LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Roman contemporain :
- ECHENOZ Jean, 14, Paris, Editions de Minuit, 2012, 124 pages.

Pourquoi intégrer un roman contemporain dans une liste pour l'instant uniquement composée d'écrits de témoins ou d'historiens ? Ce site visant à permettre de se faire une idée la plus précise possible de ce que vivaient ces hommes, des obligations militaires, il s'intéresse aussi à la représentation que l'on peut avoir de ce conflit, un siècle plus tard. Cet ouvrage est un point de comparaison intéressant entre les écrits des combattants et ceux d'un auteur actuel. En observant ce sur quoi il insiste, on peut constater des influences, une vision de cette période. Un récit bien plus complexe qu'il n'y paraît, à la fois historique mais surtout littéraire.


Un ouvrage documenté :

C'est un fait : Jean Echenoz n'est pas parti de quelques souvenirs, vus, lus ou entendus. Il a fait un vrai travail préparatoire, à la fois pour rendre des atmosphères (la mobilisation, les tranchées, la vie sans les hommes) et pour ancrer son récit dans un contexte précis. Trop peut-être ? Un élément qui différencie clairement ce récit de celui d'un ancien combattant est le luxe de détails donnés sur les marques, l'organisation de l'armée, l'équipement... Il est rarissime qu'un combattant cite sa division, sa brigade... L'auteur actuel place volontairement les personnages dans un ensemble plus grand, mais est-ce bien utile au récit ?

Quoi qu'il en soit, le récit colle bien avec l'époque dont il parle. Les effets de réels sont efficaces, et mieux encore, il a mis des éléments réalistes, dans les détails. Ainsi, le capitaine Vayssieres semble être une allusion au capitaine Veyssières qui commandait la 10e compagnie du 93e régiment d'infanterie en août 1914.

Documenté ne veut pas dire exempt de quelques imprécisions. Cela ne nuit en rien au récit, car que les hommes aient été mobilisés de 21 à 47 ans (classe 1913 à 1887) au lieu des 18 à 49 ans cités par l'auteur, quand on voit l'exactitude de tout le reste, est-ce si important ? D'autant plus que cela reste un roman (et il n'y a rien de péjoratif dans mes mots) et non un livre d'histoire. La nuance est importante.


De l'annonce de la mobilisation, aux premiers pas dans la caserne, puis sur les routes d'août 1914 jusqu'aux tranchées, l'auteur conduit ses héros dans les grands thèmes de la Première Guerre mondiale, au front comme à l'arrière. Ma première impression fut qu'il s'agissait d'une trame narrative ténue prétexte à développer des parties très descriptives et thématiques. Cette impression est renforcée par une fin qui m'a déçu, car trop rapide, entendue, prévisible à mon goût : un ouvrage quasi pédagogique dans sa présentation du conflit.


Mais la discussion avec d'autres lecteurs m'a montré que j'avais eu une lecture bien trop attachée aux événements, au rendu des faits historiques. Oubliant à cause de ma grille de lecture qu'il s'agit avant tout d'une œuvre littéraire. Littéraire et donc ayant d'autres visées que transmettre des faits historiques. Un texte sur un contexte, des personnages qui permettent de varier les approches, et l'utilisation de la richesse de la langue et de ses formes pour donner une approche bien plus riche que ma première lecture ne m'avait laissé penser.


Une œuvre littéraire :

Dès la page 8, le lecteur est face à l'aspect littéraire de l'ouvrage : Jean Echenoz évoque « un coup de vent tapageur s'est brutalement levé ». Cette longue évocation dont je ne donne qu'un court extrait montre que l'auteur a construit un récit nettement plus complexe que ce que l'on pourrait croire. Ici, le vent est la guerre qui va s'inviter dans la vie des hommes en ce beau début d'août. C'est par une série de figures de style, par la construction de son récit, par l'évolution des descriptions, des personnages que le texte va emmener le lecteur dans une présentation très riche du conflit. Et le lecteur va d'autant plus facilement s'y engouffrer que le récit est bref (on le lui a reproché), fluide, riche en descriptions lui permettant d'imaginer au plus juste les situations évoquées.

