LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Quand l'absence d'appareil critique interroge :

- GILLISSEN Olivier, Des poilus racontent, récits des tranchées 1914-1918, Paris, Pocket Les 3 Orangers, 2017 (2004). 217 pages.

Cette réédition est étrange. La note de l'éditeur en guise d'introduction explique qu'il s'agit de la réédition d'un ouvrage paru pendant le conflit et regroupant des textes écrits par des soldats pour un concours. Quid de l'édition originale ? Rien. Quelques souvenirs d'Olivier Gillissen font comprendre au lecteur que c'est son grand-père qui possédait ledit ouvrage. Un des textes est d'ailleurs celui du frère de ce combattant, mort en 1916. Ensuite... rien, seulement les récits. Mais quand j'écris, rien, c'est vraiment rien : aucune note de bas de page, pas la moindre indication ou explication. Le texte brut, comme il a été publié il y a un siècle.


Cette absence de tout appareil critique est pour moi un vrai problème, pour ne pas dire une faute. Ces textes, fruits de leur époque ne sont pas à prendre au premier degré. Il s'agit de récits, non de témoignages. On peut dire qu’ils témoignent d’une manière de raconter la guerre à cette époque, mais ce ne sont pas des témoignages. Les situations y sont stéréotypées, comme la vision de l'ennemi, parfois dans la plus pure tradition de l'époque. Le stoïcisme du combattant français et son héroïsme quotidien, désintéressé, glorieux transparaissent dans chaque texte.

Que va penser un lecteur du début du XXIe siècle ? La 4e de couverture ne dit rien de particulier mais les derniers mots de la note de l'éditeur indiquent « C'est pourquoi ce livre se doit d'être offert, aujourd'hui plus qu'hier peut-être, à l'intention de chacun, pour que se prolonge l'Histoire, notre histoire, et que se perpétue ce superbe héritage ». Mais en quoi cet héritage (au sens propre du terme, puisque l'ouvrage original en est un) est-il historique ? Rien ne permet de le dire. Au contraire, il y a une confusion entre des histoires romancées voire imaginées et la réalité vécue par ces hommes. Je ne parle même pas du fait qu'il s'agit de textes choisis lors d'un concours dont on ne dit rien des règles, des membres et des critères de choix.


J'ai essayé de retrouver les noms cités dans les différents récits. Je n'en ai retrouvé aucun. Un homme mort : pas de fiche MDH. Un homme qui a la Légion d'honneur, pas plus dans la base de données Léonore. Certes, les auteurs ont pu changer les noms, mais l'aspect romancé apparaît à maintes reprises dans les textes. Pire, le texte vanté du grand-oncle mort par la suite n'est même pas indiqué ! Difficile de faire des recoupements sur cette base.


Voici un résumé de chacune des nouvelles pour s’en faire une idée :


- Dans les airs, « G. V. 36e Cie d’aérostiers, mars 1916, Argonne ».

Récit de deux anecdotes autour de combats aériens. Le premier est la chute d’un aviateur français dont l’avion a été abattu par un obus de DCA. Accroché entre deux pans de toile, il finit par s’en sortir après une chute de 2000 mètres. Le second narre un duel aérien. Le vainqueur, français, se pose pour inspecter sa victoire. « Du grand nuage noir, le Farman sortit à son tour et, dans un vol plané merveilleux, le vainqueur venait se poser à côté du vaincu ».


- Bébé. « Georges R. sous-lieutenant, 158e DI, Artois ».

Jeune soldat surnommé « Bébé », un peu maltraité à son arrivée par l’escouade puis pris sous son aile par un ancien. Ses idées de combats héroïques sont en opposition avec la réalité de l’ancien expérimenté et plus posé. Les valeurs présentées sont la solidarité et l’abnégation du soldat français. Bébé est évacué en raison de problèmes de santé « Pauv’ gosse… Et dire qu’la maladie, ça aussi c’est la guerre ! ».


- Un soir de neige. « J.E.N. ** d’artillerie ».

Au cantonnement, un artilleur voit une lumière dans un château. Poursuite d’un « espion » (sans que l’on sache ce qu’il en était vraiment) qui est abattu en s’enfuyant.


- T’occupe. « Georges de W. sur le front, 26 mars 1916 ».

Un récupéré de la loi Dalbiez se retrouve aux tranchées où il devient homme de soupe. Récit d’une corvée où, blessé, le héros demande au camarade de porter la soupe plutôt que de l’accompagner au poste de secours.


- Petite ombre de gloire. « Lieutenant Alexandre L. 251e RI, écrit à S., dans un abri sous la route de R. ».

Récit d’une blessure en novembre 1914 soignée par une jeune femme restée dans une ferme « non loin de Quennièvres ». De retour dans le secteur, la ferme est abandonnée, il ne sait pas ce que cette femme est devenue.


- L’épreuve du feu. « Léon C., 13e SIM ».

