LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Si les photographies pouvaient parler... (2)

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La clique des 4e bataillons d’Épinal, 1910 (1) :

Une fois encore, Denis Delavois du blog du 149e RI a eu la gentillesse de me permettre de travailler sur un de ses documents. Le soldat n’a fait que son service actif au 149e RI et n’a pas été mobilisé au régiment. De ce fait, sa biographie n’a pas sa place dans le blog du 149e RI mais peut trouver la sienne ici.


  • Question et hypothèses :


Comme c’est souvent le cas, ce document se prête à un questionnement fourni, mais donne peu d’éléments pour trouver des réponses.
Cette photographie montre 58 personnes, 56 musiciens et 2 civils. L’homme barbu et la jeune fille, en haut à droite de la butte servant au groupe à s’échelonner, sont peut-être venus admirer le spectacle en voisins.


Un tel groupe de musiciens est étonnant, d’autant plus qu’il n’y a que trois instruments représentés ; une majorité de clairons, deux cors (dont un porté par un clairon) et des tambours. Certains joueurs de clairon portent d’ailleurs deux instruments (soit trois pour celui qui a aussi un cor).


Plus étonnant encore, mais qui explique le nombre si important de musiciens, est le mélange de quatre unités. Par chance, la majorité des hommes a pris le temps de mettre de la craie sur les numéros de col ou de képi. On a ici des hommes du 21e RI de Langres, du 44e RI de Lons-le-Saunier et Montbéliard, du 149e RI d’Épinal et du 60e RI de Besançon. Voici leur répartition en image. Les pointillés indiquent des incertitudes sur l’unité. Pour les hommes en bourgeron, je les ai tous mis avec le 60e RI, car le caporal et les deux seuls hommes en bourgeron identifiés sont du 60e RI.


Chaque régiment représente de 11 à 14 hommes.
Si ces régiments semblent bien trop éloignés pour se réunir ainsi de manière inopinée, la carte ci-dessous montre que de 1899 à 1913, ils appartiennent tous à la 7e région militaire.


Première idée, la photographie a pu être réalisée au moment de la dislocation de manœuvres. Suivons cette piste. Il faut commencer par déterminer l’année de la prise de vue de la photographie. Les hommes nous aident car certains ont indiqué leur classe et leur temps à faire.

« Classe 8 - 368 »

La classe 1908 est incorporée en 1909 pour deux ans. On est donc vers le 21 septembre 1910 car la classe 1908 du 149e RI passa dans la disponibilité le 24 septembre 1910. Trois sont de la classe 1907 et ont noté qu’il ne leur reste plus que trois jours à faire.


Dernière étape : vérifier les dates des manœuvres de division du 7e Corps d’Armée en 1910. S’il est aisé de trouver la trace des grandes manœuvres de 1910 et la date de sa dislocation (vers le 17 septembre), je n’ai pour l’instant rien trouvé concernant les manœuvres de division du 7e CA. Une fin entre le 15 et le 20 septembre est plausible mais reste à prouver. Toutefois, ces hommes semblent être à Épinal, sinon, le soldat qui a envoyé la carte n’aurait pas manqué de mentionner le lieu où il se trouve. Au contraire même, il évoque « la clique du vieux quartier » et le photographe est d’Épinal !


Ces derniers éléments conduisent à formuler une seconde hypothèse : y aurait-il une raison pour que les musiciens de quatre régiments se retrouvent à Épinal ? Il y en a bien une qui semble être la clef de ce cliché : Épinal possède une ceinture de forts. D’ailleurs le tambour Vauthrin fait partie des troupes chargées de les occuper. Il signale que sa compagnie cantonne au fort Roulon et au fort du Bambois. Il est affecté à la 15e compagnie, donc au 4e bataillon. Or, à cette époque, les nombreuses fortifications sont occupées par le 4e bataillon dit « de forteresse » du 149e, mais aussi par les 4e bataillons des 21e, 44e et 60e RI, fournis par des régiments de la même région militaire. Ces 4e bataillons ont un sort différent des trois autres bataillons du régiment qui casernent, eux, de manière bien plus classique, dans les villes.
Cette hypothèse semble être moins alambiquée que la première et plus logique vu le peu de temps qui sépare la fin du service actif de certains hommes. On peut donc imaginer que les cliques se réunissaient sur le même terrain pour s’entraîner. Cela expliquerait ce mélange, mais aussi la tenue de travail des hommes du 60e RI.
Un élément de l’image plaide pour cette hypothèse de soldats locaux à l’exercice : seuls les trois caporaux-clairons au centre de l’image portent les galons distinctifs des musiciens.


Pour la petite histoire, les 4e bataillons des 21e, 44e, 60e et 149e RI furent réunis en un seul nouveau, le 170e RI caserné à Epinal à partir du 25 avril 1913.

  • Retrouver l’auteur de la carte :


« Vauthrin

149e 15e compagnie

Fort du Bambois par Dounoux Vosges


Madame Vve Vauthrin et Molueh

à Charnoy »


Évidemment, sa mère dut le reconnaître du premier coup d’œil. Ce n’est hélas pas le cas pour nous. Grâce à l’adresse, Denis Delavois a rapidement trouvé un Vauthrin en Haute-Marne, Jean, de la classe 1908.