Un peu plus loin, en entendant et en observant les cloches, il écrit « ces impulsions mécaniques, aux allures de déclics ou de clins d’œils ». Que sont ces impulsions ? Est-ce une allusion aux cliquetis des armes, à un mécanisme qui est mis en route et que rien ne peut arrêter ? Toujours dans ce début d'ouvrage, Jean Echenoz écrit « Puis s'arrêtant aussi net qu'il avait surgi, le grondement enveloppant du vent ». Allusion sonore cette fois-ci du bombardement lointain ? Du vent qui emporte les sons comme la guerre emporte les hommes ? Ce premier chapitre s'achève sur l'image d'un livre qui « s'est ouvert dans sa chute pour se retrouver à jamais seul au bord du chemin, reposant à plat ventre (...) ». La personnification évidente du livre « à plat ventre » donne l'image d'un homme tué à la guerre qui gît au sol : tout ce que contient le livre est perdu, tout ce qu'était homme est disparu. Il peut être vu également comme une situation prémonitoire du personnage quand il reviendra de la guerre : seul. Le texte latin cité à cette occasion est plus énigmatique. Extraite du livre de Victor Hugo « Quatrevingt-treize », on peut la traduire par « Ils ont des oreilles et n'entendent pas ». Fait-il allusion au son du canon qui va les broyer, ou veut-il dire que les cloches sonnent non la mobilisation mais le glas ? Le lien avec la Vendée peut aussi une interprétation de cette référence.


Le chapitre deux évoque l'équipement des hommes et est mis en parallèle avec le chapitre 3 qui parle de « l'équipement » de Blanche, une jeune femme.


À chaque chapitre, progressivement, la vie ancienne s'efface. La vie civile, où l'homme n'est finalement pas indispensable, remplacé par les femmes. On met l'uniforme, les femmes qui disent au revoir, la nourriture qui devient du singe froid avec de l'eau trouble. La multiplication des énumérations, des listes prend aussi tout son sens à mesure que les pages s’égrènent. Il décrit l'équipement qui fait d'un homme un militaire. Une fois arrivé au front, il énumère les éléments épars de la vie d'avant détruits puis les éléments de la vie militaire, intacts. Parmi les éléments épars du village détruit se figure une carte à jouer. Peu après, il réutilise le jeu de cartes : les hommes jouent aux cartes, avant que leurs propres cartes ne soient plus que ce qui reste d'une vie ?


Le chapitre où il évoque l'aviation est marqué par l'utilisation du moustique comme analogie de l'avion, son bruit, sa fragilité, son sort si on l'entend.


Rien n'est gratuit dans ce qu'écrit Jean Echnoz. Quand il évoque page 60, « C'étaient les musiciens d'un régiment dont le chef, sa baguette blanche dressée, a fait s'élever en l'abattant l'introduction de la Marseillaise, l'orchestre envisageant d'illustrer vaillamment l'assaut », on a l'image d'un orchestre jouant pour accompagner un spectacle, une musique de film entraînante. Cette partie est aussi riche en figures de style, comme des synecdoques : parler de l'instrument au lieu du musicien.


Plus loin, il note « d'autant plus que l'ennemi est en défense, dissimulé » alors que les assaillants sont « affaiblis », « courbés ». Il s'agit d'un choix de vocabulaire, le champ lexical, montrant que cette attaque est perdue d'avance. Pour compléter, il utilise le mot « maladroitement » et il précise, à propos des soldats français : « chacun précédé de sa baïonnette qui trouvait l'air glacé devant soi ». La baïonnette ne troue que l'air, pas l'ennemi ! Il raconte le combat de la même manière. On ne se tue pas en tirant mais par le fer, le tir ne servant qu'à dégager la lame de la baïonnette du corps par effet de recul.


Le passage de cette guerre de mouvements à une guerre de tranchées est résumé par des figures de style : les hommes qui marchent font penser à deux hommes, impression accentuée par l'usage du « on » et du « il ».

« Cela se figeât en face-à-face, cela s'est figé dans un grand froid, comme si celui-ci gelait soudain le mouvement général des troupes ». Un peu plus loin, les hommes eux-mêmes se retrouvent paralysés (page 66).

