LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Poème en patois :

- Marc Leclerc, La Passion de notre Frère le Poilu, Angers, éditions de l'Ouest, 1947 (1916).


Ce petit ouvrage montre qu'il n'est pas nécessaire d'écrire des centaines de pages pour réaliser un livre marquant sur la Première Guerre mondiale. Une vingtaine de pages en tout, moins d'une quinzaine pour le texte, en fait un poème qui se lit d'une traite, en une dizaine de minutes. Mais le tout est rédigé en vers et en patois angevin !

Ce qui pourrait être un écueil est en fait une originalité qui permet à cette publication de sortir du lot. Sans oublier le thème même qui est original : un territorial mort de blessure arrive devant Dieu pour son jugement. Cependant, derrière cette thématique, c'est bien la souffrance des combattants qui est au cœur du texte. D'ailleurs le titre va dans ce sens, c'est une analogie : la Passion, c'est le sacrifice de Jésus pour sauver l'humanité ; ici, c'est le sacrifice des poilus pour la patrie. Ce point apparaît textuellement à la fin de l'ouvrage et visuellement sur la couverture de la présente édition : une couronne d'épines (rappelant cette de Jésus lors de la crucifixion) autour d'une croix portant un casque, donc d'une sépulture de soldat.


Un territorial est tué au cours d'une corvée de grenades par un éclat d'obus. C'est déjà l'occasion de présenter un certain point de vue sur le conflit : les paysans au front, les ouvriers à l'arrière. Il fait rimer « fantaboche » (pour fantassin) avec Boches pour montrer les communautés de souffrances qui unissent les combattants des deux camps.

Ce soldat fait son devoir, c'est un homme simple, cultivateur, dur à la peine, bon camarade. Ses derniers mots sont pour dire à ses camarades d'emporter les grenades. Il est gouailleur et la gouaille de ce combattant est d'une rare efficacité, mais en plus, il est drôle. On rit quand l'assemblée des saints est comparée au conseil de guerre, quand il dresse la liste de ce qu'il possédait, mettant sa femme entre la vache et la volaille...


On peut parcourir l'ouvrage en savourant la description de la vie du soldat et le style particulier, mais tout à fait lisible. On peut aussi percevoir le message de l'auteur. Derrière les aspects de la vie du combattant, Marc Leclerc a voulu montrer que la dure vie du combattant, une fois encore par analogie, le rapproche du martyr des saints. Ainsi, chacune des questions aboutit à une réponse du soldat puis à un commentaire d'un des saints présents qui explique qu'il a vécu la même chose. Toutefois, les martyrs sont devenus des Saints suite à cela ; le soldat, non. Pourtant, ce soldat en a vécu autant que tous les saints réunis. Cela lui ouvre évidemment les portes du paradis, mais c'est un rappel de l'auteur du sacrifice, du martyr des combattants qui avaient leur vie, qui étaient mieux chez eux mais qui y sont allés quand même, sans vraiment poser de question, et qui y sont morts. Le martyr est donc un mot associé aux combattants par analogie avec la religion chrétienne. Ces hommes sont des martyrs, ce sont des Saints, il ne faut pas les oublier.


Une dernière question : l'analogie entre le sort de ses hommes et la religion est-elle une critique ou sincère ? Tout porte à croire dans la lecture, que la mise en parallèle des deux n'a pas de sous-entendu. Mais la fin du texte fait s'interroger : en effet, l'auteur écrit que les anges chantent :

« Et que la Paix séy' sur la terre

Pour les homm' de bon' voulonté ! »

Or les soldats tombés étaient des hommes de bonne volonté comme l'a montré tout le récit. Faut-il y voir une critique, un désenchantement vis-à-vis de la religion ou, plus probablement, un vœu sincère, qu'enfin il y ait la paix pour tous les hommes ?


Le contexte et la personnalité de l'auteur de ce texte ne sont pas à négliger pour comprendre ce poème. Une mention dans un journal de l'époque indique que Marc Leclerc a rédigé son poème au front, dans le secteur de Verdun. Il ne faut toutefois pas imaginer l'écrit d'un simple soldat. Marc Leclerc a fait des études supérieures. À la mobilisation, il est lieutenant à la 9e compagnie 71e Régiment d'infanterie territoriale d'Angers puis en devient le capitaine. C'est à ce poste qu'il participe à la bataille de Verdun en mars 1916 où le régiment a des pertes sensibles dans ses missions de ravitaillement dans les arrières du secteur de Vaux. Cet ouvrage nous présente le regard distancié d'un officier. Rien d'ironique ou de condescendant, juste un hommage à ces hommes qui ont souffert comme le montre la dédicace du livre et d'autres écrits de Marc Leclerc.


La biographie de Marc Leclerc rédigée par André Bruel nous en apprend un peu plus sur l'écriture de ce poème. Le capitaine Leclerc fut témoin de la blessure d'un homme de sa compagnie, Louis Hamon. Voilà ce qu'écrit son biographe : « C'est en descendant des tranchées, le 8 avril, au repos dans le petit village de Saint-Vrain, le dimanche de la Passion, que Marc Leclerc écrivit, inspiré comme il ne l'avait pas été jusque-là, un chef-d’œuvre universel. La Passion de notre Frère le Poilu ».



Probablement Marc Leclerc ne recueillit pas ses derniers mots, son homme ayant été blessé à la jambe gauche par éclat d'obus au tunnel de Tavannes le 9 mars et étant décédé le 31. Six hommes de la 9e compagnie furent tués ce 9 mars par éclat d'obus, dont deux à l'abdomen. Peu importe qui fut en réalité cet homme qui inspira le texte : cela montre surtout que l'auteur fut marqué par ce qui se passa et voulut immortaliser ces souffrances, la vie de ses hommes. Avec son style et sa vision personnelle des choses, à savoir un poème en patois angevin.



Pour aller plus loin :

- Le JMO du 71e RIT offre un texte détaillé sur le 71e RIT en 1916. SHD, 26 N 789/7. Accès direct au JMO.

- Fiche matricule de Marc Leclerc disponible sur le site des Archives départementales du Maine-et-Loire, Classe 1894, matricule 1251 au bureau de recrutement d'Angers. Vues 304 et 305 sur 615. Accès direct au site.

- Nécrologie de Marc Leclerc publiée dans la revue d'une association dont il était un membre actif à Saumur : Raoul Bauchard, “À la mémoire de Marc Leclerc”, Société des lettres, sciences et arts du Saumurois n°97, janvier 1948, pages 41 à 43. Accès direct sur Gallica.

- Un grand merci à Stéphan Agosto pour les extraits de sa biographie : André Bruel, Marc Leclerc 1874-1946. Angers, éditions de l'ouest, 1947.

- Il est possible de lire le poème dans une revue qui en a publié l'intégralité.La Grande guerre du XXe siècle n° 27, avril 1917, pages 506 à 511. Accès direct sur Gallica.




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Publication de la page : 6 juin 2013.