On sait donc qu’il a été incorporé en 1909 au 149e RI, qu’il devient tambour le 26 septembre 1910 et qu’il est libéré le 24 septembre 1911. Ces éléments permettent d’éliminer quelques hommes qui n’ont plus que trois jours à faire.

Ensuite, on apprend qu’il devient tambour. Il est donc encore, lorsqu’il se fait photographie, en train d’apprendre à être tambour. Cela enlève tous les clairons du 149e de la photographie.


On arrive à ce résultat :


Certes, la fiche matricule comprend une description complète, mais les éléments sont beaucoup trop vagues pour réussir à identifier avec certitude notre homme parmi les six pouvant correspondre : cheveux et sourcils châtains, yeux gris, front découvert, nez moyen, bouche moyenne, menton et visage ronds. Sa taille est de 1m66, mais en l’absence de moyen de comparer…


  • Quelques éléments sur le 4e bataillon du 149e RI :


La suite de son courrier nous donne quelques indications sur les lieux où caserne la 15e compagnie du 149e RI à cette période.

« Epinal le 1er octobre 1910
Cher parent
Comme je vous avait envoyer mon adresse pour le fort du Roulon et que les lettres n’arrivent pas directement voici encore ma nouvelle adresse la compagnie étant dans deux forts je puis changer de fort dun jour a l’autre donc vous m’enverrez le lettre a l’adresse ci-dessous.
Rien de plus n’oubliez pas de m’envoyer de l’argent la plus tots possible.

Je vous dirai que les bleux sont commencer a venir des aujourd’hui
Vous pouvez voir la clique du vieux quartier si vous pouvez me voir dedans »

Sa compagnie n’occupe que deux forts, ceux de Roulon et de Bambois, au Sud-Ouest d’Épinal. Quand on voit la quantité de forts et d’ouvrages du secteur, on comprend la nécessité d’avoir quatre bataillons.



Logiquement, il annonce l’arrivée de la classe 1909, « les bleus ». Il écrit le 1er octobre et la classe 1907 a été libérée quelques jours auparavant. La dernière année de service actif commence pour lui, mais il n’est plus un bleu.

Son service s’achève un an plus tard, le 24 septembre 1911. Il ne reporta jamais un uniforme militaire. En effet, il entra aux Chemins de fer et fut de ce fait dispensé de périodes d’exercices. Il fut mobilisé en août 1914 mais resta à son poste tout au long du conflit.

  • Quelques détails en images :


Comme toute photographie de groupe, cette image recèle de détails qui interrogent ou qui surprennent.
Pourquoi trois caporaux clairons sont-ils réunis tandis que le quatrième, du 60e RI, s’est isolé ? Est-ce volontaire ?



Comment expliquer le geste amical de ces deux tambours ? Se connaissaient-ils avant leur incorporation (ce qui n’est pas impossible vu que les hommes d’un même canton pouvaient être envoyés dans des régiments différents) ?



La veste de ce clairon semble avoir un problème.



Les effets portés vont d’un extrême à l’autre : au moins un caporal clairon porte un képi et une veste d’achat personnel, parfaitement ajustés. Un soldat porte une veste si courte qu’on peut se demander s’il ne s’agit pas d’un échange avec un autre homme car même sans être tailleur, le problème saute aux yeux.

Dernier élément, aucun homme ne porte son képi de la même manière. La variété sur un seul cliché montre à quel point il s’agissait d’un moyen d’individualisation au sein du groupe. Porté en arrière, en avant, sur un côté, écrasé, visière cassée… Je laisse le lecteur remonter au fil des gros plans, il fera le même constat.



  • En guise de conclusion :


Il faut toujours être extrêmement prudent avec les hypothèses que l’on formule. Cet homme a pourtant donné tous les éléments nécessaires pour comprendre le contexte de la photographie, mais sans les éléments complémentaires donnés par Denis Delavois, je serais resté sur mon idée de photographie prise à la fin de manœuvres. L’étude de ces documents est surtout un formidable moyen de découvrir certains aspects de l’histoire militaire avant-guerre pour celui qui les fait, et pour ceux qui les lisent espère-t-il !


  • Sources et compléments :


- L'album du 4e bataillon du 149e, années 1909, 1911 et 1912 sur le blog du 149e RI.

- Transformation du 4e bataillon du 149e en bataillon du 170e RI : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6128405x
page 35.
- Pour en savoir plus sur le secteur d’Épinal avant la guerre : http://fortiffsere.fr/epinal/

  • Remerciements :


Un nouveau grand merci à Denis Delavois qui anime le blog du 149e RI pour m’avoir fourni à la fois le document et la clef pour le comprendre.



Si vous avez des compléments sur ce texte, n'hésitez pas à me contacter.
Ces petites recherches sont ouvertes à vos commentaires et à la contribution des lecteurs !


1. Image : collection A. Carobbi. Réutilisation interdite sans l'autorisation du propriétaire.



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Publication de la page : 26 janvier 2018.