LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Actes d'un colloque :
- EVANNO Yves-Marie et LAGADEC Yann (dir), Les Morbihannais à l'épreuve de la Grande Guerre, 1914-1920. Vannes, Département du Morbihan, 2017. 234 pages.

Que peut valoir un livre coûtant seulement 10 euros ? De la même manière qu'il ne faut pas imaginer que plus un livre est cher, meilleur il est, le contraire est tout aussi inexact. Pour ce prix, vous avez 234 pages denses, illustrées juste ce qu'il faut, sur papier glacé. Ce sont sept communications qui sont réunies ici, chacune accompagnée de ses notes de bas de page utiles, d'illustrations et d'une bibliographie fournie. Surtout, ce sont des recherches qui donnent vraiment un regard neuf sur le conflit. De l'histoire militaire à l'histoire économique en passant par une histoire sociale, les thèmes abordés proposent une vision très large du conflit, tout en étant centrés sur le Morbihan.


Dès l'introduction, le ton est donné : Y. Lagadec et Y.-M. Evanno, en 16 pages, mettent en avant l'engouement autour du conflit depuis 2014, le regain mémoriel lié au Centenaire. L’intérêt du grand public, les multiples manifestations (des plus classiques aux plus modernes) sont contextualisées dans un temps long qui donne beaucoup de sens à ce qu'il se passe encore aujourd'hui. Ils rappellent que « mémoire » n’est pas « Histoire » et que la vision encore donnée du conflit aujourd’hui est très souvent axée sur les mêmes thèmes. Ce qui en laisse de nombreux à étudier, ce que ce livre s’efforce de démontrer dans chacune des communications. L’introduction, comme le reste des textes, n’est d’ailleurs pas avare en pistes.

La mise en perspective de l’historiographie du conflit dans le Morbihan est aussi particulièrement riche et éclairante. Vivant dans leur temps, les historiens font une analyse très fine des tendances actuelles.


Plutôt que de faire un résumé général qui ne rendrait pas grâce à chaque article, en voici un court résumé.


  • Y. Lagadec et E. Le Gall : Les fusiliers marins face à la légende de la bataille de Dixmude.


Les auteurs déconstruisent le mythe scientifiquement, expliquent son histoire. Ils mettent en évidence l’origine diverse des fusiliers marins, leur inexpérience, leur douloureuse initiation au combat, le rôle des autres troupes présentes à Dixmude et la prise de recul de nombreux anciens combattants avec la légende forgée dès l’époque du conflit.


  • Y. Lagadec : Des cavaliers dans la Grande Guerre : le 2e régiment de chasseurs à cheval de Pontivy (1914-1919).


Voilà un bel exemple de ce que peut apporter l’histoire à un sujet qui pourrait facilement tomber dans le simple historique. Il ne s’agit pas d’une « historie bataille » mais bien de la présentation du parcours d’un régiment et de l’évolution de son emploi dans le cadre du conflit. On commence évidemment par la mobilisation et les missions de la guerre de mouvement (dont on imagine très mal les risques et les conséquences tant on a souvent en tête les récits de fantassins). Ensuite, les conséquences de la guerre de tranchées pour des cavaliers sont bien expliquées et illustrées, tout comme les questions posées par le retour à la guerre de mouvement et le retour à Pontivy.


  • P. Bette : La mobilisation des femmes dans le Morbihan pendant la Grande Guerre.


Il ne s’agit pas de redire comment les femmes vécurent pendant le conflit mais comment elles y participèrent activement. La liste est longue et chaque élément est développé par l’auteure : les œuvres caritatives (hôpitaux, marraines de guerre, envois divers aux prisonniers et aux combattants…), le travail (dans les usines…),  leur utilisation méconnue mais croissante dans l’armée. Leur rôle fut donc loin d’être négligeable et dépasse largement le simple remplacement ds hommes partis. Est aussi abordée la question de la prostitution, les contestations en 1917, le pacifisme ainsi que l’émancipation bien moins importante que la mobilisation des femmes aurait pu le laisser imaginer.


  • J. Curacull : Les entreprises industrielles du Morbihan : l’impact économique d’une guerre totale sur un département de l’arrière (1914-1920).


L’auteur présente les difficultés des industries lors de la mobilisation puis leur adaptation rapide, même si le département était relativement peu industrialisé. Les différents aspects de cette adaptation sont étudiés, principalement grâce à l’exemple des forges d’Hennebont. Les lacunes dans les archives sont très importantes et posent des problèmes pour quantifier et généraliser les observations sur quelques sites. La présentation ne s’arrête pas à la fin de la guerre mais aborde la question de la démobilisation de l’économie et de sa reconversion.

