LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Un roman sur la guerre :
- JOHANNSEN Ernst, Quatre de l'infanterie, front ouest 1918, éditions du Tambourin, 1931. Edition original 1929 "Vier von der Infanetrie".

Habitués que nous sommes aux ouvrages qui présentent le conflit vu par des Français, il est bon de voir quel fut le ressenti des adversaires de l'époque. Ce livre est un roman, mais l'histoire n'est qu'un prétexte pour dénoncer l'absurdité, l'inhumanité de la guerre. l'auteur veut montrer à un lectorat qui n'a pas obligatoirement connu ou combattu ce que fut la guerre, pour mieux la dénoncer. En ce sens, ce roman est pacifiste. Plus qu'un roman de guerre, c'est un roman écrit par un ancien combattant sur la guerre.

La présentation annonce la couleur : "A la mémoire de ceux qui sont tombés". Suit une énumération des manières par lesquelles certains hommes ont pu être tués. Cette introduction indique clairement le propos de l'ouvrage. Et la douleur des anciens combattants, ce devoir de ne pas oublier ceux qui ne sont pas revenus : "Vous, les Milliers et les Milliers ! et les Milliers !

Et Toi, Toi, mon ami ! Toi, dont nul ne peut dire où tu es mort, comment tu es mort... Nous ne vous oublierons pas ! Car Nous, nous étions vos camarades".

Derrière le portrait et l'histoire de quatre hommes : Job, Lornsen, l'Etudiant et Muller ; l'auteur multiplie les scénettes pour dénoncer la guerre. Par une chanson d'un des hommes, par les conversations, par une lettre, un souvenir... tout dénonce l'inhumanité de l'homme, l'homme étant plus bas que l'animal puisque l'animal ne tue pas en jouant, et pas de sa propre espèce (pages 27-28).

Les thématiques "classiques" du roman sur la guerre 1914-1918 sont présents : la camaraderie, la montée en ligne, sous le bombardement, l'angoisse avant d'être attaqué, l'arrière (l'épouse infidèle, l'incompréhension), les officiers, le quartier général qui vit la guerre comme un Kriegspiele ou une manœuvre, la propagande dans les journaux... Et, bien sûr, au centre de tout, les thèmes de la folie et de la mort.

La folie est abordée à plusieurs reprises, folie du monde qui a pu entraîner un tel massacre, page 50 : "Le monde est une vaste maison d'aliénés". Folie de cette guerre en elle-même qui détruit les esprits avant de détruire les corps, avec l'exemple d'un lieutenant qui perd la raison sous le bombardement avant qu'un obus ne disloque son corps.

La camaraderie de ces quatre hommes leur permet de résister, mais l'auteur va plus loin puisqu'il regroupe dans une camaraderie plus vaste tous les combattants, Allemands comme Français. Camaraderie liée à la souffrance commune endurée pendant cette guerre, un destin commun.

En fait, l'auteur glisse ses pensées, le résultat de ses réflexions et les exprime par l'intermédiaire des rêves, des paroles, des écrits de ces quatre hommes. De même, l'histoire du déserteur français avec ses photographies n'est qu'un autre moyen utilisé pour dresser un portrait de cette guerre en images. Ses réflexions sont aussi insérées dans un récit d'une dernière relève avant l'attaque du secteur par les Français en 1918. On y a donc aussi un récit réaliste, avec de nombreuses anecdotes probablement tirées de l'expérience du front de l'auteur comme à la page 72.

"Yi... yi... Youm ! Youm !

- Bon, gronde Job. Voilà que ces cochons recommencent avec leur affreux soixante quinze !"

Certains points sont spécifiques au questionnement d'un ancien combattant allemand, page 84, il écrit :"Alors quoi, s'écrie l'homme, on aura fait la guerre pour rien ?" Le "pourquoi" de tout cela revient aussi avec régularité dans le texte.

Pour être un héros ? L'auteur aborde aussi la notion de "héros" par cette question : "Sommes-nous des esclaves ? Sommes nous des héros ? Et, encore une fois, pourquoi nous battons-nous ?".

Pour la patrie ? Un homme rêve de sa vie possible, pour mieux confronter le lecteur à ce que tous les hommes morts ont perdu. D'autant plus que cette mort prématurée n'est pas une mort douce, naturelle : elle est violente, douloureuse, horrible, lente, souvent précédée comme il a déjà été dit par la mort de l'âme, par la folie ou le renoncement (pages 94-95). "L'anéantissement de ces millions d'hommes aura-t-il plus d'importance que la chute tournoyante d'une feuille jaune qui descend en planant mollement, en quelque coin de la forêt ?" L'homme n'est même plus un animal, il est une simple feuille morte, inutile, négligeable, oubliée, insignifiante. Et il en arrive, à l'occasion du coup de main français à la conclusion suivante, page 100 : "Les frais et dégâts de semblables coups de main sont, le plus souvent, en disproportion flagrante avec leur utilité. Mais ce qui est pis encore, c'est lorsque, durant des semaines, on se bat pour conserver une tranchée dont l'importance est nulle (...). Même si l'on consent à ne considérer les soldats que comme une sorte de matériel humain, cette prodigalité de sang apparaît monstrueuse".