Revenant sur ce qui se passe à l'arrière, l'auteur montre que cet arrière s'est figé quand les hommes sont partis alors que ces hommes eux avançaient. Désormais, le mouvement est inverse. Seuls les détails changent au front et c'est l'arrière qui change, avance.


Derrière les descriptions soit très techniques, soit riches sur les équipements, n'apparaissent à aucun moment les souffrances. L'éluder a-t-il été un choix délibéré pour montrer la vacuité de tous les détails donnés qui, au final, effacent l'essentiel ? Sous cet équipement, derrière ces longues descriptions, ces mots, il y avait des hommes. Ces descriptions nous montrent aussi la minutie des armées pour équiper leurs troupes, liquider l'ennemi. L'horreur finit par être visible derrière une liste des multiples risques et des morts possibles liées à chacun. Page 75, il fait cette liste pour les gaz : « Les gaz : toute sorte de gaz, aveuglants, vésicants, asphyxiants, sternutatoires ou lacrymogènes que diffusait très libéralement l'ennemi (...) ». Cette manière d'écrire permet de deviner des scènes atroces : « ils ont pu voir brûler deux aviateurs tués sous le choc, et restés démantelés sur leurs sièges, transformés en squelettes grésillants maintenus par leurs courroies ».


L'auteur, par ses mots, montre que leur richesse peut être aussi évocatrice que des descriptions précises, voire que des images. Il prouve aussi par des énumérations sans fin qu'au final, le destin des hommes ne tient qu'en quelques mots.


Les héros ne sont rien, sont-ils même à proprement parlé des héros : ils sont ballottés, secoués par les éléments événements, les moyens employés pour la guerre. Ils se retrouvent au combat, ne comprennent pas ce qui se passe, sont dépassés par les événements. Pages 75 et 76, ils sont menacés à chaque instant par un bombardement. Page 77, il devient « gigantesque » dans une gradation des mots significative. Et malgré ce qu'ils ont vécu, retour aux corvées le soir même. Ces journées ne sont que le quotidien sordide des combattants.


La musique a une place particulière dans l'ouvrage : le son des cloches, l'orchestre lors de l'attaque ont déjà été évoqués. Il revient sur ce thème, sur les sonorités des mots, pour, avec quelques allitérations, montrer le bruit du bombardement (page 78) : « dans le perpétuel tonnerre polyphonique sous le grand froid confirmé, canon tonnant en basse continue, obus fusants et percutants de tous calibres, balles qui sifflent, claquent, soupirent ou miaulent (...) ». Il finit par voir dans l'opéra une métaphore de la guerre. « Tout cela ayant été décrit mille fois, peut-être n'est-il pas la peine de s'attarder encore sur cet opéra sordide et puant. Peut-être n'est-il d'ailleurs pas bien utile non plus, ni très pertinent, de comparer la guerre à un opéra (…) même si comme lui c'est grandiose, emphatique, excessif, plein de longueurs pénibles, comme lui cela fait beaucoup de bruit et souvent, à la longue, c'est assez ennuyeux » (page 79).

Il explique son analogie pour montrer sa pertinence. Mais la première phrase est encore plus importante : elle explique tout simplement ce que ne veut pas faire l'auteur avec ce livre. Il n'essaie pas de faire un livre comme l'aurait écrit un combattant, ni imaginer ce qu'ils vivaient, ce qu'ils pensaient. Il fait un travail littéraire, il raconte une histoire. Jean Echenoz a probablement lu Genevoix ou d'autres auteurs car on retrouve l'utilisation de la sonorité des mots pour parler du son des balles, des obus. Il faut y voir plutôt un clin d’œil, un hommage à mon avis.

Une seule fois il se met au niveau de ce qu'auraient pu écrire les combattants, mais ce qu'ils ont rarement fait en des termes aussi crus : « l'odeur de leur pisse et de leur merde et de leur sueur, de leur crasse et de leur vomi, sans parler de cette effluve envahissante de rance, de moisi, de vieux alors qu'on est en principe à l'air libre sur le front ». Cette nouvelle énumération marque par le vocabulaire employé, complètement décalé avec tout le reste de l'ouvrage. Il utilise des mots crus, de l'ordre du vocabulaire familier pour mieux montrer la violence de ces odeurs que l'on cache, que l'on subit, qui étaient le quotidien de ces hommes. Comment exprimer autrement cette terrible expérience humaine ? La dernière partie de la phrase, qui illustre très bien l'ironie parfois utilisée par l'auteur, pourrait être une allusion à ce que pouvait penser la population, à l'arrière, marquant ainsi la distance qui sépare le monde du front du monde de l'arrière.