Deux fois ajourné, puis service auxiliaire en septembre 1915, affecté à l’infanterie début 1916, un homme se retrouve le 2 mars 1916 dans le secteur de Verdun pour défendre le village de « V ». L’auteur dit recopier sa dernière lettre et précise « Henri Savel - mettons que ce fût son nom - ».


- Une réconciliation. « Joseph T., 4e RAC, Champagne, novembre 1915 ».

Récit de l’inimitié datant d’avant-guerre entre deux officiers qui finissent par se réconcilier au front : « ils oublient le passé dans une fraternelle accolade et symbolisent par leur étreinte l’union de tous les Français qui n’ont plus de haine que pour l’envahisseur ».


- La Thébaïde. « Jacques H., aspirant au 104e RI ».

Histoire autour d’un abri avec de nombreuses références à l’Égypte.


- Le clairon. « Louis-Paul F., 113e RI, Argonne, octobre 1915 ».

Prisonnier d’une cache dans une ferme mise en état de défense par les Allemands, un clairon voit des Français s’avancer. Le clairon sonne pour les prévenir puis, découvert, tire. Son action héroïque conduit les Allemands à abandonner la ferme. La charge à la baïonnette française finale est donnée au son de la charge du clairon.


- La Marseillaise dans la nuit. « Albert T., 76e RI »

25 décembre 1915. Les Allemands entonnent des chants de Noël. 31 décembre : les musiciens fusiliers-marins jouent la Marseillaise depuis un entonnoir abandonné dans le no man’s land. Les Allemands réagissent mais les musiciens réussissent à revenir dans les lignes françaises sans casse pour reprendre la Marseillaise.

« cette espièglerie, cette gaminerie bien française de ces grands enfants (…), qui gardent au milieu des dangers de la guerre le rire et la bonne gaieté et le goût de la bravade, de la crânerie hardie, héroïque et spirituelle », page 127.


- P’tit Tuène. « Raphaël D., convois autos, 1er avril 1916 ».

Jacques Antoine est « Chétif, malingre », mais engagé volontaire. Souffre douleur mais brave et toujours présent pour corvées et missions. Breton, orphelin, il devient l’ordonnance du capitaine M. Lors d’une attaque, fait barrage de son corps pour protéger son officier. Meurt en souriant.


- La chanson héroïque. « Alfred F., 34e territorial, Vauquois ».

Quatre hommes sont pris par une explosion de mine et se retrouvent coincés sous terre. Le parisien gouailleur ne perd pas sa répartie pour autant. Un trou apporte de l’air mais du côté allemand. Le parisien se met à siffler « Viens, Poupoule ! », ce qui permet aux sapeurs français de les délivrer et au siffleur de recevoir la croix de guerre « en ce novembre de l’an de disgrâce 1915 ». Aucune trace d’une telle anecdote ailleurs.


- Le choc en retour. « Léon C., 13e SIM ».

Maurice Fabre est un Breton de 27 ans. De retour de permission il est malade mais arrive au moment de l’attaque contre Verdun. Finalement évacué après avoir combattu, le texte décrit sa lente agonie.


- Le masque. « Albert T., 76e d’Infanterie, 7e compagnie, Argonne, novembre 1915 ».

Pierre M. Est grièvement blessé au flanc par un éclat d’obus. Personne ne peut l’évacuer car les Allemands attaquent. Un prisonnier allemand n’a pas de masque à gaz alors qu’une nappe s’approche. Pierre M. lui donne le sien et se sacrifie : « Quatre enfants, je sais ce que c’est ! Pour moi, peu importe que je meure cinq minutes plus tôt », page 163.


- Croix de guerre. « André L., 81e d’artillerie, Artois ».

Après six jour en ligne, des soldats fatigués sont reçus par une revue d’armes et d’effets. Un soldat parisien manifeste sa colère. Le sous-lieutenant annonce qu’il sera signalé au colonel. Le soldat trouve l’occasion de se venger quand il découvre que l’officier a fait venir sa femme qui passe pour une marchande du village. Il le dénonce par lettre.

De retour à la tranchée, le sous-lieutenant est grièvement blessé mais il est sauvé par le soldat parisien. Ce dernier, pris de remords prévient l’épouse et lui donne une astuce pour rester près de son mari. Finalement, le soldat obtient sa croix de guerre car il s’est « conduit généreusement, comme un vrai soldat français », page 174.


- Sans titre, par Georges de W.

Sous la forme d’une lettre d’un soldat, l’auteur raconte son arrivée et les combats probablement dans le secteur de Verdun. « la vie au cantonnement demeure bien fade à côté de l’existence de la tranchée », page 176, ou « Il a fallu un événement considérable, comme celui de la mobilisation et par suite de mon appel sous les armes, pour transformer l’être inconsistant que j’étais et faire de moi un homme », page 178, montrent la teneur de la lettre : la guerre comme expérience enrichissante pour soi, vis-à-vis des autres.


- La chaîne de la vie. « Alfred F., 34e territorial, Vauquois ».

