LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

Revenir à la page précédente
Un court témoignage d'une grande richesse :

- MEYER Jacques, Ce qu'on voit d'une offensive, Paris, Editions des Malassis, 2014 (1918).


Il est des livres dont l'éditeur croit qu'il faut trouver des relais sur les réseaux sociaux et des arguments de vente "choc" pour réussir à le vendre. Ce qui fait le succès d'un livre, à mes yeux, c'est sa qualité intrinsèque et parfois une mise en page réussie sans vouloir être originale à tout prix. Il est vrai que la concurrence a été féroce en 2014 et probablement beaucoup d'espoirs douchés : 14-18, au niveau de l'édition, reste une niche et seuls quelques titres grand public semblent avoir tiré leur épingle du jeu. C'est d'autant plus regrettable que des pépites ont été éditées et méritent largement qu'on s'y attarde.

Cette réédition d'un texte court fait partie des bonnes surprises du Centenaire. Certes, le texte a été repris ensuite par son auteur pour former une partie de son ouvrage « La biffe » mais il peut se lire indépendamment, comme Jacques Meyer l'avait conçu initialement.


Le texte est court, mais dense. On suit l'officier Jacques Meyer en 1916 lors de la bataille de la Somme. C'est à l'aide de ses notes prises au quotidien que l'auteur a rédigé son récit. La dédicace donne au lecteur la grille de lecture avec laquelle il faut découvrir ces mots : il s'agit d'un hommage à deux camarades et « à tous mes bonhommes ». Et s'il se défend de vouloir faire un texte littéraire, le style n'en est pas moins riche en figures de style, métaphores par exemple, et d'une fluidité exemplaire.


On suit Jacques Meyer et ses hommes de la 23e compagnie du 329e RI, du 27 juin au 3 août 1916. Il relate la montée au front dans un secteur nouveau pour attaquer, puis les combats en eux-mêmes avant de narrer son parcours de blessé et les soins qu'il a reçus.

Il ne se contente pas de faire une simple narration, qui serait pourtant très riche factuellement. Il analyse également : il cherche à prendre un peu de hauteur. Le départ du régiment le 28 juin en est un excellent exemple. Le colonel fait jouer la clique, ce qui attire la population. Ces spectateurs poussent les hommes à donner la meilleure image d'eux-mêmes, malgré la fatigue. Puis il y la montée dans les wagons qui les mènent vers la zone de l'offensive, le temps passé en humour macabre et en « heures de demi-somnolence », page 23. Car tous savent le risque : « la souffrance sûrement et peut-être la mort ».


Il utilise de nombreuses métaphores : « Le régiment, serpent difforme, commence à dérouler péniblement ses anneaux », page 24. Les hommes couchés dans l'herbe pendant la marche deviennent « une extraordinaire dentelle de poussière grise », page 24. Les obus de 380 sont de « sinistres jouets », page 25 ; Les fils téléphoniques « véritables nerfs de ce paysage si désastreusement modernisé » en sont quelques exemples.

Ils écoutent les bruits, ils croisent les autres unités, toutes « d'attaque », ils se font tondre, donnent la dernière lettre, le portefeuille et les consignes au cas où.


Après l'arrière, la première vision de l'offensive du 1er juillet 1916, ce sont les premiers blessés et les premiers prisonniers, ainsi que l'espoir d'une belle victoire. Le 2 juillet, il visite l'hôpital installé dans l'église, observe les blessés, décrit les couleurs et fait le lien entre les paysans du Moyen-Âge partis se battre « qui comme eux crurent et prièrent pour triompher de la souffrance et de la mort », page 35.


Le 3 juillet, les officiers du régiment sont réunis par le général de division, derniers discours avant la montée en ligne. Les cœurs s'emplissent d’orgueil (obtenir la fourragère), mais juste après, l'auteur est témoin du passage des premiers morts qui vont être inhumés. Le secteur d'attaque, Estrée, n'est encore qu'une carte, un plan directeur couvert de symboles inoffensifs. « On part le soir même vers le redoutable inconnu », page 39.


La montée en ligne la nuit conduit à un nouveau spectacle. « Ce feu d'artifice, inoubliable nous prend d'autant plus vite tout entier, que nos oreilles, bientôt assourdies par les détonations trop nombreuses, ne nous renseignent plus sur rien », page 41.