Ce n'est toutefois pas la fin de sa réflexion, il la prolonge sur la religion qui est finalement un soutien... dans les deux camps. "Oui ajoute Job en ricanant : nous ne parvenons pas à nous mettre d'accord afin de savoir s'il est très chrétien de travailler à l'aide de baïonnettes, de lance-flammes, de grenades à main, de gaz, pour une patrie contre une autre". Ce n'est qu'un exemple de ce questionnement, qui rebondit pages 114-115 avec un passage sur la cruauté des hommes qui surpasse celle des animaux alors que l'homme est à l'image de dieu.

A l'aide d'une discussion sur leur pire souvenir, le moment le plus terrible, l'auteur aborde le thème central de son roman : l'horreur de ce que virent et vécurent les combattants. L'explosion dans le fort de Douaumont, le résultat d'une série d'attaques françaises (qui permet à l'auteur de développer ses idées sur le patriotisme), les remarques grivoises des soldats sont des aspects qu'il développe alors. "Mais plus tard, elle sera étouffée, on nous présentera comme des héros candides, avec des cœurs d'enfants", page 112. Cette horreur est aussi montrée par la promiscuité dans l'abri, dans la tranchée, à l'occasion d'une corvée où le groupe passe à côté de six cadavres. Leur description en détails met le lecteur face à ces images qui ont hanté les survivants. Il permet à l'auteur de mettre ses lecteurs non combattants face à la réalité, et pas seulement la réalité visible : "Autour de ces morts, l'odeur qui monte est inexprimable. une seule aspiration et on a la sensation que les nerfs se contractent. Pendant des journées, on conserve le souvenir obsédant de cette odeur. Elle vous résonne dans le crâne comme la stridence d'un coup de sifflet d'alarme, il semble même que cette puanteur soit perceptible avec la langue".

"Inferno". Le titre de l'avant dernier chapitre résume on ne peut mieux le sentiment laissé par la lecture. L'horreur de la mort qui touche au hasard, l'horreur des souvenirs de la vie, de l'attente, d'une mort qui semble inéluctable, l'horreur qui devient palpable dans les descriptions crues de ce que voient les quatre hommes. Le soldat ne se voit plus que comme de l'engrais page 143 :

"Calculez-moi combien pèse un million de tués. Disons cent cinquante millions de livres. C'est tout de même un superbe gâchis que de laisser perdre ainsi cette belle viande.

- Console-toi (...), les arbres pousseront mieux ici, plus tard".

Le sort des quatre hommes est scellé par l'auteur. Il convient qu'ils meurent afin de mieux symboliser toutes ces vies gâchées. Celle des jeunes étudiants qui n'ont fait qu'effleurer la vie ; celle des paysans, des ouvriers, des pères de famille qui ont perdu leur famille, leurs souvenirs, leur vie. Pour mieux dire tout le gâchis de ces destins brisés si tôt. De tous ces hommes qui avaient une vie, mais qui une fois morts sont tombés dans l'oubli, oubli des hommes accentué par l'absence de tombe car enterrés là où ils sont tombés avec leurs espoirs.

Tout ce que l'auteur a raconté de ces quatre hommes, chaque individu l'avait et est mort avec, sans que les dernières lettres, les derniers mots n'atteignent ceux à qui ils étaient destinés. Comme si ce dernier souffle de vie devait leur être aussi enlevé.

Lire ce récit montre que certains anciens combattants sont revenus désabusés, ne croyant plus en rien, n'arrivant plus à donner sens à la vie, tout le monde dans lequel ils ont grandi, dans lequel ils croyaient, pour lequel ils se sont battus en 1914, pour lequel ils se sont sacrifiés, ce monde a disparu.

On comprend aisément que les nazis, une fois au pouvoir, aient interdit le livre et le film qui en fut tiré dès 1930, tant ils étaient à l'opposé de leur vision belliciste. On peut imaginer l'impact qu'eut ce livre à la fois sur les anciens combattants et sur ceux qui n'avaient qu'une vision très partielle et lointaine de ce que fut la guerre pour leur mari, leurs amis.

Un livre à lire, non pour avoir une vision allemande des combats (même si le contexte de l'Allemagne en 1918 est très présent aussi) mais pour appréhender de manière plus précise, plus réaliste ce que fut le conflit pour les hommes, quel que fut leur pays, sur ce front ouest.


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Dernière mise à jour : 4 avril 2011.