LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Les recherches de Thibaut Vallé

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Le destin d'André Lotterie


Thibaut Vallé nous propose une troisième étude de photographie et des quelques mots qui l'accompagnent, étude toujours axée sur la personne qui y figure et son destin. Il est parti cette fois-ci de ce cliché où André Lotterie pose fièrement.


  • Visite chez le photographe :


Cet homme pose fièrement dans son uniforme accoudé à une colonnette sur laquelle est placé un vase fleuri. Il a la tête légèrement de trois-quarts et relevée, sans regarder l'objectif qui l'immortalise. Il porte les galons dorés de sergent, grade confirmé par les épaulettes à la tournante également dorée.


Il est en grande tenue, avec ses gants blancs et il ne manque que son képi qui a probablement été posé ailleurs dans le studio. À moins que la photographie n'ait été posée en extérieur comme semblent l'attester le sol brut et les fleurs à droite du tapis.



Le liseré doré au bout des manches indique un ré-engagement militaire au-delà d'un engagement qui s'achève.



Ce point est également confirmé par l'épée modèle 1887 qui est spécifiquement distribuée aux sous-officiers rengagés.


Le régiment est facilement identifiable, il s'agit du 108ème Régiment d'Infanterie en garnison à Bergerac en Dordogne en 1914.


L'allure générale donne une impression de sérieux et de rigueur. La couleur noire, le col rigide renforcé et muni de chiffres finement brodés, les boutons grenades liserés indiquent un uniforme d'achat personnel et non le simple uniforme fourni par l'intendance. C'était une sorte de tradition : les sous-officiers rengagés se faisaient souvent confectionner un uniforme sur mesure, qui donne une toute autre allure au sergent photographié.




  • Un contexte possible :


Ce sergent a envoyé ce portrait à sa mère. Il écrit :



« Bergerac le 7 Novembre 1911
- Ma petite mère -
Je viens te faire à l'offre d'une carte démontrant la phisiomie (sic) a ton fils. Toujours excellente santé
Gros baisers de ton fils toujours fidèle
- André -
Madame Vve Angeline
LOTTERIE Propriétaire Quartier
Montpon / l'Isle
(Dordogne) »


Le sergent Lotterie écrit donc à sa mère résidant à Montpon-sur-l'Isle. Cette commune de Dordogne est aujourd'hui nommée Montpon-Ménestérol, suite à la fusion de Montpon-sur-l'Isle et de Ménesterol-Montignac en 1964. Montpon-sur-l'Isle est officiellement nommé ainsi par décret en 1925 contre uniquement Montpon précédemment. Cette carte montre que bien avant l'officialisation, les habitants utilisaient Montpon-sur-l'Isle pour désigner leur commune.


Les archives de Dordogne ont numérisé les recensements jusqu'en 1901. Une recherche permet d'identifier André Loterie, alors âgé de 15 ans qui vit avec sa mère cultivatrice Angeline Bernagaud.


Le recensement précédent, en 1891, permet de retrouver les mêmes individus... mais prénommés différemment ! La famille Lotterie se compose alors de Jean le père, l'épouse se prénomme alors Marie Bernagaud, le fils aîné Henri, et enfin le cadet André qui se voit adjoindre le prénom de Pierre. Cette variation des prénoms n'est pas si rare : le prénom d'usage n'étant pas toujours le premier, cela pouvait aboutir à ce type de variation dans les documents.


L'absence de Jean Lotterie en 1901 s'explique par son décès à Montpon le 30 avril 1897.

Les actes de naissance révèlent la naissance d'un Pierre Lotterie le 8 octobre 1885 à Montpon, fils de Jean et de Marie Bernagaud.


  • De simple soldat à officier :


De la classe 1905, le conscrit Lotterie est papetier lorsqu'il se fait recenser à 20 ans. Il effectue son service sous les drapeaux au 152ème régiment d'infanterie. Goût pour la vie militaire? Finances précaires? Toujours est-il que le 2ème classe Lotterie s'engage pour 2 ans au terme de son service actif. Il passe alors au 108ème RI avec le grade de caporal puis décroche ses galons de sergent en 1909. Il se rengage en 1910 pour deux ans, puis en 1912 puis en 1913. Rien ne justifie, à ce niveau, la photographie prise, elle, en 1911.