Un soldat qui a perdu sa femme et son fils retrouve le goût de la vie et de se battre grâce à un enfant qui le suit jusque dans la tranchée lors d’un assaut allemand. « Un grand feldwebel, large, carré, face d’ivrogne violette, cherchait à réduite Laurier ; celui-ci paraît prestement, sur place, les « jetés » de la baïonnette-scie », page 191.


- Humble héros. « Henri O., 5e artillerie à pied, Woëvre, octobre 1915 ».

Ce texte narre la mort d’un téléphoniste dans les Hauts de Meuse. Une description surprenante de réalisme : « Tu vois en face de nous, ces côtes (…). Ce sont des charniers où la pioche de travailleur rencontre toujours sous son fer la mollesse d’un cadavre. Les parois des tranchées sont crevées par tous les ossements humains que la terre saturée rejette, et les obus, dans l’œuvre de labour, dispersent par lambeaux les morts qui sont enfouis. Ah ! Hauteurs de Meuse (…). » page 196.


- A six mètres. « J. E. N., *** régiment d’artillerie ».

Un soldat participe à déloger les Allemands d’un saillant en jetant des grenades « comme à Neuilly ». L’utilisation de métaphores dans plusieurs descriptions est très réussie. Page 202 par exemple : « Les énormes projecteurs (…) semblent brosser de leur gigantesque pinceau lumineux, tantôt d’une touche large et lente, tantôt d’une touche saccadée, nerveuse, quelque tableau fantastique sur la toile immense qu’est le ciel ténébreux (…). » ou «  On distingue même l’innombrable, grise et mélancolique floraison des petites croix, faites de lattes ou de branches, sous laquelle un champ lointain disparaît tout entier ». L’auteur reprend cette métaphore à la fin « obscurs sillons sur lesquels, sitôt fermés, germe la floraison grise, mélancolique, innombrable, des petites croix (...) », page 206.


- Le suprême instinct. « George R., sous-lieutenant, 158e régiment d’infanterie, Artois ».

Un obus tombe dans la tranchée. Un homme est tué, un autre est grièvement blessé. « Quelle loterie la guerre ! Quel sinistre et paradoxal jeu de chance, distribuant la souffrance et le deuil, à tort et à travers ! », page 205. Le texte est le dialogue entre le blessé et un camarade, en attendant les soins.


  • Devoir de mémoire ?


On peut faire intervenir le devoir de mémoire comme le fait le rédacteur de cette note qui écrit que « le devoir de mémoire est indissociablement lié à la transmission du témoignage, qui nous enjoint d'être tous des passeurs ». Le problème reste le même : ce n'est pas un livre de témoignages. Ce qui est écrit dedans mérite d'être découvert, mais pas en laissant croire au lecteur qu'il s'agit de ce que vécurent réellement les combattants. Il suffit de voir les thèmes, le plus souvent patriotiques ou héroïques, la morale presque toujours présente (les qualités du soldat français sont systématiquement généralisées et bien mises en avant) ou l'arme de certains rédacteurs pour se rendre compte du décalage (des hommes de l'arrière du front, aérostier, artilleur, automobiliste, infirmier) racontant la vie des combattants de première ligne. Certains auteurs sont les rédacteurs de plusieurs textes (parfois mal identifiés comme le sous-lieutenant George R., dont l’affectation est noté 158e DI quand il faut lire plus sûrement 158e RI comme pour son second texte). D’autres font étalage de leur science littéraire, mélangeant leur récit avec des figures de style ou des réflexions philosophiques empruntes de patriotisme telles qu’on les trouve fréquemment dans la presse de l’époque.


  • En guise de conclusion :


Ce type d'édition à prix réduit laisse peut-être espérer à l'éditeur une diffusion importante. Si tel est le cas, en l'absence de tout travail critique dans le livre, c'est une régression et fait penser à une simple opportunité à ne pas manquer pour l’éditeur. Tant de très bons témoignages montrent la réalité de la vie des hommes lors du conflit, mettre ce livre sur le même plan est une erreur. Un jeune lecteur (le coût du livre peut l'attirer) en ressortira avec une vision biaisée du conflit.


Ce livre est aussi la réédition d'un ouvrage paru en 2004. Stéphan Agosto m'a signalé qu'il s'agit exactement du même texte. Déjà en 2004, aucun appareil critique ne l'accompagnait. Cela me laisse la désagréable impression d'un effet d'aubaine avant la fin du Centenaire. Publier un petit ouvrage qui n'a pas dû coûter bien cher à produire puisqu'il n'y a eu qu'à reprendre le texte publié il y a 13 ans, sans le moindre apport. Sans dire que cela va se révéler être le jackpot, l'éditeur ne devrait pas avoir trop de difficultés à rentrer dans ses frais. Et tant pis si au final, ce n'est qu'une réédition d'un ouvrage dont le réalisme vanté aurait mérité d'être démontré par l'équipe de l'éditeur.

L'édition de 2004 suffisait largement à permettre à ces textes particuliers de ne pas disparaître. Le Centenaire a permis de découvrir de vraies pépites un peu partout en France qui rendent cette réédition de 2017 oubliable.


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Mise en ligne de la page : 20 mai 2018.