LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

Revenir à la page précédente
Une richesse inattendue :
- RIOM Jean, 14-18 les souvenirs du grand-père William. Segonzac, Edition du Groupe de Recherches Historiques de la Charente Saintongeaise, 2008.

Pour qui aime lire des témoignages, des ouvrages sur la Première Guerre mondiale, les bouquinistes sont un moyen assez sûr de trouver des éditions anciennes, introuvables ailleurs. Il ne faut pas hésiter non plus à aller dans les librairies au cours de ses déplacements. C'est souvent l'occasion de découvrir des publications locales non dénuées d'intérêt. J'ai déjà eu l'occasion de dire tout le bien de certaines de ces publications, à commencer par celle de Jacques Pineau. Pour l'ouvrage au cœur de cet article, c'est dans une librairie de La Rochelle qu'il a été déniché. Il nous permet de suivre une partie du parcours d'un mobilisé local, affecté dans la zone des armées au 279e RI et qui présente longuement ses quinze jours passés à Verdun.


Il s'agit des cahiers rédigés au moment des faits par un mobilisé, William Lafrichoud, dont la transcription a été réalisée et corrigée par sa fille en compagnie de son auteur puis par son petit-fils qui a terminé cette mise en page et cette présentation en 1999. Il a parcouru les archives du SHD afin de donner sens à ce parcours, à une époque où la recherche était nettement plus compliquée. On retrouve donc des documents en annexe afin de compléter les propos du soldat. Toutefois, il ne s'agit pas à proprement parlé d'une étude historique sur l'engagement du 279e RI à Verdun. Ces annexes ne prennent sens que lorsque l'on a lu le récit des 16 jours à Verdun du narrateur.

Même si cela n'est pas précisé, la présentation le laisse bien comprendre : les textes de première main du soldat ont été corrigés aussi bien en ce qu concerne l'orthographe que la syntaxe (mais avec quelques erreurs dans les règles des espacements).


La longue présentation par le petit-fils montre que ce travail tient à la fois de la diffusion d'un témoignage et d'un attachement très fort lié au souvenir de ce grand-père. La réalisation et la transmission des écrits sont bien présentées et forts intéressantes. En effet, si le grand-père a tenu à écrire ses souvenirs, il a cessé de le faire ; le petit-fils a aussi cessé de l'interroger. Il note ses regrets mais l'absence de fin à ce récit doit nous rappeler une chose. Le paroxysme de Verdun a-t-il pu jouer sur son envie d'écrire quand la suite paraît si éloignée de l'horreur, de l'intensité de cette période ? Il est fréquent de trouver un arrêt dans la rédaction des carnets ou une baisse d'envie, à mesure que le conflit s'éternise. Tout semble déjà dit, pourquoi continuer à écrire le quotidien ? Et puis ce grand-père ne se résumait pas au statut d'ancien combattant. Il était avant tout un grand-père, avec ses occupations et une longue vie après la guerre. On résume trop souvent, à mon avis, les anciens combattants à ces quelques mois ou années de leur vie. Si ce fut probablement la période la plus marquante de leur vie, elle ne fut pas la seule pour autant.


  • La mobilisation d'un territorial :


Passé le premier chapitre sur la mobilisation où il raconte sa tristesse de partir, et quelques éléments sur le contexte général, on entre dans un wagon. Ce wagon est celui qui mène au dépôt et c'est le premier témoignage où je lis autant de détails sur ce voyage. À partir de ce moment, on échappe aux généralités sur le conflit et on entre dans un témoignage très riche et dense sur des aspects méconnus de la guerre.


D'abord affecté à la compagnie de territoriaux du dépôt, suite à sa visite médicale à son arrivée, il y est cordonnier. Il explique ce qu'il fait et c'est une fois encore original. Mais le dépôt ayant fonction d'envoyer au front des renforts, il finit par être affecté ensuite non au 54e RIT mais au 279e RI (voir loi du 5 août 1914). Une fois dans la zone des armées, il n'est pas tout de suite affecté à une compagnie de combat. Il reste dans une sorte de dépôt (peut-être un 9e bataillon, mais il ne l'indique pas). Il est chargé de ramasser les cadavres. Il décrit longuement ce travail, ce qui n'est pas courant non plus.

Il finit par être envoyé effectivement au 279e RI.


  • Au front avec le 279e RI :


Chose étonnante aussi précis soient ses souvenirs, il n'y a aucun repère chronologique (à l'exception  du jour de l'an 1916) mais quelle précision dans son récit ! Les corvées, la recherche d'un abri lors de son premier passage en première ligne, le froid (et notamment les pieds gelés), les cadavres. Il mentionne une trêve des tirs avec les Allemands en face, distants d'à peine 40 mètres, et même une prise de photographie et la réaction des officiers supérieurs qui veulent la fin de cette situation. Il parle, comme bon nombre de combattants, de tirs de canons autrichiens de 88 mm, « tellement rapide qu'il arrive sur nous sans que l'on entende le sifflement de l'obus », page 44.