L’aspect humain est aussi étudié, surtout dans ce qu’il peut être un problème pour l’entreprise (manque de main d’œuvre, grèves, licenciements à la fin de la guerre).


  • A. Guguin : Les travailleurs chinois dans le Morbihan, entre acceptation et rejet (1916-1918).


Sujet méconnu, l’auteur montre les difficultés pour le traiter en raison du peu de sources et la prédominance de celles liées aux infractions et conflits avec la population, ce qui est déjà assez significatif. Si les Chinois furent une main d’œuvre utile, en particulier en 1918, ils furent généralement mal acceptés par la population. Officiellement vues comme des personnes peu volontaires, joueuses dont il fallait se méfier, ces préjugés s’ancrèrent dans la population et des faits furent largement relayés par la presse locale, ce qui augmenta les a prioris. Cela conduisit à des violences, d’abord peu réprimées puis combattues de manière plus sévère (les Chinois étaient des alliés et les violences eurent des répercussions jusqu’en Chine), ce qui apaisa la situation, sans jamais rendre le sort enviable pour les Chinois.


  • D. Guyvarc’h : Les Morbihannais et Dieu de 1914 à 1918.


Une partie du département est marquée par une forte pratique religieuse, militante. La crise des inventaires n’est pas loin en 1914 et la république laïque est peu appréciée. L’auteur voit deux étapes dans le soutien local de l’Église à l’effort de guerre : d’abord la lutte contre la barbarie germanique (culturelle, religieuse) puis, à mesure que la guerre se prolonge, il s’agit de révéler les raisons pour lesquelles la France est punie par Dieu.

La pratique religieuse des soldats bretons est évoquée, tout comme le rôle des religieux mobilisés. On découvre la lutte entre laïcs et religieux concernant la gestion des hôpitaux mais aussi les crises (censure de la lettre pour la paix du Pape en 1915 par exemple).

La fin de la guerre montre les spécificités morbihannaises dans le choix très politique de l’emplacement des monuments aux morts.


  • J.-M. Richard : La guerre vue de l’arrière par les peintres du Morbihan et de Bretagne.


En raison du corpus limité, l’auteur a élargi son propos à toute la Bretagne. Il montre la vision de la guerre donnée par les artistes et l’impact qu’elle eut.

Les artistes illustrent de nombreux aspects de la vie citadine pendant le conflit, la mobilisation, la vie à l’arrière, les blessés… Leur utilisation à des fins de propagande est aussi étudiée. On regrettera simplement que si chaque œuvre est décrite, le nombre d’illustrations est trop limité. Il s’agit probablement d’une question de droits, mais c’est tout de même un peu problématique de lire l’étude d’une œuvre sans la voir.


  • Y.-M. Evanno, J. Vincent : Loin des tranchées, la plage. Réflexions sur le tourisme dans le Morbihan.


Que reste-t-il du tourisme dont a aperçu l’importance dans le précédent article ? Voilà une question qui a le mérite d’être posée. Après un état des lieux avant 1914 montrant la rareté des sources, l’auteur explique que si l’année 1914 fut particulière avec le départ brutal de la majorité des vacanciers, les années suivantes ne furent pas marquées par une absence totale de touristes. Au contraire, ils continuèrent de venir, en moins grand nombre il est vrai. Les hôteliers durent s’adapter, leurs établissements n’étant pas utilisés comme hôpitaux. La côte ne fut pas non plus désertée avec une présence militaire liée à des dépôts, des zones d’exercices, des convalescents qui permirent au commerce de se maintenir. La présence américaine fut à ce titre une manne avant le retour à l’état de paix.


  • En guise de conclusion :


Ce livre n'est certainement pas à réserver à un public local. Les thèmes sont traités de telle manière qu'ils éclairent le sujet et font réfléchir le lecteur d'où qu'il soit, quitte ensuite à projeter dans son département les nombreuses pistes lancées dans le livre.

Emmenés par des historiens curieux de travailler sur de nombreux aspects méconnus du conflit et de son époque, les rédacteurs offrent une vision vraiment enrichissante de chaque thème proposé. Même sur des points plus traditionnels, la rigueur, le recul et les questionnements nouveaux en font des travaux exemplaires, adaptés à tous les lecteurs. L’ensemble est d’une grande homogénéité en terme de qualité.

Ce livre est la preuve que l’histoire du conflit au niveau local reste à écrire sur bien des aspects. Il donne le sentiment – justifié – au lecteur de beaucoup avoir appris lorsqu’il le referme au cours et à la fin de la découverte.


Un seul regret : ce livre est uniquement disponible à l’achat sur le site des AD56. Il est d’ailleurs assez mal mis en avant (il faut par plusieurs pages avant d’y arriver).



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Mise en ligne de la page : 21 août 2017.