LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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On se focalise le plus souvent sur le combattant. Son histoire s’achève avec son décès. Pourtant, elle continue pour sa famille qui, en plus de devoir porter le deuil, doit aussi angoisser pour le sort d’autres parents. Tel est le cas de cette mère de cinq fils, modeste journalière. Elle écrit au Ministre de la guerre par l'intermédiaire de la préfecture.


  • Sauver un fils :


La Bazoge 22 juillet 1916

A Monsieur le Ministre de la Guerre

Monsieur le Ministre

J'ai l'honneur de solicité de votre bienveillance que mon fils Henri Février de la classe 1910 blessé pour la 1ère fois le 27 septembre 1915 en Champagne et blessé pour la 2ème fois le 2 juin 1916 en Champagne soit ramené du fron et puisse resté à l'arrière il doit repartir le 27 juillet courant pour Mamers étant au 115ème de ligne apeine guéri et n'ayant point eu de convalescence que 7 jours pour venir me voir.

Monsieur le Ministre je solicite cette faveur ayant déjà deux de mes fils de morts sous les drapeaux le 1er est Arsène Février du 117e Régiment d'infanterie mort à l'hôpital militaire au Mans en Mars 1909, 2ème Auguste Février de la classe 1908 au 117ème tué en Belgique le 1er septembre 1914 j'ai eu également un 3ème fils de la classe 1912 qui a été réformé N°2 en Mai 1914 à Lunéville au 2ème Bataillon de chasseur à Pied par suite d'un empoisonnement et qui est resté depuis à peut pret a ma charge par la faiblesse il ne peut guère travaillé comme je suis veuve depuis 1900 et presque seule je croi Monsieur le Ministre que j'ai payé ma dette à l'état et vous serai reconnaissante de bien vouloir laissé à l'arrière mon fils henri qui lui aussi vient de payé sa dette par 2 blessures de guerre et 18 Mois de Campagne. J'ai encore un autre fils qui va être de la classe prochaine se qui me fait esperer que vous voudrez bien prendre part a mes peine. Je suis avec respec Monsieur le Ministre de la Guerre votre devouée servante femme Veuve Février née Marie Lemonnier journalière a la Bazoge, Sarthe.


Le Maire de La Bazoge Certifie que les faits exposés ci-dessus sont exacts et transmet la demande à Monsieur le Ministre avec avis très favorable.

Le Maire

Signature

La Veuve Février est digne du plus grand intérêt.

Le Conseiller Général du 2eme Canton du Mans, ancien député de la Sarthe

Bouttier


Marie Fevrier a tout fait pour que sa demande soit acceptée : elle a exposé les faits, validés par le maire, et obtenu le soutien du conseiller général. Son initiative peut paraître naïve. Pourtant, elle s’inscrit dans un contexte. Le cas des hommes dont deux frères ont été tués face à l’ennemi était un sujet récurrent en 1916. Des débats eurent lieu à la Chambre des Députés au cours de la guerre. Un article d’avril 1916 indique :


Pour les Militaires ayant eu deux frères de tués à l’ennemi

En réponse à une demande de renseignements, le Ministre de la Guerre vient de faire connaître à M. Dansette, député du Nord, qu’il est toujours disposé à signaler au général commandant en chef le nom des militaires ayant eu deux frères tués à l’ennemi, en vue de leur affectation à des emplois où ils seraient, dans la mesure du possible, à l’abri des risques de guerre.

Bulletin des réfugiés du département du Nord, numéro 154, du 26 avril 1916.


Début juillet 1916, deux députés déposent une proposition de résolution qui va dans ce sens. Cette mère sait donc ce qu’elle fait.

Voici le résumé de la situation de cette famille. Son mari Arsène est décédé le 25 avril 1900 à l'âge de 41 ans.

Arsène Isidore
Classe 1907
Auguste Constant
Classe 1908
Henri René
Classe 1910
Fernand Arthur Léon
Classe 1912

Arsène Alexandre
Albert
Classe 1918

Né à Moitron, cultivateur. Décédé le 13 mars 1909 de tuberculose aiguë. Né à Crissé, domestique agricole. Mort des suites de ses blessures le 1er septembre 1914. Né à Saint-Aubin de Locquenay. Mobilisé en 1914. Blessé deux fois. Né à Saint-Aubin de Locquenay. Incorporé au 2e BCP en 1913. Réformé en mai 1914 pour rougeole compliquée. Né à Saint-Aubin de Locquenay. Incorporé en mai 1917.

Voici le brouillon de la réponse qui fut envoyée au conseiller général :

Le Mans, le 26 juil. 16.

M. Bouttié, ancien Député, Cer Gal,

Vous avez bien voulu appeler mon attention s/ la demande formulée par Mme Vve Fevrier, née Lemonnier, journalière à La Bazoge, en vue d'obtenir le renvoi à l'intérieur de son 3e fils, Henri, du 115e Régt d'Infie.

J'ai l'honneur de vs faire connaître que les instons ministérielles ne s'appliquent qu'aux soldats ayant  eu deux frères tués à l'ennemi. Or M. Henri Fevrier ne remplit pas les conditions requises, l'un de ses deux frères morts étant décédé avant la guerre. Je ne puis en conséquence réserver aucune suite à la requête le concernant.


La mention dans la fiche matricule d'Henri est sans équivoque quant au résultat : « Rentré au dépôt le 28 juillet 1916. Parti aux armées le 4 septembre 1916 », cette fois-ci au 142e RI.


  • Le sort des frères Février :


La série s’arrête là pour cette mère. Certes, Henri fut blessé une troisième fois, au mollet gauche, par balle le 4 avril 1918 dans le secteur de Moreuil. Il ne quitta pas la zone des armées. Il revint de la guerre avec une Croix de guerre à laquelle s'ajouta la Médaille militaire en 1930.

Fernand passa deux fois devant une commission médicale, en 1914 et en 1917, mais les séquelles de sa rougeole étaient trop importantes et il ne fut jamais mobilisé.

Le cadet Arsène fut envoyé au front en mars 1918, dans l’artillerie lourde. Il revint de la guerre sans blessure.


  • En guise de conclusion :


La loi du 10 août 1917 entérina la mise à l’abri des soldats dont deux frères étaient morts face à l’ennemi. Ce cas nous rappelle qu’avant la loi, des instructions avaient été données dans ce sens. Loin de faire une demande égoïste, les familles qui utilisaient tous les appuis possibles souhaitaient non avoir un passe-droit mais utiliser un moyen légal, le plus souvent.


  • Sources :


Archives départementales de la Sarthe :

- 1 M 530.

- 1 R 1318 : fiche matricule de Fevrier Arsène, classe 1879, matricule 794 au bureau de recrutement de Mamers.

- 1 R 1182 : fiche matricule de Fevrier Arsène, classe 1907, matricule 1616 au bureau de recrutement du Mans.

- 1 R 1189 : fiche matricule de Fevrier Auguste, classe 1908, matricule 935 au bureau de recrutement du Mans.

- 1 R 1208 : fiche matricule de Fevrier Henri, classe 1910, matricule 1390 au bureau de recrutement du Mans.

- 1 R 1228 : fiche matricule de Fevrier Fernand, classe 1912, matricule 1391 au bureau de recrutement du Mans.

- 1 R 1298 : fiche matricule de Fevrier Arsène Alexandre, classe 1918, matricule 1565 au bureau de recrutement du Mans.


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Mise en ligne de la page : 13 septembre 2017.