents ne peuvent que faire penser à d'autres entendus à la même époque. L'auteur fustige les politiciens, d'hier et d'aujourd'hui : « la paix si âprement conquise, notre Paix, ils l'ont, ces nains, par pusillanimité, par intérêt ou par sottise, effroyablement saccagée ». Ce livre s'adresse donc aux combattants pour leur rappeler leur héroïsme pour mieux les différencier des autres. L'ouvrage est du début à la fin un hommage aux décorés, une relecture de l'Histoire, pour mieux marquer son mépris pour les autres. Loin d'être un regard distancié, cet ouvrage propose une relecture partisane et déformée des événements. Le constat est sans appel dès le premier chapitre consacré aux opérations. Le style ne varie ensuite pas d'un iota, suivant toujours la même logique, le même scénario : les soldats français ne sont que qualités, les échecs sont dus aux politiciens, à certains officiers généraux, à l'infériorité numérique.


Je ne vais illustrer qu'avec des exemples extraits du chapitre II « Vers la Première Victoire ». Le texte commence en montrant une France unie qui va « maudissant le Kaiser dont les hordes se préparaient à envahir et à souiller la Belgique au mépris des plus solennels serments ». Animalisation d'un ennemi parjure. Les propos comme je l'ai déjà écrit sont aussi violents vis-à-vis des politiciens. Il leur reproche « le recul volontaire de dix kilomètres » qui permet aux ennemis d'envahir la France. S'en suit une suite d'actes héroïques, de bravoure des soldats et des régiments français. L'abandon de Mulhouse n'est qu'un plan pour éviter l'encerclement. Et il ne se fait pas sans héroïsme : « au 4e RAC, tous ses canonniers sont des héros ». « La rage au cœur, nos soldats, par échelons successifs, résistent : le repli s'exécute en bon ordre, au commandement ». Le repli est sur ordre ! Le champ lexical est invariablement le même tout au long de l'ouvrage : sang-froid, esprit de sacrifice, « infranchissable barrière à la ruée des fantassins ennemis », « superbe d'insouciance et de dédain ». Si la poussée française bouscule l'ennemi, la réaction de l'ennemi est « furieuse ». La bataille est désespérée mais « nos fantassins se lanceront superbement à l'assaut », « les régiments de réserve rivalisent, eux aussi, d'énergie », le sang-froid est même « imperturbable », les soldats « s'exposent héroïquement », des cavaliers brisent des « résistances acharnées ». L'attaque est « irrésistible ». L'échec final en Alsace s'explique par « une lutte infernale se déroule (…) de la mer du Nord aux Vosges ».

Ce sont quelques-unes des formules dans le plus pur style et esprit des citations justement. Ces citations formant la structure du récit, on ne doit pas s'étonner de trouver la même emphase dans le récit. Tout n'est qu'héroïsme, si l'ennemi avance ce n'est que grâce à sa supériorité numérique mais c'est toujours la valeur du soldat français qui l'emporte. La guerre n'est qu'une suite d'actions héroïques, d'anecdotes ponctuées d'une foison d'adjectifs.

L'écrasement du corps colonial le 22 août est présenté ainsi : « Nos marsouins encerclés ne cessent de lutter avec une frénésie désespérée », page 17. Si ce jour conduit au retour sur les positions de départ, « Les Allemands décimés par nos feux de salve, nos baïonnettes et le tir de nos canons de campagne, ne songent pas à exploiter un avantage encore pour eux chimérique ».


Je ne vais pas faire un résumé de tout l'ouvrage, son style est le même du début à la fin. Une lecture particulière du conflit, une défiance vis-à-vis des politiciens. On le note par exemple lors du déplacement du gouvernement de Bordeaux : « Seuls les membres du gouvernement, que l'anxiété mord aux entrailles, décident d'abandonner la capitale et de se réfugier à Bordeaux, d'où ils pourront "donner une impulsion nouvelle à la défense nationale". Quelque sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts, expert en paravents dut dénicher, dans ses accessoires, cette extravagante formule.

Mais rendons grâce à l'exode qui laissant toute liberté d'action aux seuls chefs militaires responsables, permettra demain la victoire, cette victoire qui ait été définitive si les dirigeants du pays n'avaient pas depuis longtemps rogné les budgets de défense nationale et réduite au minimum nos stocks de munitions »… Et je ne transcris pas la suite, concernant « la gent parlementaire », page 130.

Les avis péremptoires se succèdent. Page 235, « Dès le lendemain de la tourmente, une jeunesse veule et cynique s'est fait de nos lauriers une litière (…). Jusque dans les rangs de l'armée, d'anciens combattants embusqués font la loi ». Autre thème, page 241 : « Et que dire des religieux, chassés du territoire national par des lois partisanes (...) ».


Dernier élément, courant dans les témoignages et parfois dans les histoires de la guerre, 59 pages sont consacrées à 1914, 4 sur 1915, 16 sur 1916, 15 sur 1917 et 22 sur 1918, auxquelles on peut ajouter 34 pages sur les alliés. Le traitement du conflit est loin d'être homogène et, une fois encore, complet.


  • Pour qui un tel livre aujourd'hui ?


Lire ce livre aujourd'hui n'offre pas une vision réaliste du conflit. Réalisé autour d'un choix de citations, il offre un panorama déformé des opérations et clairement orienté. Il ne s'agit pas d'un livre respectant les méthodes de l'Histoire mais une suite d'histoires allant dans le sens qui intéresse l'auteur, avec un parti pris dans l'esprit d'une partie de l'opinion publique de cette époque. On apprend donc plus des mentalités de l'auteur et d'une frange des anciens combattants que sur les combats réellement vécus par la majorité des mobilisés pendant le conflit.

Il est intéressant pour qui s'intéresse à l'historiographie du conflit, mais ce n'est ni un moyen d'avoir une présentation correcte – fut-elle ancienne – du conflit, ni un outil fiable pour découvrir des citations.


Chapitre premier    La Croix de Guerre            p. 1
Chapitre II.        Vers la Première Victoire        p. 3
Chapitre III.        La Course à la Mer et à la Mort    p. 43
Chapitre IV.        Les Fouilleurs de Terre        p. 55
Chapitre V.        Les Coureurs de l'Espace        p. 67
Chapitre VI.        De la Nuit de Verdun à l'Aube grise de la Somme        p. 79
Chapitre VII.        Les Bas-Fonds de l'Epreuve        p. 95
Chapitre VIII.        Foch le Stratège            p. 111
Chapitre IX.        La Deuxième Victoire        p. 125
Chapitre X.        L'Orient de la Bataille        p. 133


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Publication de la page : 26 mai 2015.