Il développe aussi longuement la vie au repos. Il décrit des discussions et en fait même la transcription. Ainsi, on découvre un échange entre un syndicaliste et un caporal catholique de droite. « Alors la conversation continue sur la politique, la religion, la guerre, les boches, les anglais. Chacun voit les choses à sa façon mais tous demandent la paix ! », page 46.

Autre thème abordé, les loisirs comme les cartes (la manille), la fabrication de bagues réalisées avec  l'aluminium des têtes d'obus.


Son récit, écrit à chaud, fourmille d'anecdotes riches et très intéressantes car rédigées dans un style très vivant. Par exemple, il raconte le refus d'obéissance d'un soldat qui le conduit devant le conseil de guerre. Il est proposé au narrateur de fumer un cigare imbibé d'huile et séché afin d'être évacué. Il refuse mais l'autre soldat réussit dans son entreprise. Il parle aussi d'une soirée dans un estaminet, les discussions, les chants, la conduite de la guerre critiquée par des camarades (par exemple quand quatre menuisiers sont présents mais que c'est au sergent de diriger les travaux avec un résultat peu concluant). Il évoque aussi le travail de mine réalisé par les Allemands sous leur tranchée ; il apprend son explosion par un communiqué pendant sa permission à Paris. L'arrivée des renforts est expliquée par le départ des ouvriers métallurgistes et des évacués. Les premiers donnent quelques nouvelles puis oublient leurs anciens camarades.


Et puis il y a des histoires plus « classiques », les habituelles anecdotes liées au « Système D », les bombardements, les tours joués à un lieutenant ou à un camarade ; il raconte ce qui s'est passé dans un abri où furent ensevelis et tués par un obus de 105 mm cinq joueurs de cartes, les tranchées inondées, les hommes qui s'enfoncent jusqu'au bassin, les travaux pour créer une nouvelle ligne de tranchées.


  • À Verdun avec le 279e RI :


L'intensité gagne encore un cran avec cette partie du récit. Quand en on commence la lecture, on est happé par le récit et on dévore les pages. L'auteur est très précis et a un vrai talent de narrateur. L'attente, les travaux, les difficultés pour aller au ravitaillement au fort de Souville, les points de repères, et puis le 11e jour l'attaque surprise allemande, les combats, l'aide au camarade enseveli. Et à tout moment la mort omniprésente pendant les trajets, pendant les travaux son manche de pelle est trois fois touché, ses camarades blessés, tués… On perçoit à quel point le contraste entre le secteur précédent et celui de Verdun est grand et on comprend d'autant mieux pourquoi cette bataille a autant marqué les combattants qui y participèrent. C'est là aussi qu'il voit de près les Allemands qui attaquent, qu'il tire, qu'il tue. Il en parle, ce qui est très rare dans les témoignages.

Il donne de nombreux petits détails très intéressants. En plus des traits de caractère des uns et des autres, il mentionne des éléments plus généraux qui ne sont pas inintéressants comme page 99 : « un homme lui répond : Division du boucher, (cela veut dire division du général Mangin) » pour ne citer que cet exemple.


  • Et après Verdun ?


L'auteur n'a pas poursuivi son récit. Il n'a, semble-t-il que plus tardivement, jeté quelques notes sur son parcours général qui nous permet de savoir qu'il resta au 279e au moins jusqu'à l'été 1918, participant à toutes les opérations du régiment.


  • En guise de conclusion :


Chaque témoignage est unique. Et celui-ci ne déroge pas à la règle et mérite tout autant que les autres d'être publié. On y découvre le parcours de cet homme de 1914 à 1916 avec un récit extrêmement complet pour la période allant de décembre 1915 à juin 1916. Il est même rarement aussi précis que cela dans les carnets déjà lus. On voit cet homme vivre au quotidien mais aussi son groupe de camarades. L'ensemble est très bien écrit et se lit comme un roman. Mais ce n'en est pas un.

Il est toujours intéressant également de s'attarder sur la présentation de l'ouvrage qui nous en apprend beaucoup sur la personne à l'origine de cette publication (vision de la guerre et ici de son grand-père). On ne pourra regretter qu'une chose : le fait que cet homme n'ait pas été plus loin que ce mois d'avril 1916 car quand on voit la richesse de ce qu'il a écrit pendant quatre mois, un récit si riche et vivant que cela en aurait probablement fait l'un des plus riches sur le conflit. Il n'en reste pas moins un texte à découvrir pour ces quatre mois.


Cet ouvrage semble encore disponible auprès de l'association qui en a assuré l'édition. Pour la contacter : http://www.segonzac.fr/fr/association/1/14238/g-r-e-h

 



Revenir à la page précédente

Publication de la page : 5 novembre 2015