LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Un beau livre riche en témoignages :
- DUTRÔNE Christophe, Notre baptême du feu, août-décembre 1914, photos et témoignages inédits, Paris, Éditions du Toucan, 2014.

Lorsque je chronique un livre, la grande difficulté rencontrée est de trouver un juste milieu entre ce que je voudrais trouver dedans, ce que son titre me laisse attendre et ce qu'il y a effectivement et ce que l'auteur a voulu en faire avec les contraintes de l’éditeur. L'exemple de ce livre est très parlant.


Quand je vois un ouvrage en librairie proposant dans le titre des photographies et des témoignages inédits, instinctivement, je me méfie. Il est déjà arrivé que, derrière cet intitulé, se cachent en fait des clichés de fonds vus et revus, d'images d'avant-guerre voire simplement de cartes postales. J'ai donc attendu de pouvoir le feuilleter pour l'acquérir, la période étudiée étant relativement pauvre en photographies parlantes, même officielles.


L'ouvrage propose une construction assez classique, chaque chapitre alternant présentation chronologique de la période étudiée, illustrée de nombreux clichés, avec des témoignages. Le tout peut être ponctué de synthèses autour d'une thématique particulière (les taxis de la Marne, les fusillés pour l'exemple, l'affaire du XVe Corps, les fraternisations...) ou d'un personnage (Joffre par exemple). Plus que la présentation historique, ce sont les témoignages et les nombreux clichés qui illustrent le livre qui en font l'originalité. Mais est-ce aussi inédit qu'annoncé dès la couverture ?


  • Des clichés inédits ?


Pas à 100 %, « évidemment » pourrais-je ajouter. Une partie des clichés provient des fonds de la Library of Congress des États-Unis. Peu utilisé en France – encore que des revues l'ont fait en 2014 – le fond Bain n'est toutefois pas inconnu. Mieux encore, il est en partie librement accessible sur le site de l'institution (mais je ne peux dire s'il faut payer des droits pour exploiter dans une publication papier ce fond). Cependant, l'auteur a fait un réel travail de recherche afin de les légender correctement et éviter de mélanger les scènes d'avant-guerre avec une narration des combats.

Au moins l'auteur a fait le choix de ne pas privilégier les fonds institutionnels ou de banques de données d'archives pressurés à foison en 2014. Il fait appel à des collections privées qui lui ont permis de proposer effectivement des clichés souvent inédits.

Qu'ils soient inédits ou connus, les clichés ont fait l'objet d'un très beau travail de publication. Les reproductions sont à la fois mises en valeur par la qualité du papier et par un format pour une fois correct.


  • Des témoignages inédits ?


Les témoignages ne sont pas, à première vue, 100 % inédits non plus. On peut lire des pages de De Gaulle, de Lintier par exemple. Ce sont donc, ici, des extraits de textes déjà publiés.

Le mot « inédit » conduit à se poser la question de ce que l'on sous-entend quand on l'utilise. Personnellement, c'est un témoignage qui n'a jamais été publié. J'ai l'impression que pour certains auteurs, si le document n'a été publié qu'à l'étranger ou sur internet, on peut mettre « inédit » sur un livre qui est le premier à le publier « sur papier » en France. C'est, je trouve, nier le travail de publication déjà réalisé sur Internet. Si j'évoque ce procédé, c'est qu'il est utilisé ici : une partie non négligeable des témoignages est déjà disponible sur Internet. Ce n'est donc pas comme s'ils étaient conservés dans une institution publique d'archives ou chez des personnes privées et étaient totalement indisponibles autrement.