Ensuite, il y a une interruption de deux jours, que l'auteur explique de la manière suivante : l'intensité des combats l'a empêché d'écrire au quotidien. Il raconte ces deux jours de combats de mémoire dans un texte dense, long de 28 pages, détaillé. Ses mots, sa description sont d'une intensité rare. L'attente, l'attaque, le nettoyage du village, les cadavres, les prisonniers apeurés ou fiers, les camarades encerclés heureux d'être libérés et puis les cadavres de camarades. Plus qu'un simple homme tué, ce sont des amis que l'auteur retrouve, morts. C'est un aspect moins habituel qui est évoqué alors. L'accumulation de ces pertes de proches est très dure pour le moral de l'auteur. Elle montre à quel point un lien fort se construit entre ces jeunes gens, bien que se connaissant parfois depuis peu de temps. On comprend aussi sa joie de retrouver tous ses sous-officiers vivants après les combats ; et à nouveau sa tristesse en apprenant la mort d'un nouvel officier de la 24e compagnie après d'autres pertes. « Dire qu'il y a huit jours nous les enviions, parce que chacun des trois avait sa femme auprès de lui, et que ces trois femmes, aujourd'hui, sont des veuves, et l'ignorent, et peut-être recueillent avec bonheur en ce moment les souvenirs d'un passé tout proche encore ! » page 66.

Il décrit aussi les lieux traversés, descriptions qui font de ce récit une source très intéressante pour suivre les événements de ce jour dans ce secteur. Et ses mots ne sont pas que descriptifs, « Maintenant, tout le village, qui s'aligne en bordure de la grande route, s'offre à nous d'un seul coup d’œil : c'est un Pompéi, où les briques, les ardoises, les tuiles et les fragments de poutres remplacent la lave et les scories ». Dans cette phrase page 61, on retrouve la richesse des images proposées par l'auteur.


Arrivent ensuite, dans la nuit, la contre-attaque allemande et une attitude des soldats moins décrite dans les témoignages. « Alors, chez nos hommes, qu'il faut, même brutalement, empêcher de tirer, parce qu'il y a une autre compagnie devant nous, et qui, à ce spectacle inusité, se rongent d'inaction, et voudraient, même les plus pacifiques, participer au massacre, - car nous sommes à une de ces heures, d'ailleurs rares, où règne la folie enivrante de tuer, - c'est un paroxysme de joie et d'excitation, qui se traduit par des réflexions les plus inconsciemment cruelles : "Ah ! Dis donc vieux frère, qu'est-ce qu'il leur passe le 75 ! (...)" », pages 71-72.


Le 10 juillet, après une nouvelle interruption de son récit, l'auteur explique que blessé, il reprend le fil de sa narration. Il décrit le moment de sa blessure, la réaction de ses hommes, leur émotion réelle. Et puis sa peur au moment des soins, et une question lancinante : va-t-il s'en sortir ? Ses camarades viennent le voir, il donne ses consignes au cas où il ne s'en sortirait pas. Ensuite, une fois pansé, son transport sur un brancard permet, comme c'est souvent le cas pour les blessés qui racontent leur parcours, de dire tout le bien qu'il pense du travail des brancardiers. Évacué à Paris, son rétablissement est rapide. Il reçoit début août sa cantine : son ami Sauvaget, dont il a été question à de multiples reprises dans le texte, la lui a fait parvenir ainsi que ses « prises de guerre ». Mais il reçoit juste après une carte lui annonçant la mort de ce grand ami. En quelques mots, on devine l'énorme vide laissé par cette perte du camarade le plus proche. Le texte s'achève sur sa réaction, montrant les liens qui unissaient ces hommes.


  • En guise de conclusion :


Plus qu'un simple récit d'une offensive, c'est bien un texte très humain qui montre à la fois les liens forts qui unissaient ces combattants, mais aussi qui nous décrit les émotions, ce que concrètement un homme voit (et on comprend que ces hommes sont souvent désorientés, devant s'adapter, improviser) ainsi que ce qu'est pour chaque individu une attaque. Des moments d'angoisse, d'attente, de tension, d’excitation inhabituelle, de violence, mais aussi les grands vides laissés par la perte de chaque camarade. Et ces pertes sont réellement très nombreuses dans ce contexte. Un livre factuel et humain à la fois.


Revenir à la page précédente

Publication de la page : 21 juillet 2015.