Il fait une nouvelle description, froide, « chirurgicale » pour narrer la mort des hommes. Implacablement, il décrit ce qu'il n'a pas fait avant. Après avoir vu l'équipement des hommes, leur environnement, il énumère les parties du corps humain touchées. Le zoom s'achève sur l'éclat et ses effets.


Sous une forme ironique, l'auteur évoque la « bonne blessure » dont le héros n'ose contredire ceux qui utilisent cette expression. Comment peut-on se réjouir d'une telle blessure handicapante ? La souffrance est aussi évoquée, non par une simple description, mais une fois encore par l'intermédiaire d'une phrase qui peut être qualifiée de fantastique : « Le rire en forme de long spasme qui a sonné comme un hennissement (...) » (page 84). Sa souffrance physique est évacuée : les 6 mois entre la blessure et le retour à la vie civile, il n'en dit mot.


Par contre, l'auteur achève son récit en travaillant sur les changements induits par la guerre dans la société. On le perçoit d'abord avec une étrange histoire de chien page 86. J'y vois une métaphore de la place prépondérante tenue par la femme : l'homme est réduit à l'état animal, rejeté par des femmes qui ne les comprennent plus et qui sont désormais capables de se débrouiller sans eux.

L'animal est utilisé une seconde fois pour parler des hommes. Les détails légers pour certains, sordides pour d'autres sur le sort des animaux montrent à la fois le retour à un état antérieur à la civilisation et une cruauté qui nous met face à l'état d'esprit d'hommes eux-mêmes sacrifiés, poussés à faire des choses que la morale théoriquement réprouve.


Après une parenthèse sur le sort d'un dernier homme, le récit s'achève sur le sort d'Anthime. Il obtient une place dans l'entreprise « en hommage à son frère héroïque et pour les services rendus à la firme, assaisonnant sa participation de jetons de présence ». L'ancien combattant mutilé revient à un état d'enfant : on lui donne des jetons comme des images à l'école. Son frère est mort, mais lui, mutilé, cela ne semble pas grand-chose. Il doit réapprendre à écrire, il n'a pas de pouvoir de décision. Il siège, donne son avis quand on le lui demande, comme un enfant à table. Puis, il redevient un adolescent en découvrant la sexualité seul, puis adulte avec une femme.


La solitude du blessé qui voit les choses différemment, qui vit au quotidien avec son handicap physique et sa souffrance est aussi abordée. Un homme brisé qui ne lutte plus qu'avec un membre fantôme, qui est devenu un automate, qui « pénètre » et « insémine ». Ainsi, l'enfant à naître est aussi devenu un produit prêt pour la prochaine guerre. Car l'homme dans la présente guerre n'a été que le rouage d'une machine, rouage revenu abîmé, rouage cassé, devenu inutile au point qu'on ne sait quoi en faire.


En guise de conclusion :

Écrire sur la guerre sous une forme romancée peut s'avérer extrêmement risqué : vision approximative, sentiments des personnages calqués sur les valeurs et les émotions dominantes de notre époque. Jean Echenoz n'est pas tombé dans ces pièges. Comme il l'a écrit, son intention n'était pas d'écrire ce qui existait déjà ou parler à la place des combattants ou même faire concurrence aux récits de l'époque. Par ses choix narratifs, il ne cherche même pas à raconter le parcours de ses héros. Ces personnages sont le prétexte pour réaliser un ouvrage à portée plus universelle : une vision de l'humanité où le regard distancié et critique de son auteur permettent d'aborder ce conflit sous un autre angle. Il s'agit d'une œuvre littéraire, une vision que l'on peut avoir de cette période en littérature, un siècle après. Il a réussi.


Remerciements :

À Benoît pour les discussions passionnantes autour de cet ouvrage.



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Publication de la page : 23 décembre 2012.