LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Poèmes en patois :

- Marc Leclerc, En lâchant l'Barda ! , Paris, éditions G. Crès et cie, 1920.


La lecture du savoureux La Passion de notre Frère le Poilu m'a donné envie de découvrir les autres écrits de Marc Leclerc sur son expérience de la guerre, fussent-ils en vers.

C'est donc avec « En lâchant l'Barda ! » que j'ai retrouvé le style particulier des vers écrits en patois angevin. Comme le court poème de 1916, cette série de sept poèmes est un vrai plaisir à lire. Chacun aborde un thème de la vie du combattant, mais sur des aspects moins tragiques que le premier. Ils ont tous été achevés entre décembre 1918 et fin 1919. S'il n'est plus au front depuis 1917, il n'empêche que ces écrits sont le fruit de son expérience, de sa vision de capitaine d'une compagnie de territoriaux. Son discours est donc clairement celui d'un combattant, avec ses objets, son vécu, mettant en avant le rôle des hommes de la terre, critiquant celui d'autres. Il en avait donné un aperçu dans la Passion, il développe plus ses idées ici.


Dès les premiers vers, on note une différence importante avec la Passion : l'auteur a clairement pris le temps d'écrire. Il a travaillé ses poèmes ; non qu'il ne l'ait pas fait pour le précédent, mais cela se voit dans une construction nettement plus aboutie : par exemple dans le premier, la roulante, il joue sur les sons. Et sa roulante roule comme le montre son « u » penché ! On sourit en imaginant la roulante décrite par Leclerc, une vraie locomotive.


Dans le poème suivant, il développe ses mots autour du « bonhomme », une occasion de parler des corvées, loin de celle d'éplucher les pommes de terre à la caserne. Il en profite pour écorner les autres diminutifs donnés aux soldats, car eux, pour le travail à faire, on les appelle « bonhommes ». Pas le « poilu » des civils, le « héros » des journaux pour ne reprendre que deux exemples. Et il termine en montrant que ces paysans sont les vrais bonhommes et qu'on leur sera redevable pour tout ce qu'ils ont fait ici, y compris les politiciens. Une allusion à Jacques Bonhomme (surnom donné par les nobles aux paysans) achève sa critique et sa conclusion qui est que ces bonhommes au front retourneront chez eux et continueront d'être des bonhommes, toujours au travail.


Dans « T'nez bon les gars », il encourage chaque catégorie à tenir : les soldats au front en premier, les réformés, les mobilisés agricoles, les mineurs et les ouvriers, les bleuets des classes 1918 et 1919. Il termine par les civils pour qui les mots sont plus durs. En effet, chaque vers sert, dans les strophes précédentes, à présenter toutes les actions utiles, nécessaires de chaque groupe. Ici, au contraire, ces personnes n'ont aucun rôle, à part celui de se taire, d'arrêter de se plaindre quand ceux du front ont largement plus à dire et souffrent autrement plus mais sans broncher.


Terminé le 22 avril 1919, le poème sur les noces s'adresse à un jeune homme, sous-entendu ici à un fils. L'auteur lui conseille de se marier et d'avoir des enfants. Il s'agit pour lui de repeupler la France, de la rendre à nouveau riche pour qu'elle puisse à nouveau se défendre. Marc Leclerc ne croit pas que cette guerre sera la dernière, ni que les Allemands en resteront là !


Son poème écrit à la Noël 1918 contient ses espoirs : revenir chez lui et partager ce moment. Il l'écrit à son fils né en 1910. Il raconte les préparatifs tout en émettant des souhaits pour l'avenir. Une fois encore, il ne se berce pas d'illusions sur le fait que ce ne sera pas la dernière !


On pourrait imaginer que le poème qui a donné son titre à l'ouvrage soit léger : c'est l'impression qu'il peut donner d'ailleurs, au départ. Un soldat rentre chez lui : il dépose sa musette, son bidon, son calot, son casque... Mais il se demande si lui aussi ne devrait pas être accroché à un mur car il a mérité de se reposer. Il n'est pas qu'un objet, mais il est comme tous ces objets qui ont été abîmés, usés par la guerre. Mais non, il faut encore « ployer sous l'barda ! ».


Son dernier poème a un titre qui résume bien son propos, tout en se révélant plus complexe. Certes, il rend hommage aux combattants, après la victoire, mais pas seulement. Il n'y a pas que ces hommes rentrés et défilant à Angers qu'il faut fêter, glorifier. Il y a aussi les « absents », en particulier ceux qui sont partis en 14, ceux qui sont allés se battre sans poser de questions alors qu'avant on se moquait d'eux (il parle des hommes de la terre en particulier). Même chose pour les territoriaux, dont il faisait partie, ce qui explique l'allusion à Verdun. D'autres catégories de personnes sont évoquées, mais de manière bien plus critique : les hommes qui avaient la « combine » pour être affectés dans les usines grâce à l'aide d'un député, d'un syndicat. Eux n'ont pas le droit aux éloges. Par contre, les vieilles classes renvoyées chez elles pour travailler la terre, ceux qui sont rentrés avant la fête de la victoire sans y être invités et qui ont repris le travail sans tambour ni trompette, toutes ces personnes sont associées à cet hommage. Il n'oublie pas les mutilés, les blessés, les familles, les hommes tombés quelle que soit leur arme. Mais sa conclusion résume le tout : il faut rendre hommage à tous ces hommes.


Le patois, les vers, rien n'enlève la force des mots de Marc Leclerc. Il donne sa vision des choses, très personnelle, sensible aux agriculteurs, critique vis-à-vis d'autres. Ses poèmes ont tous la même construction, des strophes qui se terminent invariablement par une allusion au titre, plus ou moins exacte. Des passages plus légers, et d'autres, souvent à la fin, plus critiques ou tristes. Une vision très intéressante que celle d'un officier en 1918-1919, avec des interrogations sur l'avenir, sur ses inquiétudes et sur ce repos qui sera refusé aux combattants et pour qui il ne reste que les hommages et un mot, la gloire.



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Publication de la page : 15 juin 2013.