LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Histoire, souvenir et mémoire :
- LECAILLON Jean-François, Le souvenir de 1870, histoire d'une mémoire. Paris, Bernard Giovanangeli Editeur, 2011. 253 pages.


« L'élan patriotique en faveur de la guerre est manifeste. Mais il s'exprime surtout à Paris, dans les grandes villes et dans les gares où des mobiles se rassemblent pour embarquer vers la frontière », « Les journaux intimes et les carnets de guerre témoignent du décalage entre l'enthousiasme publiquement affiché et les sentiments réels ». Ces deux citations sont extraites de la page 18.


On pourrait croire ces lignes écrites pour décrire les premiers jours d'août 1914, pourtant il n'en est rien. Cet ouvrage, comme son titre l'indique, a pour sujet d'étude la guerre de 1870, ou plus précisément le souvenir et la mémoire de cette guerre. Alors pourquoi en parler ici ? Tout simplement parce que certaines analogies sont frappantes et très intéressantes (à commencer par celle du départ comme le montrent les deux citations) et sa thématique est étroitement liée à la Première Guerre mondiale : d'abord parce qu'il est souvent dit que la Grande Guerre est fille de la guerre de 1870, ensuite parce que les notions de souvenir et de mémoire sont au cœur d'une réflexion actuelle (et le fameux « devoir de mémoire » servi à toutes les sauces à propos de ce conflit).


Dans son introduction, l'auteur fait une présentation limpide sur les notions de souvenir et de mémoire. Le souvenir « est la trace d'une perception parmi d'autres que l'individu préserve, réactive ou subit selon les circonstances », page 6. La mémoire est une construction qui peut être liée à un souvenir ou pouvant provenir de n'importe quel support : « la mémoire a une cohérence et une solidité qui entretient les certitudes alors que rien ne garantit que les informations qu'elle a retenues et combinées soient justes (…). Délibérément sélective, la mémoire se distingue de l'Histoire » page 7. On ne saurait être plus clair.

L'auteur dresse la typologie des différentes sources qui permettent de voir la perception des événements par la population, les souvenirs puis les mémoires qui se sont mises en place : les correspondances, les carnets de guerre et journaux intimes, les récits de souvenirs, les œuvres d'art, les romans et nouvelles, les discours commémoratifs.


À nouveau, le passionné ou le curieux de la Grande Guerre trouvera des pistes de réflexion fort utiles car les analogies, une fois encore, sont nombreuses entre les deux conflits, à cette différence que l'impact de l'éducation pour tous conduit à des sources autrement plus conséquentes que les près de 1200 récits mentionnés par l'auteur pour « l'année terrible ».


Une fois la narration du conflit faite – mise en relation avec des courriers – l'auteur montre le processus qui conduit les hommes à écrire. Sa démonstration est une fois de plus précise : la mise en forme des notes prises à chaud conduit à des corrections, des ajouts de documents qui font que cela devient même des essais historiques. Surtout, s'appuyant sur des études récentes, « au-delà d'une année, un témoin sur deux ne peut plus faire état de souvenirs exacts et qu'après trois années, la moitié des souvenirs (…) comporte des erreurs majeures (…) la mémoire élimine près de 25 % des détails négatifs d'un événement après une nuit de sommeil et 45 % de ceux relatifs au décor ». page 33.


Il explique le processus de contamination qui « conduit à mettre leurs souvenirs en adéquation avec le discours ambiant » page 34. On assiste à une recomposition des récits illustrée à l'aide d'un exemple très parlant.


Le récit de la Commune montre comment l'étude des témoignages permet d'affiner la chronologie et de sortir des poncifs sur un thème.


Pour revenir à ce qui est utile pour l'étude de la Première Guerre mondiale, l'auteur explique comment la publication après coup conduit souvent à non plus faire un récit simplement chronologique mais à le reconstruire en fonction de la fin désormais connue.

L'évolution des écrits sur la guerre est aussi très parlante. Ensuite, il évoque des livres à charge, politiquement marqués, mais dans le contexte particulier d'après 1870.

