LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

Revenir à la page précédente
Une étude pas si locale :
- TASSEL Hubert, L'Ubaye et la guerre de 1914-1918, la guerre du 157e RI, la tragédie de la bataille de Manil-sur-Belvitte, les poilus ubayens. L'Argentière-la-Bessée, éditions du Fournel, 2014.


L'ouvrage est épais, pèse un poids non négligeable, est imprimé sur un papier glacé de qualité. Avec ses trois cents pages, sa mise en page agréable, il y a de la lecture en perspective.
Quand j'achète un ouvrage réalisé par l'Amicale des chasseurs alpins et un ancien militaire, se posent immédiatement deux questions : la problématique a-t-elle été clairement définie afin que l'ouvrage possède une structure claire et évite l'amas qui part dans tous les sens ? L'histoire proposée est-elle très militaire et difficile à lire ?
Ces questions se posent car, comme le montre le titre, le sujet est ambitieux et d'où le problème des limites. Ici, la volonté est d'être complet, en proposant un travail sur les habitants, sur un régiment caserné localement, sur une bataille en particulier.

Cet ouvrage est divisé en neuf chapitres. Cette structure organise une recherche thématique qui permet en fait de lire chaque partie de manière isolée si on le souhaite. De ce fait, pas de mélange entre civils, soldats ubayens, régiment, mémoire, même si la thématique, cette vallée des Alpes, constitue un fil rouge duquel ne s'écarte jamais l'auteur.

Le chapitre I est consacré à une présentation de l'Ubaye au déclenchement de la guerre. On a donc ici une présentation locale très intéressante concernant l'annonce de la mobilisation, la présence militaire dans cet espace et la question des réquisitions. Je suis plus sceptique concernant la présentation très complète de l'organisation de l'armée française en 1914, les classes appelées, les transports vers le front… Pourquoi mettre des éléments si généraux, comportant parfois des erreurs, qui alourdissent la lecture ? La question me semble d'autant plus importante car on retrouve ces éléments de manière trop fréquente dans les publications locales. Probablement est-ce dû à une volonté pédagogique vis-à-vis d'un lectorat local qui a peu de connaissances sur le sujet ? Mais pour parler de l'histoire de ces hommes et même d'un régiment provenant d'un espace local, est-il nécessaire de connaître les détails de l'équipement, le nombre d'hommes mobilisés en France dans l'active, la territoriale… ?

Le chapitre II porte sur le parcours du 157e RI en août et septembre 1914. Loin de la simple narration extraite de l'historique ou du JMO, il s'agit d'un récit enrichi par les courriers de soldats de l'Ubaye. Un part importante du chapitre porte sur la bataille de Ménil-sur-Belvitte.

Le chapitre III porte sur un aspect réellement méconnu du conflit : au travers de la présentation du travail de l'abbé Collé, on découvre le travail d'identification des cadavres puis de ré-inhumation et l'organisation d'un travail de commémoration au niveau local. L'ensemble,richement documenté, montre à la fois le travail de l'abbé et les attentes des familles. Le tout s'achève par l'histoire du monument de Ménil-sur-Belvitte.

Le chapitre IV est plus narratif. Il évoque le parcours du 157e RI pendant tout le reste de la guerre. Les Ubayens ne réapparaissent qu'au moment des décomptes des victimes Le point très intéressant dans ce chapitre est l'histoire de l'amicale des anciens combattants mais sans que l'aspect local ne soit vraiment mis en avant.
Parmi les illustrations des monuments pour le 157e RI, on trouve une très belle photographie d'une inscription datant de 1905. Dommage qu'elle ne soit ni localisée ni placée dans le chapitre I pour montrer la présence du régiment localement. Il s'agit vraiment de quelque chose d'inédit.
Le chapitre V est composé d'historiques brefs et plus classiques des 159e RI, 357e RI, 359e RI et 112e RIT. On constate que la recherche sur les Ubayens n'a été effectuée qu'à partir d'un travail sur les Morts pour la France, même si la répartition des Morts pour la France est déjà significative.