Ainsi, en cherchant des informations sur un des témoignages sur Internet, quelle ne fut pas ma surprise de trouver l'intégralité dudit témoignage en ligne depuis plusieurs années. Ici, l'inédit ne l'est que sur papier. J'ai poursuivi ma recherche et ce sont en tout onze témoignages utilisés qui sont disponibles sur un même site, celui du Chtimiste. Ce qui me gêne le plus, c'est que le site n'est cité nulle part, d'autant plus qu'il n'y a pas de sitographie à la fin de l'ouvrage. On aura du mal à me faire croire en une simple coïncidence, d'autant plus que le site du Chtimiste permet de contacter directement par mail le propriétaire des documents ! Ainsi, on trouve le nom des propriétaires des carnets et du webmestre du Chtimiste, Didier L. Mais pourquoi ne pas avoir mis les références au site au moins une fois ? Certes, l'auteur a enrichi ces témoignages de biographies très complètes, mais la source de tous ces documents méritait d'être mieux mise en valeur.


  • Un livre écrit pour le grand public ?


Certes tous les clichés et les témoignages ne sont pas inédits, mais ils forment un ensemble cohérent qui permet une découverte de ce que fut le début du conflit dans l'infanterie et l'artillerie. Les autres armes sont évoquées.

Si à la fin de l'ouvrage on ne trouve pas de sitographie comme je l'ai déjà dit, la biographie est réduite au minimum, ne citant même pas le seul livre ayant suivi le même thème, celui de messieurs Ortholan et Verney datant de 2004. Les remerciements sont développés tout comme les crédits photographiques.

Pas d'indication concernant une éventuelle modernisation ou correction des textes originaux dans les extraits proposés. L'effet « Paroles de Poilus » ?

L'auteur semble donc avoir voulu écrire une histoire illustrée pour un public large. L'absence d'introduction ou d'avant-propos comme de conclusion à défaut d'une ouverture est plus étonnante. Il y a bien une ébauche de conclusion page 145, mais le livre compte encore 41 pages ensuite. De ce fait, on termine la lecture par quelques témoignages sur les fraternisations de Noël 1914.


  • Une matière suffisante ?


À l'exception des pages de narration historique, la période octobre-décembre 1914 commence à la page 160 et se termine page 191. 31 pages pour 3 mois de conflits, le déséquilibre est nettement visible.

Page 6 à 23 : l'armée avant la Grande Guerre

Page 24 à 33 : la mobilisation

Page 34 à 79 : la bataille des frontières

Page 80 à 159 : la bataille de la Marne

Page 160 à 191 : octobre à décembre 1914


La lecture des pages synthétisant les événements donne un récit cohérent et complet. Ce n'est pas le cas des clichés et des témoignages, réellement plus riches pour les deux premiers mois du conflit (à proprement parlé le baptême du feu pour l'armée française). Une partie des témoignages de la seconde période proviennent d'ailleurs de documents déjà publiés.

Face à ce réel déséquilibre, pourquoi ne pas avoir arrêté l'ouvrage à la fin de la poursuite après la Marne ?


  • Du travail de l’auteur et de celui de la maison d’édition :


Ayant de nombreuses questions, je me suis permis de contacter Christophe Dutrône qui a eu la gentillesse de me répondre rapidement. Son optique a été de faire un livre de vulgarisation, un « beau livre » destiné au grand public à l’aide de photographies légendées avec précision et de textes « parlants », peu connus pour qui n’a pas de réflexes internet.

Pour ce qui est du « inédit » dans le titre, il s’agit d’un choix de l’éditeur, le titre initial ne comportait pas cette mention.


  • En guise de conclusion :


De l'inédit, il y en a dans les photographies et dans certains documents. Il ne faut cependant pas imaginer du 100 % inédit, que ce soit dans les clichés ou les témoignages. Le réellement inédit se réduit une fois enlevés les images du Library of Congress et les carnets disponibles sur le site du Chtimiste.

Le travail de sélection des témoignages comme des photographies, le soin pour la reproduction des images en font un travail intéressant. Pour la partie historique, ma préférence va toujours vers l'ouvrage de messieurs Ortholan et Verney (mais ils utilisaient des fonds institutionnels et des cartes postales comme illustrations).

J'en retiens surtout la grande qualité de la documentation des particuliers qui ont formé la matière à cet ouvrage et qui montre qu'il est possible de faire de l'inédit, mais pas à 100 %.


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Mise en ligne de la page : 21 août 2017.