Pour ce qui est de l'idée de la Revanche : le « souvenir n'entretient pas le désir de Revanche et le fait que la classe politique délaisse ce thème trahit la conscience qu'elle a de sa faible résonance dans le pays ». Ainsi, même si les programmes scolaires de 1882 sont rédigés par un « revanchard » : « L'amour de la patrie est la clé de voûte d'un discours qui ne pose ni la haine de l'Allemand ni la guerre comme des fins en soi. S'il motive le propos de Lavisse, le désir de revanche ne s'affiche pas », page 87.


Après 1880, les récits se font plus anecdotiques, plus proches des combattants. « Les récits de souvenirs publiés dans les années 80 changent de registre : toujours des victimes, les disparus accèdent désormais au rang de héros dont il faut préserver la mémoire au titre de la reconnaissance », page 94. Même dans l'art, la vision se concentre sur les combattants. On met en avant l'héroïsme, la bravoure. Il s'agit de rendre hommage : la création du Souvenir français en 1887, les premières associations d'anciens combattants en 1888 sont dans cette logique.

Le souvenir se renouvelle à la fin du XIXe siècle : de nouvelles personnes publient leurs souvenirs et on navigue entre « nostalgie, urgence et amertume » comme l'écrit l'auteur. Le désir d'une reconnaissance officielle naît : obtenir une médaille commémorative. Les récits donnent l'image d'hommes modèles destinés à renforcer le patriotisme. On aboutit à un concept connu : le devoir de mémoire.


Toujours en utilisant les mêmes sources, l'auteur cherche à percevoir l'impact du souvenir de 1870 à la mobilisation en 1914. La conclusion est on ne peut plus claire : si ceux qui ont connu 1870 y font référence, les autres générations ne le mentionnent presque pas. Le souvenir n'est pas absent, par contre, « la revanche » est rarement une motivation pour les mobilisés. Dans les courriers, on trouve parfois des allusions, surtout dans les milieux culturels favorisés et chez les militaires de carrière.

L'utilisation est déjà plus fréquente dans la presse et cela en lien avec le discours officiel. L'auteur démontre que « l'expression de cette mémoire est à relativiser car elle s'inscrit dans le cadre d'une instrumentalisation politique qui suggère l'idée que le commun des Français n'entretient pas forcément ce que les faiseurs d'opinion s'efforcent de leur rappeler ». Il précise que la France s'engage dans la guerre non pour une revanche mais au nom du Droit, suite à l'agression allemande. La mobilisation de 1914 ne renvoie pas à celle de 1870, inutile de faire appel à 1870 pour mobiliser les Français.

Ensuite, se rappeler la défaite n'est pas bon pour le moral : ce fut une défaite. Autre apport très intéressant de l'ouvrage : la remise en cause du rôle des instituteurs dans la diffusion de l'idée de revanche. Les élèves n'ont vu, pour la plupart, qu'une fois cette période. Surtout, l'étudier ce n'est pas étudier la nécessité de la Revanche. Il ne faut pas confondre les ouvrages pour élèves et les instituteurs. Quel impact avaient les perdants de 1870 par rapport aux grandes figures bien plus héroïques ? Ainsi, l'école n’entretenait pas la mémoire de 1870.


La guerre durant, les difficultés du présent firent que la mémoire de 1870 s'effaça. Il y a bien encore des allusions, mais c'est le passé. La publication de témoignages pendant la guerre de 14 sur la guerre de 14, voit la référence à 1870 le plus souvent du fait du préfacier, non de l'auteur.

La revanche apparaît plus nettement pendant l'année de doute de 1917 dans les médias et les discours : récupérer l'Alsace-Lorraine devient un des buts de guerre. Mieux, la mémoire de 1870 ressurgit a posteriori dans des écrits de fin de guerre narrant août 1914 !


