LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Une journée tragique décortiquée :

- Steg Jean-Michel, Le jour le plus meurtrier de l'histoire de France : 22 août 1914, Paris, éditions Fayard, 2013.


La préface de Stéphane Audoin-Rouzeau le dit : point n'est besoin d'être historien de métier pour faire de l'histoire. Je le rejoins évidemment.

Un premier point de cet ouvrage m'a tout de même tout de suite surpris : il n'y a aucun questionnement sur le chiffre de 27 000 morts, ni sur son origine, tout au plus la référence à sa mention dans un ouvrage. Aucun rappel sur le fait que cette estimation date des années 1970 et qu'elle est due à Philippe Contamine. Pas de mention non plus sur le fait que ce chiffre mériterait d'être affiné, ou même qu'il est débattu. Le plus étonnant même est que l'auteur utilise les sources statistiques d'un site dont le webmestre défend que le jour le plus meurtrier aurait plutôt été le 25 septembre 1915.

Ainsi, Jean-Michel Steg ne s'intéresse pas aux chiffres mais cherche à expliquer une hécatombe – réelle – un pic de pertes extraordinaire.


Le premier chapitre propose sans vraiment le dire une présentation des explications de cet échec et leur évolution au cours du conflit. Pour Joffre, cet échec est dû aux subalternes et aux défaillances de certaines unités ; pour d'autres, il s'agit d'une inadéquation entre la tactique de combat française (offensive à outrance) face à la réalité de la létalité des armements modernes, combinée à des circonstances défavorables. La réalité est évidemment plus complexe comme le montre l'auteur en présentant les différents secteurs et les circonstances des différents combats tout le long du front de ce 22 août 1914.


Rossignol, où les deux tiers de la division d'infanterie coloniale furent détruits en quelques heures, est un bon exemple du grand écart entre les explications données après coup et la réalité qui apparaît. Il n'y a pas vraiment de charge « baïonnette au canon » dans la première phase mais des Allemands ayant mieux compris les intentions de l'adversaire et ayant mieux pensé leurs positions. Une structure rigide dirigée par un officier supérieur qui craque littéralement du côté français explique également ce sanglant échec.


Les chapitres suivants cherchent à expliquer cet échec pour l'instant uniquement illustré par Rossignol. L'auteur montre l'évolution de la pensée stratégique de chaque camp, les choix réalisés, la structure des deux armées, l'armement. Finalement, il place les combats du 22 août dans le contexte général du début du conflit.


Cette simple évocation de la structure du livre montre que l'organisation proposée n'est peut-être pas la plus à même de permettre au lecteur de comprendre l'hécatombe. Fruit de facteurs stratégiques et tactiques, on finit par perdre de vue la problématique : les chapitres 4 et 5 ressemblent plus à une présentation généraliste qu'à une tentative de synthèse ou de réponse à la question. De même on peut se demander si la structure - un cas (Rossignol), puis la recherche des explications de cette hécatombe avant de revenir au récit des combats du 22 août - est la plus claire. Le chapitre 9 a un titre surprenant : « Pourquoi cette hécatombe ? » mais ce n'est pas encore la synthèse des explications. Il s'agit plutôt d'une approche de la mémoire de cette journée !


Revenons aux grandes opérations intervenues jusqu'au 22 août : elles montrent bien qu'en fait ces circonstances font que le front s'embrase car toutes les armées sont en mouvement et s'affrontent.

Les erreurs de jugement de Joffre sont bien mises en avant (il imagine le centre dégarni), le non-respect des ordres par certains généraux ambitieux également.

J'ai noté dans l'explication 2 en bas de page (page 149), une erreur concernant la réputation acquise au feu par certaines unités qui eut un impact sur l'image de chaque région. Je pense qu'il s'agit d'un stéréotype préexistant qui va s'accentuer. La lecture du livre « Petites patries dans la Grande Guerre » Michaël Bourlet, Yann Lagadec, Erwan Le Gall (dir.) est très instructive à ce sujet.

La vision d'ensemble donnée par le septième chapitre est très utile, montrant le caractère particulier de chaque bataille. La suite est plus surprenante : pourquoi évoquer longuement l'après 22 août ? Dans le chapitre suivant, pourquoi ne pas traiter que les massacres de civils du 22 août ? Au lieu de cela, on a l'impression de lire un article sur les massacres de civils en général, en insistant beaucoup sur les causes de ces massacres (en utilisant abondamment Horne John et Kramer Alan, 1914, les atrocités allemandes) mais aussi Wikipédia...


Dans le 9e chapitre, on peut s'interroger sur certaines notes (comme la mention de l'armée israélienne...), sur une surmortalité due au fait « que la miséricorde de l'ennemi semble justement avoir souvent fait défaut ». Sur quelles bases peut-on affirmer qu'elle « a fait défaut », et même « souvent » ? Une impression personnelle ? Au lieu d'affirmer de manière péremptoire, la recherche de témoignages dans les sources allemandes par exemple, aurait permis d'être plus rigoureux (et il existe des mentions de massacres de soldats français). Elles sont, évidemment, ténues, mais elles existent, tout comme les témoignages qui auraient rendu plus précise cette affirmation.

Si la réponse à la question ne forme pas l'essentiel de ce chapitre dont le titre est pourtant « Pourquoi tant de morts », les pistes permettant d'expliquer cette hécatombe sont reprises pour former une réponse globale à la question.

Il indique que cette partie du conflit a moins de témoignages que la fin. Sur quoi s'appuie cette représentation ? Au contraire, les témoignages sur le début du conflit sont nombreux et souvent nettement plus développés que pour le reste de la guerre. Il est fréquent en effet de constater une diminution de volume des notes chez un combattant à mesure que la guerre se prolonge (page 228). Évidemment, les écrits sur les épisodes du 22 août ne sont pas les plus nombreux, ils le sont probablement moins que pour d'autres combats ou batailles et les explications avancées ont tout de même de la pertinence dans ce cas.


L'ouvrage s'achève de manière originale : il commence par un chapitre sur le 22 août 1914 à Rossignol et il s'achève par le récit d'une visite sur place aujourd'hui. On observe ici la volonté de l'auteur de transmettre une mémoire des événements, d'où ce livre qui cherche plus à faire découvrir ces faits qu'à rester sur une analyse statistique. C'est aussi probablement ce qui justifie des chapitres plus narratifs (avant le 22 août et après).


En guise de conclusion :


Un livre qui décrit bien les événements de ce 22 août 1914, mais dont la structure aurait pu être plus simple et plus centrée sur le sujet. Si des éléments explicatifs se trouvent dans des faits et des choix antérieurs, on peut se demander s'il était nécessaire de tant les développer, au risque d'oublier parfois justement le 22 août.

De même, les combats de Rossignol bénéficient de trois cartes, les autres combats et l'ensemble du 22 août n'en disposent d'aucune. Cette manière de montrer les choses aurait pourtant été utile pour visualiser, localiser ce qui se déroula ce jour-là.

Cet ouvrage est tout de même riche, précis. Il donne une bonne vision de ce qui se passa en ce tout début de guerre. Il apporte à la fois des éléments généralistes sur le contexte et des éléments plus précis sur ses événements. Largement diffusé et relayé par les médias, il a aussi le mérite de faire découvrir à un public large cette journée du 22 août.




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Mise en ligne de la page : 6 août 2014.