Le chapitre VI sur les parcours d'Ubayens est essentiellement tourné vers de courtes biographies de soldats surtout décédés. Ce qui fait la richesse de ce chapitre, comme dans le chapitre deux, est l'évocation des Français de Barcelonnette revenus du Mexique. Le sujet donne des éléments biographiques très riches, surtout sur des soldats Morts pour la France.

Le chapitre VII porte sur la guerre vécue en Ubaye. Les thèmes sont variés : le mouvement des troupes dans cet espace, la présence de prisonniers allemands et du bataillon universitaire serbe, l'aide aux familles, l'information. Évidemment, c'est tout un livre qu'il faudrait écrire sur chaque sujet. S'ils ne sont pas traités de manière exhaustive, il est déjà bon que ce livre aborde ces thèmes, même si celui sur la vie quotidienne dans la vallée me semble à peine esquissé.

Le chapitre VIII commence à la moitié de l'ouvrage, c'est dire que les deux dernières chapitres tiennent une place très importante dans ce livre. Il donne accès à des carnets et à des correspondances. Ils sont accompagnés de biographies très complètes. On ne peut que féliciter l'auteur pour son travail de collecte pour un si petit espace. La mise à disposition de ces sources est un vrai point fort de ce livre. Je regrette simplement que les témoignages des bulletins paroissiaux ne soient que des transcriptions brutes sans le moindre appareil critique. C'est tout de même un zoom utile sur une source assez peu connue.

L'ouvrage se termine par le chapitre IX qui évoque l'aspect mémoriel et par les annexes qui listent notamment tous les Morts pour la France de la vallée.

  • En guise de conclusion :


Le livre est un bel ouvrage, sur une vision plutôt locale du conflit. Le propos est traité de manière complète, trop même parfois comme avec les propos trop généraux au début.
Ce qui me gêne le plus est l'absence complète de mention des sources tout au long des chapitres. Et citer les Archives départementales à la fin sans indiquer les cotes n'est pas d'une grande aide pour qui voudrait faire un travail dans le même esprit ailleurs ou utiliser un document découvert ici. Comment évaluer la fiabilité des annexes en l'absence d'indication méthodologique précise. Seuls les natifs de la vallée sont-ils utilisés pour quantifier les Morts pour la France ? Les résidents ? Quelles sources ont été utilisées pour croiser les informations ? Et les listes électorales ? Même problème pour la bibliographie : on trouve par exemple un extrait d'un livre à la page 38, sans référence immédiate et sans indication dans la biographie de son utilisation.
Ce livre est clairement axé sur une vision mémorielle du conflit : on parle essentiellement des Morts pour la France et bien peu des hommes revenus ou des civils restés dans la vallée.
Le Centenaire a vu une multiplication des publications locales (qu'elles soient labellisées ou non, ce qui n'est d'ailleurs une garantie de rien). Réalisés par des amateurs mus pas de bonnes intentions, on retrouve souvent ce qui est pour moi des défauts (absence de la citation des sources, éléments généraux inutiles, difficultés à ne pas partir dans toutes les directions). Ce livre a quelques-uns de ces défauts mais ne mérite pas pour autant d'aller au pilon. Plusieurs chapitres sont vraiment intéressants, tout particulièrement les III, V, VII, VIII et IX. C'est un livre qui peut être lu pour ses témoignages, ses exemples de la construction d'une mémoire locale ou, si l'on est intéressé, pour son historique du 157e RI. Un livre donc riche, fruit, c'est une évidence, d'un travail énorme et rigoureux, aidé par quelques cartes bienvenues, qui donne au final un bon aperçu des thèmes étudiés du point de vue militaire et des Morts pour la France.



Revenir à la page précédente

Publication de la page : 3 octobre 2015