Après la guerre, la moitié des historiques de régiments fait allusion à 1870, mais l'autre moitié non. Les officiers rédacteurs appartiennent à l'un des groupes les plus actifs dans la mémoire de 1870. Pourtant, pas de longs développements, juste l'évocation. Évocation qui n'a pas les mêmes finalités d'un auteur à l'autre : pour certains, il s'agit de montrer l'imprégnation de l'esprit de revanche en 1914, pour d'autres le nier et finalement pour certains c'est une mémoire qui « impose sa volonté ». C'est la première vision qui est majoritaire après guerre d'après l'auteur. L'analyse mène plus loin : « la filiation ainsi rappelée tisse d'elle-même des liens de cause à effet entre les guerres et favorise la correction du passé ».


Dans les années 1920, socialistes et nationalistes instrumentalisent la revanche. De ce fait, l'idée de revanche devient une des raisons de la guerre de 14. Ce qu'elle n'était pourtant pas comme l'auteur l'a bien montré. Les historiens de l'époque n'ont pu endiguer cette idée : le mythe s'installe.

L'observation des polémiques des années 1930 montre à quel point des souvenirs reconstruits deviennent la réalité dans les esprits. L'analyse du « Témoins » de J. N. Cru est très intéressante car mise en parallèle avec la mémoire de 1870.


La suite de l'ouvrage continue de dérouler l'évolution de cette mémoire et montre l'évolution historiographique. À nouveau, il évoque l'idée de revanche en août 14 en utilisant la recherche avec Google. La conclusion est sans appel : malgré les apports scientifiques des années 1970 qui ont montré l'importance très ténue de l'idée de revanche en 1914, le mythe continue d'être très largement diffusé, comme d'autres erreurs manifestes. Même chose pour les manuels scolaires.

Il revient sur la grande série de témoignages mis à la disposition de tous en 2008 et sur Internet qui confirme en se basant sur des écrits de civils, d'agriculteurs, de commerçants, la faible occurrence de l'idée de revanche clairement exprimée. C'est à nouveau l'occasion de parler des préfaciers qui, eux, en parlent majoritairement, même si le texte lui-même n'en montre aucune mention explicite. Et de conclure : « Cette réaction des préfaciers relève en fait d'un véritable phénomène de lecture subliminale : les héritiers des récits lisent dans ceux-ci ce qu'ils ont appris sans qu'il soit nécessaire que le propos soit tenu. Le phénomène est connu ! Chacun peut en faire l'expérience à la faveur d'une lecture un peu rapide d'un texte portant sur un sujet qu'il croit connaître. Le cerveau entretient des certitudes si ancrées qu'il est capable de lire ce qui n'est pas écrit. A cela s'ajoute l'influence du collectif sur l'individu déjà rencontrée ». Page 230.


  • En guise de conclusion :


Un ouvrage très riche méthodologiquement et qui permet de se faire une idée précise de l'évolution du souvenir et de la mémoire de la guerre de 1870, le tout donnant des pistes de compréhension très utiles pour le conflit suivant.

Ouvrage qui met en évidence des mythes, de leur construction à leur diffusion et montre toute la difficulté qu'il y a pour les faire disparaître.

Un ouvrage qui n'est pas hors sujet dans ce site car il fait une part très importante sur le poids de l'idée de revanche en août 1914 et dans les écrits des mobilisés. Il rappelle la prudence avec laquelle il faut lire les témoignages car ils sont, consciemment ou non, orientés a posteriori, ils sont le fruit d'un groupe social.


Il montre également à quel point 1870 fut fondatrice de l'expérience des anciens combattants et que l'évolution de leur groupe pesa clairement dans certains choix et permit de structurer très rapidement le monde des anciens combattants dès 1919. L'évolution de l'écriture des souvenirs est aussi remarquablement montrée et utile pour bien comprendre la construction qu'est le souvenir et plus encore la mémoire. Une lecture indispensable pour tous ceux qui s'intéressent à la Première Guerre mondiale ou plus généralement à ceux qui cherchent à comprendre les limites des témoignages, les concepts de mémoire et de souvenir. Vraiment un livre indispensable.



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Publication de la page : 13 février 2014.