En juillet 1912, avec l'autorisation du conseil d'administration du 108ème RI, il épouse Amélie Daillon à Mussidan en Dordogne.


À la mobilisation, il est toujours au 108ème RI. Il ne quitte pas le dépôt pour autant. Il n'est envoyé dans la zone des armées qu'à partir du 9 mai 1915, en tant qu'adjudant. Il change d'affectation avant de passer au 1er RI le 30 juin 1915. Le 5 avril 1916, il est promu officier avec le grade de sous-lieutenant puis est transféré au 109ème RI. En octobre 1916, il est à la 3e compagnie, 1er bataillon.


Il n'a pas le temps d'exercer longtemps son commandement puisqu'il est blessé le 13 octobre 1916. La situation est décrite dans le JMO pour cette nuit fatidique :


« Le 13 au soir, alors que de petites fractions du 109ème protégées par des grenadiers commençaient le long de la route Ablaincourt, sucrerie de Genermont la construction de la tranchée qu'on devait occuper le 14, une attaque allemande d'un effectif d'au moins 2 compagnies débouchant du cimetière d'Ablaincourt refoule les éléments avancés du 409ème, s'infiltre dans le boyau de Polyphème, et tente de prendre nos travailleurs à revers.

Aussitôt les grenadiers d'élite du 1er Bataillon sous les ordres du S/Lieutenant Vincent contre-attaquent vivement et refoulent les Allemands jusqu'au débouché Nord Est d'Ablaincourt [...] »


Était-il parmi les travailleurs qui creusaient un nouveau boyau ? Faisait-il partie du groupe qui contre-attaqua ? C'est la citation à l'ordre de l'armée qu'il reçoit pour son action ce jour-là qui nous explique les circonstances de sa blessure mortelle :
« A organisé avec ardeur un secteur d'attaque surpris par un bombardement violent a voulu lui même assurer la surveillance et a été mortellement blessé.
Officier d'un bel entrain, très brave, aussi aimé de ses hommes qu'apprécié de ses supérieurs 
».


Ainsi, il est touché après la reprise du secteur et au moment de sa réorganisation. Quoi qu'il en soit, le sous-lieutenant Lotterie est évacué à l'ambulance de Cayeux-en-Santerre à 45 km où il décède le 14 octobre 1916. Il est toujours inhumé dans le cimetière militaire de la ville.


  • En guise de conclusion :


Ainsi s'éteint Pierre André Lotterie à l'âge de 31 ans, après 11 ans de carrière militaire dont un peu plus d'un en campagne. Cette carrière nous montre qu'il est souvent plus facile de reconstituer avec un peu plus de détails le parcours des officiers, sans avoir recours à leur dossier individuel conservé au SHD de Vincennes. Par contre, pour les photographies, les questions restent les mêmes que pour les autres soldats. À quelle occasion a-t-il posé si fièrement ? Simplement pour montrer un nouvel uniforme tout juste acheté chez un tailleur ? Pour le plaisir de donner des nouvelles à sa mère ? Une éventuelle réponse nous en apprendrait plus sur celui qui la formule (sa perception, sa lecture de cette période et de cette image) que sur l'intention véritable d'André Lotterie. Seul son visage est conservé par l'image, pas les intentions.


  • Sources :


Recensement de la population de Montpon en 1901, Archives départementales de Dordogne, 6 MI 159/335, vue 356/524.

Recensement de la population de Montpon en 1891, Archives départementales de Dordogne, 6 Mi 159/446, vue .

Fiche matricule de Pierre Lotterie, classe 1905, matricule 1013 au bureau de recrutement de Périgueux, Archives départementales de Dordogne, 2R947.

JMO du 109e RI, SHD 26 N 680/3.

JMO du 409e RI, SHD 26 N 768/11.


Si vous avez des pistes, n'hésitez pas à me contacter.
Ces petites recherches sont ouvertes à vos commentaires et à la contribution des lecteurs !




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Mise en ligne de la page : 11 mars 2018